L’éveil-1

2029 Mots
L’ÉVEILROLAND STRAHM À Mimi, mon épouse, et à mes deux enfants, Karim et Anissa «L’enfant est le père de l’homme», W. Wordsworth …et chaque devenir humain est singulier. La guerre d’indépendance de l’Algérie m’a accompagné de l’enfance au sortir de l’adolescence. Ce que je suis aujourd’hui un demi-siècle plus tard porte la marque ineffaçable de ces temps dramatiques. La mémoire que j’en ai conjugue les souvenirs de ce que je percevais du monde, de ce qui me parvenait de son agitation, et ceux d’événements personnels souvent anodins mais pas insignifiants, graves quelquefois. Ainsi ce sont quelques moments discontinus qui jalonnent ma mémoire de 1954 à 1962. La plupart sont attachés à l’Algérie, tous ceux du moins qui, me semble-t-il, ont le plus fortement participé à ma construction. Émotion et réflexion y sont toujours intimement imbriquées. J’ai connu intensément la succession déconcertante des affects, passant sans transition d’un état à un autre, si différents, voire opposés, ce qui bouleverse une sensibilité qui prend conscience d’elle-même. J’avais neuf ans en 1954. J’habitais avec mes parents et mes frères dans une ville aux portes de Paris, un imposant pavillon bourgeois sur une avenue bordée de tilleuls. Cette avenue menait d’un grand et joli parc, vestige du XVIIIe siècle, à un modeste quartier construit de petits immeubles. Notre maison était à la «frontière» et je la franchissais souvent car c’est dans les rues sans arbres, de l’autre côté, que se trouvaient les commerces. C’est en allant acheter du pain que je rencontrai littéralement pour la première fois un Algérien. C’était au début de l’automne, la Toussaint n’était pas très loin. L’Algérie ne m’était pas tout à fait inconnue, je l’avais située dans notre grand atlas Schrader et Gallouédec. C’était, de l’autre côté de la mer, une partie de cette immense tache rose qui indiquait l’Empire français, je savais aussi que des hommes venus de là-bas pour travailler habitaient un foyer situé loin, au-delà du quartier voisin, dans une autre commune. Certains d’entre eux passaient parfois dans mon avenue, c’était le plus court chemin de la gare à leur foyer. Ils ne ressemblaient guère aux illustrations qui, dans mon livre de géographie, représentaient les divers «types humains», berbère, arabe, négroïde, asiatique… J’en avais vu même quelquefois chez le boulanger ou l’épicier où ils attendaient leur tour d’être servis, effacés, mal à l’aise, et ce tour souvent ne venait qu’après que les autres clients avaient été servis. Chez moi on en parlait peu, pourtant les discussions politiques, la lecture des journaux, l’écoute de la radio avaient une place importante dans notre vie familiale, mais en cette année 1954, c’est une autre tache rose de l’atlas, là-bas en Asie, qui était le sujet principal de nos conversations. Ma mère, ancienne SFIO, grande admiratrice de Blum, de Dormoy son «pays» et du président du Conseil du moment Pierre Mendès-France, sauta de joie à l’annonce de la fin de la guerre d’Indochine et de l’indépendance de ce territoire occupé. Mon père, Suisse, neutre, mais pacifiste et anticolonialiste par principe, s’en réjouit aussi, de même que mes frères âgés alors de quatorze et seize ans. Moi j’assistais à cela avide de comprendre, content du plaisir qu’ils manifestaient. Ma curiosité avait un puissant stimulant d’adhésion affective. Ce qui mettait en joie ou accablait mes parents des événements du monde m’apparaissait d’un intérêt majeur. Ma conscience politique se formait lentement sur un substrat d’humanisme. C’est en allant acheter du pain que je rencontrai pour la première fois un Algérien. Et quelle rencontre! Je sortais de la boulangerie, mon chemin passait devant un petit bistrot dont les relents de vinasse et le tapage des clients parvenaient jusqu’à la rue. Ce jour-là, une bagarre entre ivrognes les fit sortir sur le trottoir dans un grand fracas de verre brisé, un tohu-bohu de cris, d’insultes, d’invectives ordurières et de gesticulations violentes. L’un d’eux me bouscula. Alors, pris d’une peur panique, je m’enfuis à toutes jambes, tête baissée, talons frappant les fesses dans une course aveugle qui s’acheva par une rencontre brutale qui m’envoya au sol. Essoufflé, étourdi, égratigné, je sentis des mains fortes me saisir pour me remettre sur pied, essuyer mes genoux. Je levai les yeux et vis son visage, son regard que je sentis aussitôt bienveillant comme le ton de sa voix «Fais attention, tu pourrais te faire mal.» Il ramassa mon pain, l’essuya avec un soin extrême, posa sa main sur mon épaule et m’accompagna quelques pas… puis continua son chemin en me quittant sur un sourire. J’éprouvai alors quelque chose que je ne savais nommer, je sais maintenant que c’était de la reconnaissance, et c’est je crois la première expérience que j’en faisais. Chez moi, mes yeux encore embués, mes genoux couronnés et mes mains maculées, j’expliquai à ma mère. «C’est un des travailleurs algériens qui habitent au foyer, me dit-elle. À l’avenir, tu feras le tour pour éviter de passer devant le café.» Sont venues alors deux années épouvantablement vides, deux années d’internat où le monde m’échappait, dans le confinement auquel j’étais contraint. Seul, ou presque, réduit à ne penser qu’à moi, à mes faims, mes soifs, mes fièvres, ma pénible langueur qui ne m’intéressaient pas. Comme en jachère, privé de semence, les dimanches en famille n’étaient d’aucun réconfort, trop brefs, trop emplis de culpabilité honteuse, cherchant à compenser le trop de solitude des autres jours par trop de sollicitude. C’était un autre enfermement plus cruel encore, ce qui me manquait était là sans que je puisse y glaner la nourriture dont j’avais besoin, journaux et revues, radio. Le cœur avait une part surabondante, l’esprit était axène. J’ai bien failli me perdre dans cet étiolement. Un sursaut vital me sauva. L’esprit de révolte qui m’anima alors fut tel que le pensionnat me renvoya chez mes parents. L’existence fertile, un temps interrompue, reprit son cours. En 1958, j’avais douze, treize ans. J’avais retrouvé l’ambiance si propice à l’éveil, l’attention des miens au quotidien sans onctuosité excessive, les discussions alimentées par la presse et la radio. Les événements importants qui se déroulaient alors en France, événements dans lesquels la situation en Algérie tenait une place considérable, allaient amener un nouveau chef d’État, une nouvelle République. J’essayais de comprendre, mes proches m’y aidaient À la fin de l’année scolaire, je vécus une expérience qui lia encore mon existence personnelle à l’histoire. En sortant du collège, je me dirigeai vers la bibliothèque municipale où je passais chaque mercredi emprunter les deux livres qui feraient ma «semaine de lecture». Le mercredi était jour de marché et je traversais la place devant l’église où il était installé, pleine de bruits, de mouvements et d’odeurs. J’étais bien, j’étais libre dans la foule, jouissant de tous mes sens. Il y avait quelques minutes, j’étais encore dans une salle de classe sinistre et malodorante où j’avais connu des heures d’ennui qui s’étaient ajoutées à des centaines, des milliers d’autres. Ici, maintenant, il y avait la vie. Je savais que dans peu de temps, quand j’aurais retrouvé le calme et la solitude de ma chambre, il y aurait l’émotion toujours renouvelée de plonger dans un nouveau livre. Et de cela je jouissais par avance. Un homme marchait devant moi, un panier dans chaque main. Je n’y avais pas prêté attention. Je n’aurais sans doute pas davantage prêté attention aux deux agents de police qui arrivaient dans l’autre sens malgré leur uniforme dans la foule infiniment variée s’ils n’avaient interpellé l’homme aux paniers. Cette fois encore, la rencontre fut brutale. Les policiers venaient du commissariat tout proche par une rue étroite qui longeait la bibliothèque jouxtant l’église. Quand ils croisèrent l’homme, ils l’empoignèrent, lui firent lâcher ses paniers dont le contenu se répandit sur le sol. Le ton calme avec lequel l’un des policiers dit à l’homme: «Mets les mains contre le mur, le crouillat» accentua la brutalité de leurs gestes. Des coups de paume de main dans son dos et sur ses épaules l’obligèrent à se coller au mur de l’église, des coups de pied sur les chevilles lui firent écarter les jambes, puis, tandis que l’un fouillait ce qui était tombé de ses paniers, l’autre examinait avec obscénité ses vêtements. Le «crouillat» ne protesta pas, ne dit aucun mot, n’eut aucun geste de rébellion. Quand, sa joue plaquée sur la pierre rugueuse du mur, je croisai son regard, j’y vis la détresse, l’humiliation, plus que la colère ou la haine. J’éprouvai un insupportable malaise où se mêlaient (s’opposaient) peur et stupeur, honte et fureur: traiter ainsi un homme! Alors, le cœur frénétique au bord des lèvres, je hurlai sans l’avoir vraiment voulu: «Arrêtez, espèces de brutes. Laissez-le!» et je m’approchai d’eux, non pour m’interposer, mais pensant avec naïveté que m’affirmer témoin de leurs actes pouvait les faire cesser ou en réduire la violence. Ils laissèrent aller l’homme. Ce n’était pas bien sûr l’effet de mon intervention, ils n’avaient rien trouvé à lui reprocher; je m’en attribuai le mérite avec un peu de vanité, d’autant qu’après que l’homme fut parti, ils s’occupèrent de moi. «Venez avec nous.» Jugeant coupable mon innocente spontanéité, ils m’emmenèrent au commissariat pour donner une leçon au jeune blondinet présomptueux que j’étais. Ils me firent attendre une heure ou deux, assis dans un coin après m’avoir demandé mon identité et mon adresse sans me tourmenter davantage, protégé sans doute par mon âge et par mon nom à la notabilité connue dans la ville. «C’est bon, vous pouvez y aller, me dit un policier derrière un guichet. Faites attention à vous à l’avenir.» Il m’avait vouvoyé, moi le gamin, alors que l’homme au marché avait été tutoyé, rudoyé, insulté. J’avais appris, je ne sais comment, que le mot «crouillat» était une injure. Ce n’est que deux ou trois ans plus tard que, par mon frère aîné, j’en connus l’origine, étonné que le si beau mot de «frère» puisse être ainsi avili. Entretemps la bibliothèque avait fermé. Tant pis, je me contenterais de la lecture de la presse hebdomadaire: Le Canard enchaîné, France-Observateur, L’Express, et quotidienne: Combat, Le Monde, L’Humanité, lectures austères qui ne me rebutaient pas et auxquelles je m’adonnais avec un dictionnaire et éclairé par mes parents et mes frères. Ceux-ci voyaient dans le nouveau régime instauré par de Gaulle une forme de pouvoir personnel, mes parents le craignaient aussi, mais leur critique était tempérée par le respect qu’ils vouaient à l’homme du 18 juin 1940. Tous se réjouirent en septembre 1959 lorsque le Président proposa l’autodétermination des populations algériennes, une issue conforme à leurs vœux devenait possible. Mon frère aîné reçut son avis d’incorporation au début de l’année 1960. Nous nous y attendions, certes, mais ce fut un terrible bouleversement comme ce dut l’être dans des milliers de foyers durant ces années-là. Le moins troublé de nous tous, en apparence, était mon frère lui-même. Il n’était pas rongé d’inquiétude comme nous l’étions ma mère, mon père, mon autre frère et moi. Ce qui le préoccupait était le choix à faire entre les deux seules options qui lui semblaient possibles: déserter ou bien y aller et accomplir là-bas le travail de propagande que le PCF recommandait à ses militants. Jeune instituteur communiste, il choisit la seconde option, la jugeant plus conforme à son engagement. La lutte, disait-il, se fait de l’intérieur. Fuir le problème, c’est s’interdire de le résoudre, et plus nous serons nombreux à diffuser les thèses anticolonialistes au sein du contingent, plus vite cette guerre cessera, plus vite le peuple algérien accédera à son indépendance. Cela donnait lieu à de vives discussions entre mes deux frères. Le deuxième, étudiant en lettres, qui adhéra au PSU dès sa création, quelques mois plus tard préconisait la désertion. L’aîné partit faire ses classes à Orléans; puis très rapidement fut envoyé en Algérie. Nous avons alors entamé une correspondance fréquente et régulière. Chaque nouvelle lettre était une joie, un réconfort. Il y en avait toujours une pour chacun d’entre nous. J’y trouvais une foule d’anecdotes, d’informations, de descriptions, de portraits. En revanche, aucune plainte, aucune allusion aux actions militaires. Je savais bien que pour nous épargner, mon frère évitait tout ce qui aurait pu rappeler la guerre. Nous-mêmes, nous faisions «comme si» entre nous et dans le courrier que nous lui envoyions, mais nous écoutions la radio avec plus d’attention encore lorsque, aux informations, on parlait des opérations, des accrochages dans la région où était mon frère. C’était à Aïn Beida. J’avais localisé sur mon atlas ce lieu entre Constantine et Tébessa. Les mois qui suivirent, je ne sus rien de ce qui se passait là-bas mais j’appris beaucoup sur la région, son climat, sa végétation, sur les gens qui y vivaient, leurs coutumes, leurs activités, et par quelques discrètes allusions, censure obligeait, sur ce que mon frère appelait leurs difficultés d’existence, doux euphémisme. Puis un jour il m’annonça qu’il était envoyé un peu plus loin, à La Meskania, et qu’il allait y faire la classe. Il était fou de joie. J’étais entré au lycée. J’y avais découvert ce que je n’avais pas trouvé jusque-là dans mon pénible cheminement scolaire. D’une part la mixité, d’autre part la camaraderie. Et ce furent les premières amourettes et les premières amitiés. Celles-ci, toutes fondées sur une connivence politique. Ceux des élèves, le plus grand nombre, qui n’avaient aucune opinion sur les événements d’Algérie n’étaient que des condisciples plus ou moins sympathiques, les autres, sans exception, s’affirmaient communistes. Entre deux cours, nous lisions et commentions les articles de L’Humanité ou ceux des Lettres françaises que l’un de mes camarades m’avait fait découvrir. Nous faisions notre formation citoyenne avec un enthousiasme sérieux et passionné. J’éprouvais des joies indicibles dans ces moments de partage, d’effervescence.
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