Un lien secret

1993 Mots
UN LIEN SECRETJEAN-PIERRE HAN À ma fille, Nedjma Tout est parti d’une découverte d’une banalité confondante, et j’aurais pu continuer à vivre en toute naïveté –c’est-à-dire d’une manière naturelle– mon rapport à l’Algérie, si je n’étais, par le plus pur des hasards, au cours d’un rangement de papiers, tombé sur la facture d’un dossier que j’étais censé avoir réalisé sur ce pays. Surprise de la découverte, mais incapacité totale de me rappeler de quoi il retournait. D’après la date, j’avais commis cette commande (ce ne pouvait être qu’une commande; pourquoi aurais-je initié un tel travail?) lorsque je n’étais encore qu’un tout jeune journaliste. Le document retrouvé n’était guère explicite ni sur les commanditaires, ni sur le contenu de la réalisation. Seule la somme perçue, relativement importante, pouvait laisser penser que j’avais dû nécessairement m’embarquer dans un début de réflexion sur la question littéraire et culturelle évoquée sur la facture. Banal incident, je l’ai dit, et pourtant les jours qui suivirent, l’agacement provoqué par mon trou de mémoire ne cessa de me tarauder, un peu comme lorsque vous ne parvenez pas à retrouver le nom d’une personne que vous connaissez bien, alors que vous l’avez sur le bout de la langue… À l’heure qu’il est, j’ignore toujours de quoi il retournait. Et j’ai finalement renoncé à le savoir. Ce que je sais en revanche, c’est que cet incident m’a soudainement plongé dans une série d’interrogations dont je ne suis toujours pas sorti. Pourquoi un tel trouble pour une affaire de si peu d’importance? Pourquoi l’Algérie? Que venais-je faire dans cette histoire? À défaut de me demander quelle pouvait bien être ma légitimité à évoquer mon rapport à ce pays. À vrai dire, je dois une fière chandelle aux Algériens. Enfant, en pleine guerre d’Indochine, je ne cessais d’être en butte, aussi bien à l’école qu’ailleurs, aux moqueries («Chinois vert à pattes jaunes» étant une des nombreuses appellations que mes petits camarades de classe me lançaient, et à force j’aurais presque fini par y trouver de l’affection!), au mépris, et parfois même à des injures. Comme mon père était un militant très actif au sein de la communauté vietnamienne –nous vivions dans la constante crainte d’une descente de police–, consigne m’avait été donnée par ma mère de ne jamais répliquer et surtout de ne jamais répondre à des questions que des «promeneurs innocents» auraient pu me poser dans la rue. Il suffisait de dire «je ne sais pas», et de passer rapidement mon chemin. J’ai neuf ans. Nous sommes en vacances à Fontaine, dans la banlieue de Grenoble. Nous passons notre temps au milieu de la communauté vietnamienne de la ville, sur laquelle ma mère est immédiatement tombée, par hasard comme d’habitude, dit-elle. Une bonne partie des Vietnamiens du cru passe son temps chez une vieille dame qui gère un établissement de bains-douches dans le centre-ville. Elle a le cœur sur la main, ce qui lui vaut d’accueillir d’autres immigrés, des Algériens notamment. Vietnamiens et Algériens s’y entendent, sans trop se fréquenter cependant, parfois même dans un vif état de concurrence, pour entourer de leurs «soins» la mamie généreuse, au point d’accepter de se faire plus ou moins dépouiller par les uns et par les autres. Je marche avec ma mère le long de l’Isère. Nous croisons une femme qui s’arrête brusquement à notre vue et se met à nous dévisager comme si nous étions des singes savants, en tout cas sans aucune aménité: son regard noir est éloquent. Je m’arrête à mon tour, me cale sur mes pieds et me mets à la regarder avec la même intense hargne que j’ai cru déceler chez elle. Comme piquée au vif, elle se met à hurler, nous injurie en précisant qu’elle est chez elle, «ici». Ma mère me saisit le bras et m’entraîne rapidement avec elle en bafouillant quelques mots d’excuse. Je traîne des pieds, me retourne, car je veux en découdre. La vieille continue à nous insulter. C’est bien de ce type d’humiliations dont m’ont soudainement débarrassé les Algériens. Alors qu’au lendemain de la défaite de Diên Biên Phù en 1954, tout semblait réuni pour un surcroît de haine de la part de la population française, les «camarades» algériens, comme les appelait mon père, ont eu l’excellente idée de prendre le relais en entamant leur lutte pour la libération de leur pays. Du jour au lendemain, brusquement, nous autres Vietnamiens sommes devenus de bons immigrés, discrets, travailleurs, propres… L’opprobre s’abat désormais sur les travailleurs algériens, «ces pouilleux», «ces galeux jamais francs du collier»… Mon père explique souvent au gamin que je suis, entre deux discussions sur le foot, que les Algériens ont entrepris le même combat que le nôtre, et que c’est ça, le socialisme. Je capte le message. Ma mère, reprenant les discours à la mode, me recommande de me méfier de ces êtres malsains. Là aussi, pas question de leur parler ou d’établir le moindre contact avec eux. Je tremble encore de ma désobéissance: au retour d’un entraînement de foot à Saint-Ouen (je joue au Red Star Olympique Audonien), à l’arrêt du bus, le jour finissant, je me retrouve seul avec un Algérien. Il s’approche de moi, me dit quelques mots et me donne un vieux pistolet d’enfant en ferraille. Je le saisis, m’écarte de quelques pas et attends, le cœur battant, l’arrivée du bus salvateur. À son arrivée –une éternité–, je saute dedans et prends bien soin de me retrouver à l’opposé de mon donateur. Prudent, je me suis bien évidemment toujours gardé d’évoquer cet épisode devant ma mère, songeant parfois avec délice aux dangers auxquels j’avais échappé! Quant au pistolet à flèches, il ne marchait pas; je le jetai immédiatement sans aucun regret. À la maison, mon père, L’Humanité dans une poche, Libération (celui d’Emmanuel d’Astier) dans l’autre, continue ses cours d’éducation politique composés de petites phrases incisives, à l’usage des grands débutants. Comme j’ai tendance à confondre allègrement le FNL vietnamien et le FLN algérien –avouez qu’il y a de quoi se tromper–, je préfère tout mettre dans le même sac révolutionnaire, mais garde précieusement dans un coin de ma tête les leçons de mon père, d’autant qu’elles me mettent en porte-à-faux avec ma mère: une manière comme une autre de lui crier mon amour en la contrecarrant jusqu’à plus soif. Dans le même temps, par ailleurs, je fais tout pour me détourner de la «famille» vietnamienne, m’évertue à oublier la langue et l’orthographe, le quôc ngu, et ne fais toujours rien, au grand dam de ma mère, pour éviter tout contact avec ces Algériens si terrifiants. Et puis la vedette footballistique de l’époque est algérienne et s’appelle Rachid Mekhloufi. Vite repéré, engagé à l’AS Saint-Étienne, il est sélectionné en équipe de France, avant d’aller rejoindre, quatre ans plus tard, en 1958, l’équipe du FLN qui donnera des matches de gala à travers le monde pour faire connaître la cause de son pays… Le temps de mon adolescence correspond au temps où la guerre d’Algérie, comme on l’appelle désormais, vient gangrener la vie politique et sociale de la France. Je fréquente alors un grand lycée parisien du 17earrondissement de Paris où l’on retrouve tous les enfants de la bonne bourgeoisie du quartier, des fils ou des enfants de… Il paraît même qu’autrefois Jacques Chirac y fut élève. Sur des classes de trente-cinq à quarante élèves (la surpopulation scolaire ne date pas d’aujourd’hui), nous sommes trois ou quatre, pas plus, issus d’un autre milieu social, et intéressés par les événements politiques qui se déroulent alors (il y a quand même une certaine relation entre les deux choses). Je le sais et le comptabilise le jour où l’un de nos professeurs nous demande qui sera absent l’après-midi pour cause de manifestation pour la paix en Algérie: quatre mains dont la mienne se levèrent alors… De ces années de perturbations liées à l’éveil de jeunes consciences politiques, me reste en mémoire ce professeur arrivant un matin et nous annonçant que les parachutistes risquaient d’envahir Paris dans la nuit, auquel cas il faudrait prendre les armes. C’est le même professeur qui défilait parfois en tête des manifestations auxquelles nous participions et qu’il nous arrivait parfois d’organiser. Entre le potache qui passait son temps à graver sur une table de classe «OAS assassin» et celui qui continuait à suivre son professeur de lettres, par ailleurs critique dramatique bien connu, puis à aller commémorer, main dans la main avec ses camarades, les neuf personnes massacrées par la police au métro Charonne en février 1962, c’est bien une éducation de citoyen qui se dessinait. Et ce sont bien les Algériens qui en furent les instigateurs. À la fin de l’année, alors que les accords d’Évian ont été signés en mars, mon père meurt dans d’atroces souffrances qui ont duré des mois et des mois: il n’y aura plus personne pour me «guider» dans le combat qui est le nôtre. Avant qu’il ne perde la tête à force de douleur, il a eu le temps de me glisser qu’il était heureux et fier de me voir enfin me décider à suivre le «bon chemin». Les soubresauts de la fin de la guerre d’Algérie se mêlent aux gémissements de mon père cloué dans sa chambre et ne cessant d’appeler ma mère. Je ne suis pas encore adulte. Après la guerre, le balancier penche à nouveau du côté du Viêtnam que les Américains tentent d’écraser. C’est désormais Le Courrier du Viêtnam que nous vendons sur les marchés et «Paix au Viêtnam!» ou «Lyndon B. Johnson assassin!» que nous crions en cadence dans les défilés. Je ne suis toujours pas adulte. À vouloir tirer le fil rouge de mes relations avec les Algériens, je m’aperçois qu’étrangement (vraiment?) cette relation intervient de manière aussi régulière que subreptice. Peu de temps avant que je ne quitte le lycée, bac difficilement acquis en poche, mon professeur critique a eu le temps de m’initier au théâtre et de m’envoyer voir par la même occasion Kaki accueilli en France au Théâtre 347, l’ancien théâtre du Grand-Guignol situé près de Pigalle. Qui s’en souvient aujourd’hui? Qui, en France, connaît cet homme de théâtre complet? Peu après commence une autre bataille, celle de la création des Paravents de Jean Genet au théâtre de l’Odéon. On ne parle toujours pas impunément de l’Algérie, même en poète… La cartographie de mes allées et venues au cours des années qui suivent m’amène à me retrouver, encore et toujours, près des quartiers arabes. Porte de Clichy d’abord, où je suis en classe préparatoire à Normale Sup, à la faculté de Nanterre ensuite qui vient d’être construite (en fait, avec un bâtiment pour commencer: les étudiants passent leurs examens dans des hangars militaires, les pieds dans la g****e). Le train qui nous mène là s’arrête à la bien-nommée gare de La Folie. Et bien sûr le terrain alloué à l’université jouxte les bidonvilles, et l’«on» me recommande vivement de ne point fréquenter les bistrots arabes, notamment l’un d’eux situé juste derrière la faculté. Je m’évertue immédiatement, en toute innocence, à ne pas suivre le conseil. Dans le fameux bistrot en question, on me fiche une paix royale. Une sorte de frontière invisible mais bien réelle sépare cependant à l’évidence l’université en pleine construction et le bidonville. Je situe le choc de ma découverte de Kateb Yacine, que je considère comme l’un des plus grands poètes de langue française, n’en déplaise même à des amis algériens que j’eus par la suite, vers ces années-là. J’avais, à l’époque, l’habitude de signer mes livres et de noter leur date d’acquisition. Je ne retrouve malheureusement aucun des nombreux exemplaires de Nedjma que j’ai achetés, passant mon temps à les offrir aux êtres que j’aimais… Je retrouve, en revanche, la date de mon achat du Cercle des représailles: 6 février 1967, à peu près au moment (j’ai noté la date du 10 février dans mes carnets) où je vais voir au TNP, avec mon meilleur ami qui a partagé mes années d’adolescence et de combat au lycée, Les Ancêtres redoublent de férocité mis en scène par Jean-Marie Serreau. Plus de quarante ans plus tard, il nous arrive encore d’évoquer avec précision certaines images de ce spectacle, tant il nous a marqués, tant la langue de Kateb nous a bouleversés. Et comment pourrais-je oublier que le même Kateb est aussi l’auteur de L’Homme aux sandales de caoutchouc qui rend hommage à Hô Chi Minh, réussissant à opérer la synthèse entre le Viêtnam, mon pays, et l’Algérie, inscrite dans mon corps et dans mon cœur? Une synthèse qu’incarne à lui seul Armand Gatti qui fit venir son ami Kateb en France; il m’en parlera longuement des années plus tard, avec la fougue qu’on lui connaît, alors que je l’interroge pour une revue consacrée à… Kateb Yacine. Mais je ne veux pas en venir aux nombreux croisements, coïncidences et autres cheminements dus aux hasards, toujours objectifs bien évidemment, me ramenant encore et toujours vers l’Algérie. Ils font partie d’une autre période de ma vie. Ce que je sais, c’est que, foulant récemment pour la première fois le sol algérien, je ne me suis pas senti le moins du monde dépaysé. J’y retrouvai une senteur que je connaissais et compris que son histoire me concernait, et m’avait toujours concerné.
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