UN AMOUR COMPLIQUÉJÉRÔME FERRARI
En août 2003, je suis monté dans l’avion presque vide qui m’emmenait vivre pour quatre ans dans un pays que je ne connaissais pas et qui ne m’évoquait rien. Après avoir appris ma nomination au lycée international, j’étais allé passer vingt-quatre heures à Alger pour y rencontrer mes futurs collègues et je n’en avais ramené que quelques images furtives, la poussière, les barbelés, les fusils à pompe de la sécurité nationale sur le tarmac, le minibus blindé qui nous conduisait de l’ambassade de France au lycée, les interminables formalités d’embarquement et le sourire des élèves dans la cour de récréation, toutes ces choses dont il m’était alors impossible de concevoir qu’elles allaient devenir mon quotidien.
L’histoire de ma famille, comme c’est presque toujours le cas en Corse, est indissociable de celle de l’empire français et j’ai grandi entouré de vieillards aimants qui avaient combattu les Druzes en Syrie, dompté des chevaux au Sénégal, rêvé dans les fumeries d’opium de Saigon ou rempli d’inutiles registres d’état civil au Maroc et sur les rives du Niger, mais aucun d’eux n’avait jamais mis les pieds en Algérie. Au jour de l’indépendance, chez moi, personne ne s’est réjoui, personne n’a fondu en larmes. L’extraordinaire violence affective des relations franco-algériennes nous était parfaitement étrangère.
En cette année 2003, au moment de présenter ma candidature dans les lycées français à l’étranger, deux postes étaient proposés en philosophie: Rabat, la ville natale de mon père, et Alger. Je voulais vivre dans un endroit où je serais enfin préservé des touristes. Alger fut donc mon premier choix. J’avais trente-quatre ans et j’avais fini par comprendre le sens de la parole d’Héraclite: les hommes ne gagnent rien à obtenir ce qu’ils désirent. Nos désirs ne nous livrent pas seulement à la cruauté de la désillusion, ils s’immiscent entre le réel et nous-mêmes et nous en soustraient la richesse infinie. Je n’attendais rien. Je ne craignais rien. J’essayais de garder les yeux ouverts.
À la rentrée, j’ai participé à un projet d’atelier d’écriture auquel mes collègues français et algériens me proposèrent de m’associer. Nous nous réunissions tous les jeudis dans la cour déserte du lycée avec un groupe d’élèves volontaires de seconde et de première. Ils devaient produire des textes, en français et en arabe, dans lesquels ils parleraient de leur passé et livreraient aussi leur vision du présent et de l’avenir: le leur, celui de l’Algérie. Pendant dix mois, toutes les semaines, je les ai écoutés parler de leur pays et j’ai lu leurs textes. Un garçon de première avait voulu commencer par rendre hommage aux combattants de la guerre de libération qui n’avait jusqu’alors été pour moi que la guerre d’Algérie. Il était fier de ce qui avait été accompli. Ils en étaient tous très fiers. Ils pouvaient se montrer extrêmement durs envers l’Algérie, et lucides, terriblement lucides, ils avaient grandi pendant les années 90 et avaient vu des horreurs qu’il m’était tout simplement impossible d’imaginer, ils étaient pleins d’humour et d’autodérision, parfois de rancœur, mais cette fierté-là, rien ne pouvait l’altérer. Chacun sait que l’amour est une chose compliquée, surtout quand il est profond, une chose compliquée et étrange qui mêle et unifie tout à la fois la rancœur, la tendresse et la fierté.
Un jeudi matin, nous leur avons demandé d’apporter tous les objets importants de leur mémoire familiale qu’ils voudraient partager avec les autres et l’herbe s’est recouverte de quelques vieilles étoffes décolorées, d’antiques ustensiles de cuisine et de centaines de photos en noir et blanc. Des mariages. Des réunions de famille. La guerre. Les doigts se tendaient pour désigner le visage d’un grand-père dans les rangs d’une katiba rassemblée sous le drapeau algérien. Et il y avait cette autre photo, qui m’a marqué au point que je l’ai utilisée dans un de mes romans. Elle avait été prise au maquis, certainement en hiver. On y voyait un groupe d’hommes pâles et maigres, enveloppés dans des couvertures, assis sur un banc devant une table basse couverte de tasses de thé. Au premier plan, l’un d’entre eux souriait à l’objectif. Tous les autres avaient le regard vide et perdu, indifférent à tout, ils semblaient transis par le froid et plus encore par une tristesse indicible qui n’entamait sans doute pas leur détermination mais que la victoire prochaine ne pourrait pas effacer. Ils savaient ce qu’était la guerre. Ils savaient ce qu’on y perd pour toujours et qu’aucune victoire ne peut racheter. Il n’était pas nécessaire que les adolescents qui m’entouraient le comprennent. Ils avaient droit à leur fierté.
Les premiers textes sont arrivés. Deux joyaux. L’histoire d’un chien sans nom qui se rend à un lieutenant français et celle d’hommes qui broutent comme des bêtes dans un village affamé du Sud. Et puis, après la guerre, les années de terrorisme, la grande peur de l’enfance quand il fallait s’endormir entouré de loups tapis dans l’ombre et que le sang suintait des pierres humides, la peur des faux barrages et des lendemains qui n’existent pas. La vie tout entière transformée en cauchemar sale et brumeux dont il est impossible de s’échapper.
On m’avait confié ces enfants pour que je leur transmette un savoir digne d’être transmis et c’est ce que j’ai fait –mais ils m’ont eux aussi appris quelque chose. À la vérité, ils ont fait plus que m’apprendre quelque chose, ils m’ont offert ce que je n’aurais jamais pu désirer, ils m’ont transformé et rien de ce que j’ai écrit plus tard n’aurait pu l’être sans eux. Je n’ai connu la guerre d’Algérie qu’à travers leur regard et leurs photos et c’est de cela seul que je me suis autorisé pour écrire un roman sur ce sujet si périlleux.
Quelques années plus tard, le 11 mars 2007, il me restait moins de quatre mois à passer en Algérie et je pensais déjà à mon départ avec nostalgie. Nous faisions passer des oraux aux élèves de première quand nous avons entendu l’explosion au Palais du gouvernement. Nous sommes tous sortis dans la cour, il y a eu un instant de flottement et quelques élèves se sont mis à pleurer. Dans l’heure qui a suivi, la panique à Ben-Aknoun était telle que le proviseur a dû donner l’ordre de fermer les portes du lycée. Les étudiants sortaient en courant de la fac de droit, ils hurlaient, tout le monde était persuadé que d’autres bombes étaient posées partout et qu’Alger allait disparaître, s’écrouler sur elle-même en nous engloutissant tous.
En fin d’après-midi, quand tout fut redevenu calme, je suis sorti dans les rues avec mon ami Ryad. Les voitures circulaient. Les gens marchaient. Leur tristesse était comme un mur. Jamais je n’avais vu une telle tristesse. Les gens marchaient et ils savaient que ça ne finirait jamais, ils graviraient des montagnes, ils se hisseraient lentement hors de l’abîme obscur, mais une force incroyablement puissante et maléfique s’obstinerait à les y rejeter sans cesse et ils ne pouvaient fuir nulle part. Moi, je pouvais partir pour l’aéroport et prendre l’avion et c’était ce que j’allais faire quelques semaines plus tard en les laissant tous là. J’en avais presque honte. Il me semblait que ma compassion même était d’une obscénité insupportable. Quand je rentrais de vacances et que l’avion survolait les côtes algériennes, j’avais le cœur battant, comme quand j’apercevais le golfe d’Ajaccio après de longs mois passés sur le continent, oui, j’avais le cœur battant comme si je rentrais dans mon pays. Mais l’Algérie n’était pas mon pays et je regardais sa tristesse depuis le mur derrière lequel je me tenais à l’abri et que je ne pourrais pas franchir.
Non, je le sais aujourd’hui, ce pays n’est pas le mien mais c’est sans importance: l’amour est une chose compliquée qui n’exige pas la possession.