Avant-propos

608 Mots
AVANT-PROPOSYAHIA BELASKRI Le monde a changé, dit-on, depuis le 11 septembre 2001. Certes. Pour les États-Unis d’Amérique, frappés au cœur par le terrorisme. Pour le monde, sidéré par les images des tours jumelles du World Trade Center en flammes, effondrées. Pour les pays d’Islam, mis en accusation. L’Irak puis l’Afghanistan ont cristallisé cette confrontation Occident-Islam. Le monde a changé, dit-on, depuis la révolution tunisienne et ce qui a été appelé le «Printemps arabe». Certes. Printemps qui a entraîné la chute de dictateurs en poste depuis de longues années, Ben Ali fuyant comme un bandit, après avoir mis son pays en coupe réglée; Moubarak, le pharaon tout-puissant régnant par la corruption et la brutalité, momifié par son peuple; le fantasque El Kadhafi, leader autoproclamé d’un pays sans loi, sans droits ni institutions, renversé et traqué comme un rat. D’autres prédateurs suivront certainement pour confirmer ce changement. Pour les Algériens, le monde a changé il y a cinquante ans. Brutalement. Avec du sang et des larmes. Après cent trente-deux ans de colonisation française et plus de sept ans d’une guerre terrible qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts, succédant à trois siècles d’occupation ottomane, le pays devient souverain. Le 3 juillet 1962 était proclamée l’indépendance de l’Algérie et naissait la République algérienne démocratique et populaire. Pays exsangue, société déboussolée, mémoires blessées, la reconstruction est ardue et semée d’embûches. Cinquante ans après, c’est un pays qui sort d’une guerre civile meurtrière, traumatisante, en proie à des difficultés sociales, politiques, économiques, et qui s’apprête à faire son bilan. À l’enthousiasme et l’utopie des premières années s’est substitué un immense désespoir malgré les ressources financières colossales engrangées ces dernières années. Cinquante ans après, le bilan des brutalités et des humiliations subies jette un voile épais sur les réalisations qui auraient pu être accomplies. Les Algériens, femmes et hommes, sauront dresser le bilan nécessaire et engager les changements adéquats. Cela leur appartient. Le travail littéraire présenté dans cet ouvrage, fait à plusieurs mains, ne prétend à rien, absolument rien d’autre qu’à l’expression de subjectivités de femmes et d’hommes aux horizons éclatés, aux aspirations non moins variées, tous évoquant leur rapport à l’Algérie. Ce qui leur a été demandé, récit, témoignage ou fiction, et qu’ils expriment avec talent. Ils sont Algériens vivant en Algérie. Et l’amertume les étreint, tordant leurs mots. Dans leurs textes, une guerre cache l’autre, l’occulte même, et l’amertume fait oublier les rêves nourris par plusieurs générations. Rêves extirpés, arrachés, douleurs lancinantes, cicatrices profondes, tels se présentent-ils à nous, nus et libres, la rage au ventre, le verbe s******t. Ils sont Algériens vivant en Europe, en particulier en France, et l’exil enrichit leur vision et leur regard. Attendris, sans que soit altérée leur capacité créatrice, ils triturent les mots, les cisèlent, pour dire la terre algérienne, ses blessures et les espérances de ses enfants. Ils sont Français nés en Algérie, y ayant vécu ou travaillé pour certains, l’ayant seulement visitée pour d’autres, et leurs sentiments sont empreints d’amour, leurs mots irrigués d’indulgence, de bienveillance aussi, et d’espoir. Ils sont Français nés de parents originaires d’Algérie, et leurs mots s’emmêlent, s’entremêlent, se croisent pour dire les souffrances d’hier, celles de leurs parents, les malentendus d’aujourd’hui, les leurs, et l’inconfort de leur situation. Écrivains pour la plupart, ou journalistes, critiques, enseignants, ils dépassent le récit historique, s’en détachent, le contournent, l’évacuent, se focalisent sur le sort de l’individu, l’être humain, dans son entièreté et dans ce qu’il a de plus profond, sa dignité d’homme. Ainsi, ils offrent, non de la nostalgie, même si certains la laissent deviner, mais de la lucidité, de la distance et, surtout, l’amour d’une terre rude et attachante, à l’histoire séculaire, tumultueuse, complexe et paradoxale. Femmes et hommes, ils explorent le secret des mots pour rendre intelligibles les souffrances, les cicatrices cachées. Mais pas seulement. Appelant à l’ouverture des cœurs et des esprits, ils se veulent résolument optimistes, croyant aux capacités de la jeunesse algérienne pour qui vivre dignement est le seul objectif. I TROPISMES ALGÉRIENS
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