– Écoutez, dit-il après un silence, écoutez… Entendez notre amie faire les cent pas dans le corridor, malheureuse créature ! Ah ! Philippe (il me serait trop pénible de vous donner ce nom absurde de Steeny), souhaitez de connaître la pitié, avant que l’expérience du dégoût en ait empoisonné la source !
Une de ses courtes mains caresse doucement la cloche de feutre, tandis que l’autre vient se poser sur l’épaule de Steeny.
– Ne vous étonnez pas de me trouver ici, Philippe, ne me plaignez pas. J’aime cette maison. J’y ai connu des heures inoubliables. Oui, des jours et des jours, cette chambre que vous voyez là, si niaise avec son lit de bonne, sa cuvette et son pot, a été comme un petit navire battu par la mer. C’est moi qui ai voulu son dénuement, sa pauvreté grossière si favorable à un demi-sommeil, riche en rêves. Que de fois ai-je dû frotter, cirer, polir les carreaux rouges avant que se dissipât cette odeur de m********e et d’eau morte qui sort ici des murs mêmes, empoisonne jusqu’à l’air du jardin ! J’ai dû curer les joints, pavé par pavé, les imbiber de chlore comme autant de petites plaies. Oh ! vous ne me croirez pas, jeune homme : la boue ainsi mordue par l’acide, la boue d’un siècle ou deux, tirée de sa longue sécheresse, n’en finissait pas de sortir petit à petit sous mes doigts, d’y éclater en grosses bulles grises. Je me couchais exténué, tout en sueur, avec encore dans l’oreille ce claquement mou, horrible. Le passé est diablement tenace, mon garçon.
– Bah ! fait Steeny, je n’aurais pas pris tant de peine, monsieur Ouine. Pour moi, le passé ne compte pas. Le présent non plus d’ailleurs, ou comme une petite frange d’ombre, à la lisière de l’avenir. L’avenir !…
Il a tourné la tête d’instinct vers la fenêtre, le jour. Peine perdue. Le regard triste qu’il sent peser sur lui l’écarte déjà peu à peu, comme d’une pression mystérieuse, le ramène au lit dont le drap blême s’efface dans l’ombre.
– Je suis votre ami, Philippe, dit simplement M. Ouine, mais avec une autorité prodigieuse.
Il a dressé brusquement la tête et le temps d’un éclair – ô rêve absurde ! – Steeny a cru reconnaître le compagnon prédestiné de sa vie, l’initiateur, le héros poursuivi à travers tant de livres. Et de le découvrir si différent de ce qu’il imaginait, vieux et malade, il croit sentir sa propre poitrine se creuser du même feu sournois qui dévore celle-ci sous la pauvre vareuse de laine ; et, pour étouffer un sanglot dérisoire, il jette lui aussi la tête en arrière, affronte il ne sait quel défi porté par cette maison même et ses puissances secrètes, servantes diligentes de la plus secrète de toutes, la Mort – la Mort à l’ouvrage si près d’eux, sous leurs pieds… M. Ouine caresse toujours son chapeau.
– Vous êtes un brave petit garçon, excusez-moi, dit le professeur après un silence. J’ai honte de vous avoir parlé sur ce ton de sollicitude imbécile, paternelle. Plût à Dieu que je fusse seulement votre égal !
Son regard pâlit un peu tandis qu’il presse discrètement, des cinq doigts de la main restée libre, le haut de sa poitrine, à la naissance du cou. Rien d’autre, sinon peut-être la teinte grise des joues, leur affaissement, ne parut marquer cette défaillance, et pourtant l’instinct de Philippe, avec une force inouïe, l’avertit d’un danger proche, certain, hideux. Puis, tout s’effaça de nouveau.
– Oui, pardonnez-moi, reprit M. Ouine. En vous voyant tout à l’heure en compagnie de cette femme malheureuse, je n’ai pensé qu’à vous épargner un spectacle évidemment bien cruel pour un garçon de votre âge, avilissant. Mais sans doute êtesvous plus capable que moi d’en supporter l’humiliation.
– Quelle humiliation ? dit Philippe. Comment serais-je humilié de voir encore M. Anthelme, mort ou vif ? Et d’ailleurs qui vous prouve que Mme de Néréis… Pensez-vous qu’elle ne m’a rencontré que par hasard… j’aurais dû promener les chiens…
– Promener les chiens ! s’écrie le professeur de langues. Hélas ! il y a ici plus de chiens que vous n’en promènerez jamais, une belle meute !… Mon enfant, reprit-il, après un silence, j’ai fait pour l’homme simple et bon qui va mourir ce que je n’eusse fait pour aucun autre. Et non point par compassion, notez-le, je me méfie de la pitié, monsieur, elle exalte en moi des sentiments plutôt vils, une démangeaison de toutes les plaies de l’âme, un affreux plaisir. Il n’en est pas moins vrai que le spectacle d’une certaine dégradation est à la longue intolérable. J’ai protégé ces gens contre eux-mêmes, jugez s’ils me sont connus ! Pas une encoignure de ces chambres qui ne me rappelle un effort, une lutte, ou quelque piteux mensonge écrasé par hasard, ainsi qu’un insecte. À présent, la besogne est faite, hélas ! – plus rien à tuer. Leurs pauvres secrets traînent partout. Oh ! notez bien, ça leur est égal, ils vont et viennent comme jadis, répètent indéfiniment les mêmes fables, oublient que la cachette est vide. Au dernier degré de l’avilissement, un homme perd sa vérité pour toujours, – ceux-là marcheraient dessus sans la reconnaître. Il est très possible que notre amie vous ait rencontré par hasard, l’idée lui sera venue en vous voyant… Ah ! de Fenouille à Néréis, la jument devait trotter !
– Pour trotter, elle trotte, c’est sûr… Écoutez, monsieur Ouine…
– Dites simplement monsieur, Philippe.
– Non. Oh ! non. Vous êtes M. Ouine, ou rien. Écoutez donc, monsieur Ouine. Si vous le croyez utile, j’irai volontiers dans la chambre de M. Anthelme, pourquoi pas ? Depuis ce matin, – on ne peut pas expliquer ça – ce qui m’arrive est extraordinaire. Le jardinier bourrant sa pipe, un char vide qui passe, il semble que tout me fasse signe, m’appelle… Comme cela s’est élargi brusquement autour de moi ! Comme la vie est belle et profonde ! Jamais la mort ne m’a fait moins peur que ce soir.
– Je vous apprendrai à l’aimer, dit tout à coup M. Ouine à voix basse. Elle est si riche ! L’homme raisonnable reçoit d’elle ce que la crainte ou la honte nous retient de demander ailleurs, et jusqu’à l’initiation du plaisir. Retenez ceci, Philippe : vous l’aimerez. Un jour même viendra où vous n’aimerez qu’elle, je le crains. Si ma modeste petite chambre, dans sa nudité, vous paraît douce, c’est justement qu’elle y est présente ; vous vous y êtes blotti dans son ombre, à votre insu.
Il venait de poser à ses pieds le ridicule chapeau de feutre et ses deux mains pâles, un peu gonflées, dessinaient un arbre mystérieux, on ne sait quelles grandes palmes invisibles.
– Eh bien ? fit Steeny, comme pour l’éveiller. Que décidons-nous, monsieur Ouine ?
Mais le regard du vieil homme lui fit aussitôt baisser les yeux.
– Je ne rentrerai pas ce soir, reprit l’enfant avec une colère soudaine. J’ai le cœur trop plein, trop lourd. D’ailleurs je hais la maison : aujourd’hui ou demain, qu’importe ? Tôt ou tard, il faudra bien que je traverse pour la dernière fois ce jardin ridicule, ses escaliers croulants, sa charmille et ses deux pâtures rôties. Pour la dernière fois, je verrai la façade bête et blanche, ce cube que soleil ni pluie n’arrivent à fondre, – et plaise au ciel que je retrouve à sa place une mare de chaux et de mortier !
Sur le seuil, M. Ouine lui fait un signe amical, referme soigneusement la porte. Mais c’est en vain que Philippe prête l’oreille. Le merveilleux silence de la petite chambre paraît seulement s’ébranler, virer doucement autour d’un axe invisible. Il croyait le sentir glisser sur son front, sur sa poitrine, sur ses paumes ainsi que la caresse de l’eau. À quelle profondeur descendrait-il, vers quel abîme de paix ? Jamais encore, au cours de cette journée capitale, il ne s’était senti plus loin de l’enfance, des joies et des peines d’hier, de toute joie, de toute peine. Ce monde, auquel il n’osait pas croire, le monde haï de Michelle – « Tu rêves, Steeny, pouah ! » – le monde de la paresse et du songe qui avait jadis englouti le faible aïeul, l’horizon fabuleux, les lacs d’oubli, les voix immenses – lui était brusquement ouvert et il se sentait assez fort pour y vivre entre tant de fantômes, épié par leurs milliers d’yeux, jusqu’au suprême faux pas. « Chez nous, aucune chance de vaincre, il faut tomber ; M. Ouine lui-même tombera. » Ainsi parlaient toutes les bouches d’ombre. Et pour lui, Philippe, en vérité, qu’importe ! Il s’étonne seulement de ne pouvoir faire une place à son nouveau maître parmi ses héros favoris. Quelle sérénité autour de ce bonhomme épais, au front livide… « C’est peut-être ce qu’ils appellent un saint ? » pense Philippe avec une terreur comique.
On ne peut pas dire que le silence soit rompu, mais il s’écoule peu à peu, suit sa pente. Derrière lui monte un frémissement presque imperceptible, qui n’est pas encore un bruit, le précède, l’annonce… « Zut ! s’écrie Philippe, Ginette pleure.
Il faut d’ailleurs beaucoup d’attention pour reconnaître cette plainte monotone qu’accompagne un bourdonnement plus grave – la voix de M. Ouine sans doute – et qui s’enfle tout à coup, puis retombe. Silence.
– Eh bien ! monsieur Ouine…
Le professeur de langues haussa tristement les épaules.
– Aimez-vous les odeurs, jeune homme ? Moi je les hais.
– Quelles odeurs ?
– N’importe. Peu de spectacles sont capables d’ébranler mes nerfs ; mais une certaine puanteur m’épouvante, je l’avoue. Oui, jeune homme, l’épouvante entre pas à pas en moi par les yeux.
Mains jointes, il flairait craintivement ses ongles, un à un.
– Notre ami ne sent pas bon, dit-il enfin, avec un sourire blême.
– Quel ami ? M. Anthelme ? Et pourquoi ?
– Gangrène diabétique, je pense, répliqua le vieil homme soudain apaisé. Heureusement cette corruption est indolore : jugez vous-même. Notre pauvre malade a pris le lit voilà six jours. À son habitude – car la négligence de ces campagnards est extrême – il avait gardé ses chaussettes. Nous les lui arrachâmes hier au fond d’un baquet d’eau tiède dans l’espoir de faciliter le décollage – hélas ! facile à prévoir – du derme. Mais il n’a pas cessé de fumer sa pipe, riant de nos grimaces ou les contrefaisant comme un singe… oh ! oh ! c’était un garçon vigoureux, plein de force.
Il parlait tranquillement, posément, d’une voix à peine assourdie, et pourtant Philippe croyait sentir, non sans un vague effroi, le même silence se reformer autour d’eux, silence vivant qui paraît n’absorber que la part plus grossière du bruit, donne l’illusion d’une espèce de transparence sonore. Car c’est bien, en effet, à la magie limpide de l’eau, à ses souples enveloppements, au miracle éternel de l’eau, que rêve Philippe…
– Que le bonhomme Anthelme s’en aille ainsi tout seul, sans tambour ni trompette, je trouve ça quand même un peu discret. Passe encore pour les voisins qui sont de méchantes bêtes ; mieux vaut, je pense, crever au bord d’un fossé que de voir accourir à son lit de mort la vieille Destrées par exemple – pouah ! la vieille avec son fusil, son imperméable et ses bottes – mon cousin par ci, mon cousin par là… c’est qu’elle sent le carnier, l’égorgeuse ! Seulement, ni prêtre, ni médecin, ni notaire… brrr… Oui, oui, vous pouvez rire, monsieur Ouine.
– Voyons, Philippe, pourquoi voulez-vous que nous n’ayons fait appeler ni médecin, ni notaire ? Il est vrai que nous ne donnerons au second que peu d’ouvrage. Mais un docteur de Boulogne est venu trois fois et nous le reverrons encore demain – visites de pure forme, d’ailleurs. Voici longtemps que notre ami n’est plus qu’une pauvre chair en pleine fermentation, saturée de sucre et d’alcool, un moût. Il en a même l’odeur miellée. Et quant au prêtre, notez bien que j’ai tenté l’impossible pour que Mme de Néréis ne lui interdît pas l’entrée de sa demeure : j’ai supplié, menacé, rusé, le tout en vain… Quel homme voudrait refuser à ce misérable, à ce déchu, la suprême chance qui lui reste d’entrer noblement dans la mort ? Peut-être même, je l’avoue, me serais-je résigné au scandale : M. l’abbé Doucedame n’a pas cru devoir en courir le risque… Honorez-vous Dieu, mon enfant ?
Il étendit aussitôt la main, l’appuya fortement sur la bouche de Philippe.
– Non, non, assez, pas un mot, vous allez dire une sottise, reprit-il sans cesser de sourire, bien que ses lèvres tremblassent d’impatience. Un garçon de votre âge ne répond pas volontiers à une telle question.
Il tourna brusquement le dos, fit quelques pas vers la fenêtre. Posée de biais sur le drap, la cloche de feutre laissait voir sa coiffe, jadis grenat, un mince croissant rose, pareil à une gueule délicate… « Couche-t-il avec ? » pense Steeny. Et il éclate d’un rire nerveux, trop longtemps contenu, irrésistible. Le ridicule globe noir rebondit au creux de l’oreiller, hésite, disparaît, flotte enfin dans la ruelle, roulant bord sur bord, ainsi qu’une bouée de liège balancée par la houle. « Laissez-moi ! Laissez-moi !… » Mais ses bras traînent, impuissants, comme si la force du rire les avait cassés. Plié en deux, hoquetant, il travaille à reprendre son haleine.
– Ne gesticulez plus, dit sévèrement M. Ouine. Tenez-vous tranquille, là, ainsi, tête droite. Les nerfs ne peuvent pas grand-chose, sachez-le, contre un homme debout. Et retenez encore ceci : les petits garçons ni les femmes ne devraient jamais rire, il y a une malice dans le rire, un poison. Avec un peu de bon sens, vous vous seriez épargné, devant moi, l’humiliation de cette stupide défaillance. Reprenez un peu d’éther.
– Quelle défaillance ? s’écrie Philippe, pâle de rage. Je me suis étranglé en riant, voilà tout.