– Je crains que vous ne soyez sujet à de pareils malaises, continua M. Ouine, impassible ; notre origine est double, hélas ! et le premier tiers de la vie suffit à peine pour tuer en nous la femme. Peut-être encore ai-je présumé de vos forces ? Je suis devenu un homme simple, très simple, je ne calcule plus. Après un certain nombre d’expériences inutiles – qui de nous n’a cherché la brebis perdue, rapporté l’agneau sur ses épaules ?… – je n’irai plus au-devant de rien. Comme ces gelées vivantes, au fond de la mer, je flotte et j’absorbe. Nous vous apprendrons ce pauvre secret. Oui, vous apprendrez de moi à vous laisser remplir par l’heure qui passe. Que de fois, des lisières du bois de Frescheville où j’allais relire d’anciennes lettres – des lettres de jeunes gens que je n’ai détruites qu’à regret, si injustes, si fières – je vous ai vu traverser la route pour monter vers Hagron, en tuant des merles ! Et du premier regard j’avais reconnu cette marche inégale, tour à tour impérieuse ou lente, et ces sursauts que vous avez comme d’un appel augural, ces haltes brusques, absurdes, en plein soleil… ah ! c’était bien là l’image que j’ai caressée tant d’années, une vie, une jeune vie humaine, tout ignorance et tout audace, la part réellement périssable de l’univers, seule promesse qui ne sera jamais tenue, merveille unique ! Car ne vous y trompez pas, Philippe, une vraie jeunesse est aussi rare que le génie, ou peut-être ce génie même, un défi à l’ordre du monde, à ses lois, un blasphème. Un blasphème. La Nature qui tire parti de tout, ainsi qu’une ménagère horrible, la couve d’une haine vigilante, entrouvre amoureusement ses charniers. Mais la jeunesse saute pardessus, s’envole… Quand tout s’altère, se corrompt, retourne à la boue originelle, la jeunesse seule peut mourir, connaît la mort. Ah ! Philippe, chaque pas que vous faisiez en avant, sous l’averse de feu, chaque pas que vous faisiez le soir au-devant de votre ombre, arrachait de moi une crainte, un scrupule, quelque mensonge épargné à mon insu. Un jour les lettres que je tenais entre les mains m’ont paru laides et tristes, je les ai jetées, recouvertes d’une poignée de terre, je n’ai même pas voulu les brûler. C’était pourtant le seul souvenir que je gardasse d’années telles que je vous souhaite d’en connaître ; mais votre présence les effaçait.
La voix s’est faite de plus en plus sourde, un murmure presque indistinct qu’enveloppe le même silence, comme éternel… Le crépuscule a l’air d’être venu là exprès, pour tenir ces paroles trop précieuses au creux de ses ouates grises. Tout ce que l’enfance a laissé en Steeny de malice, d’ironie, de cruauté, lui remonte à l’instant du cœur aux lèvres et sa jolie bouche a le pli brutal que Miss exècre, qu’elle efface parfois, distraitement, du bout de son doigt verni… Peut-on jouer avec ce vieil homme ? Où est le point sensible, vulnérable, de ce cou trop épais, proconsulaire, de la poitrine massive, des cuisses courtes posées gauchement sur le bord du lit – de ce corps, enfin, que l’on devine gras et fragile, pareil à celui d’une femme mûre ? Philippe voudrait rire, comme il a ri un moment plus tôt, comme il sait rire lorsqu’une certaine désolation qu’il connaît bien aussi, risque de devenir tout à coup intolérable, le rire que Michelle appelle « ton rire de bébé, ton rire idiot ». Va donc pour le rire idiot… Trop tard ! Un autre sentiment déjà l’emporte, surgi du fond le plus obscur, la part demi-morte et croupissante de l’âme, où veille une pitié difforme, élémentaire, aussi vorace que la haine. Quel triomphe facile vaudrait la joie déchirante, l’ébranlement intérieur d’une victoire remportée sur le dégoût, la soumission volontaire à une sorte de grandeur humiliée, méconnaissable, presque repoussante ? Il prend la grosse main molle, la presse doucement sur sa poitrine, puis sur ses lèvres, et il éclate en sanglots.
– Mon enfant, répète deux fois M. Ouine, sans hausser la voix mais avec une force effrayante.
L’ancien professeur a dénoué aussitôt les doigts amis, reste un moment courbé vers la terre dans l’attitude d’un homme frappé de quelque coup imprévu et qui n’épuise que lentement sa surprise, terreur ou joie. Mais il n’en achève pas moins la phrase commencée, reprend sur le même ton :
– Voilà ce que vous étiez dès lors pour moi, Philippe. Je vous ai attendu cependant. Il a fallu cette conjoncture imprévisible, l’extravagance d’une maniaque pour que nous nous rencontrions face à face, ici même, où je n’aurais jamais espéré de vous voir, dans cette chambre que vous n’oublierez plus, – qu’importe !… Et maintenant, un mot encore, le dernier : que pensez-vous de moi, oui, à cet instant ?
– Vous me faites peur, dit Steeny. Je vous suivrais au bout du monde.
Il secoue la tête, et le regard éclatant d’ironie, d’audace, d’une jeune et sauvage fierté :
– Demain, peut-être, dit-il, vous me ferez rire.
Mais déjà M. Ouine s’empresse autour de la table de bois blanc, la recouvre d’une serviette, y dispose un modeste couvert, ouvre un pot de marmelade. Le pain est justement ce pain de mie dont Philippe raffole.
– Vous boirez de ce vieux madère. Mon enfant, je vous ai quitté tout à l’heure dans l’intention de mettre fin à notre absurde malentendu. Bref, je pensais avoir facilement raison des caprices de ma pauvre amie, et qu’elle accepterait de vous reconduire ce soir chez vous. Il n’y faut plus songer. Notre malchance veut encore que le seul voisin capable de nous venir en aide, M. Malicorne, passe la nuit à Boulogne. Que faire ? Ma santé ne me permettrait pas de vous tenir compagnie et j’estime qu’il est bien tard pour vous laisser entreprendre seul une course de trois bonnes lieues.
– Bah ! dit Philippe la bouche pleine, je ne dormirai pas cette nuit.
– Reste à vous retenir ici. Mais nous devons d’abord rassurer madame votre mère. Le petit valet des Malicorne qui, sa journée faite, nous apporte chaque soir notre provision de lait, possédait jadis une bicyclette. Il l’a vendue. Néanmoins je l’ai fait partir aussitôt pour Fenouille, par les raccourcis. À quelle heure dînez-vous ?
– Huit heures, huit heures et demie, monsieur Ouine. Mais il m’arrive souvent d’affûter les ramiers, en lisière de notre bois, sous les grands chênes qui bordent la route. Alors je ne rentre guère qu’à dix heures. Et puis…
Il écarte les deux mains, rejette au néant l’image d’une Michelle plaintive, ses reproches distraits, ses longs regards.
– Et puis quoi ? Que voulez-vous dire ? interroge le vieil homme presque avec colère. Comptez-vous sur moi pour vous enlever aux vôtres ? Ai-je l’air d’un ravisseur d’enfants ? Hélas ! vous vous ressemblez tous : pas un de mes élèves jadis, qui n’ait fait le projet de me suivre, comme vous dites, au bout du monde. Il n’y a pas de bout du monde, cher garçon.
Sa voix s’adoucit brusquement, et Philippe crut voir glisser comme une eau trouble sur le globe des yeux que le léger pincement des paupières venait de recouvrir à demi.
– Mais chacun de nous peut aller jusqu’au bout de soi-même.
Un moment il demeura immobile, le buste incliné en avant, le cou un peu tordu portant la tête vers l’épaule dans une attitude incommode, presque effrayante, comme si la parole qu’il venait de prononcer l’avait lui-même cloué sur place.
– Vous coucherez donc ici, reprit-il enfin, dans ma chambre. Ne vous mettez pas en peine de moi, j’irai m’étendre sur le divan de la bibliothèque, cela m’arrive souvent, je m’y trouve bien. Peut-être irai-je d’ailleurs à la rencontre du petit valet, la nuit sera noire. Inutile de vous inquiéter pour Anthelme : l’événement n’est pas si proche que je l’aurais cru, le médecin n’attend rien avant la semaine prochaine ; ces agonies sont très lentes. Quant à Mme de Néréis ses insomnies sont imaginaires. Il est vrai qu’à ma connaissance, elle ne se dévêt que rarement : une chaise, un carré de tapis, l’angle d’un mur lui sont bons, le sommeil qui la saisit alors tout à coup est celui d’un petit enfant. J’ajoute que vous avez peu de chance de la voir quitter désormais son étage : elle aimerait mieux, je crois, d’être battue, vous pourrez reposer tranquille.
– Monsieur Ouine…, commença Philippe.
Il pleurait presque d’énervement, d’impatience, d’une sorte de colère sournoise aussi proche du rire que des larmes.
– Vous vous fichez de moi, monsieur Ouine. Obéirai-je, n’obéirai-je pas ? on croirait que vous ne vous êtes même pas posé la question, c’est inouï ! D’autant que votre programme ne tient pas debout, permettez-moi de vous le dire. On n’a pas idée d’envoyer à Fenouille ce petit garçon quand il eût été si facile, en me prévenant une heure plus tôt, de m’y laisser aller tranquillement moi-même ; je connais la route mieux que lui. Beau moyen de rassurer ma mère, d’ailleurs ! « Steeny chez Ginette, voyez-vous ça, quelle horreur ! » Dans sa bouche, il est vrai, horrible a tout juste le sens de ridicule ou d’insensé ! Rien n’a jamais fait réellement horreur à ma mère, jamais…
Sa voix saccadée, grinçante avait perdu tout naturel, toute gravité, reprenait malgré lui l’accent maintenant abhorré de l’enfance, et il regardait avec désespoir trembler ses mains.
– Où voulez-vous en venir ? interrompit M. Ouine. Qui parle de vous contraindre ? Partez, demeurez, vous êtes libre.
– Non, je ne suis pas libre, hurla Philippe. Je-ne-veux-pas l’être. Cela me plaît de jouer un rôle, n’importe quel rôle, un vrai rôle. Et gardez-vous d’imaginer que je ne l’aurais pas accepté d’un autre que vous ! Bien malin qui saurait si je vous aime ou si je vous déteste, monsieur Ouine ! Je suis ma pente, voilà tout. Il n’y a pas de pente dans la vie d’un gosse. Avec nos petites joies, nos petites peines, nos petites révoltes, nette et rase comme une pelouse, un chemin de velours. Si le sol manque sous moi, c’est donc que je suis sorti de la pépinière !… Ah ! monsieur Ouine, quelle veine !
– Prenez garde seulement de vous étourdir, remarqua le vieil homme impassible. Vous en êtes à votre cinquième ou sixième verre de vin.
– Une glissade, une chute, que dire ?… À la rigueur on se contenterait bien d’un faux pas. Oui, moi qui ne suis rien moins que dévot – maman n’aime pas les prêtres, c’est connu…
– Pourquoi donc ? interrompit M. Ouine d’un ton piqué.
– Est-ce qu’on sait ? Elle en a peut-être peur, voilà tout.
– Et vous ?
– Moi, je me méfie. D’une manière ou d’une autre, monsieur Ouine, je me méfie de Dieu – telle est ma façon de l’honorer.
Il passait en riant ses deux paumes sur son visage enflammé.
– Allons, Philippe, dit M. Ouine, il est grand temps de dormir.
– Bon, bon, vous me croyez ivre… Et pourquoi n’avez-vous pas fait disparaître la bouteille plus tôt, vieux futé ? Elle est aux trois quarts vide maintenant. Mais pour ce qu’on veut, pas besoin d’y voir trop clair, après tout. Et d’ailleurs je ne tiens pas à voir clair, les grandes masses d’ombre ne me font pas peur. Miss prétend que je suis un esprit synthétique… « Pareil à ces gelées vivantes au fond de la mer… » Ah ! Ah ! monsieur Ouine, il y a des jours où quoi qu’il arrive, on est sûr de ne pas se décevoir soi-même, il y a des jours visités par les dieux !
Frappant du poing la table, il s’étonne de rencontrer la planche nue. Devant lui brûle une chandelle dans un modeste bougeoir de cuivre. À quelque distance, le corps de M. Ouine, démesurément grandi, s’incline en tous sens, avec une agilité surhumaine.
– Parfaitement, lui crie Steeny, rageur, oui, monsieur. Les dernières volontés d’Anthelme, il y a de quoi rire ! Qu’ai-je à faire de cet imbécile ? Et, s’il est vrai qu’il tienne tant à me voir avant de mourir, avait-on besoin de m’enlever pour ça ? Maman m’y eût plutôt conduit elle-même. D’ailleurs voilà beau temps que nous en aurions fini, lui et moi, si vous n’étiez venu littéralement m’arracher des bras de cette folle… Une folle… pauvre Ginette ! Quand j’ai vu cette pauvre petite main trop maigre, trop longue, tachée d’encre… Elle sentait le chèvrefeuille ou l’anis. Je me souviens encore d’une grande abeille immobile, juste à la hauteur de nos fronts, emportée par le vent. Au virage, elle siffle à mon oreille comme une balle… Dites-moi donc, monsieur Ouine…
Sous ses yeux la silhouette déformée se balance toujours avec la même furie, et pourtant la réponse lui vient de l’autre extrémité de la chambre. Il se retourne stupéfait.
– Vous venez de tenir un discours à mon ombre, remarque tranquillement le professeur de langues. C’est bien curieux.
Il achève de border le lit, tape à petits coups sur le traversin.
– Vos remarques ne sont pas également absurdes. Et, par exemple, je regrette que l’état du… d’Anthelme n’ait pas permis tout à l’heure… Malheureusement nous n’avons pu réussir à l’éveiller. Comprenez bien, mon ami, que j’aurais vivement désiré de ne jamais vous voir dans cette maison. Mais puisque le hasard a tant fait que de vous y amener…
…………………………
La voix s’éteint par degrés, n’est plus qu’un ronronnement vague que scande mystérieusement chaque bref sursaut de la bougie, dans un halo d’or. « Steeny, méchant Steeny ! » Est-ce donc Miss qui, une fois de plus, referme sur lui ses cruels bras ? Mais c’est en vain qu’il prête l’oreille pour entendre éclater le grand rire farouche, triomphal : une main prudente, inconnue, creuse soigneusement l’oreiller autour de sa nuque brûlante. Comme la toile est fraîche !… Hein ? Quoi ? Revenir demain ?…