Chapitre 1. Hawwa-3

2072 Mots
Nous prîmes place à la table d’un café. J’étais nerveux, contrarié. J’avais eu la mauvaise idée de me remémorer mes années de lycée, comme il était simple de se toucher, comme il était facile de s’embrasser, comme il était naturel de f***********r. Je lui pris la main sous la table et la serrai très fort. Quelques minutes plus tard, deux hommes nous abordèrent. Il ne me regardèrent même pas et s’adressèrent à Noura. « Montre-nous tes papiers. C’est ton mari ? » Noura répondit négativement et l’un des hommes nous demanda alors de les suivre. Nous fûmes emmenés au poste de police dans deux voitures différentes. Je demandai à l’homme l’autorisation de me servir de mon téléphone pour appeler Fahd. L’homme ne s’y opposa pas. Quand j’eus fini le récit de mes ennuis, Fahd me dit qu’il allait s’en occuper. Quelques heures plus tard, j’étais dehors. Fahd, c’était ce que les Saoudiens appelaient la vitamine W. W comme « Wasta », qui veut dire influence. « Sans vitamine W, tu ne pourras pas survivre, m’avait expliqué Fahd. Si tu vois une femme qui ne se couvre pas le visage et la tête, ça signifie qu’elle a des appuis très haut placés. Personne ne viendra l’interpeller. » Noura, elle aussi, avait sa vitamine W. Elle m’avait rapporté le contenu de son interrogatoire. Ils lui avaient demandé pourquoi elle était amoureuse d’un gars qui portait un short et des bijoux. Ils faisaient allusion à la bague que je portais au doigt, et qui n’était pas une alliance. J’avais trouvé la question sur le short amusante et lui avais promis de ne mettre que des pantalons. Il lui avait aussi demandé pourquoi nous nous tenions la main. Noura avait répondu que les Indiens se tenaient la main dans la rue, que les Saoudiens se faisaient constamment des mamours pour se témoigner leur amitié, alors quoi ? Ça n’avait pas amusé les hommes de la Mouttawa, qui avaient abrégé la conversation. Il y eut d’autres péripéties dans notre relation. Nous nous fréquentions depuis plusieurs mois et nous avions décidé de franchir le pas, de coucher ensemble. Noura n’était pas une m*******e très pratiquante. Elle n’avait aucune intention de rester vierge jusqu’au mariage. Elle avait connu d’autres hommes et elle avait bien l’intention de renouveler l’expérience. Le problème, c’était de trouver un endroit. Un vrai casse-tête. Ça me rappelait ma jeunesse, quand avec ma petite amie nous ne pouvions nous payer un hôtel et que nous finissions sur la banquette arrière du break familial, dans des positions qui nous donnaient plus de bleus que de plaisir. La situation était similaire. Il était hors de question d’aller chez moi ou chez elle. Trop de témoins potentiels, trop de périls annoncés. Et je refusais catégoriquement de le faire dans la voiture. Je connaissais un hôtel trois étoiles dans le centre de Djeddah. J’y avais logé quelques semaines avant d’emménager dans mon appartement. J’avais sympathisé avec le gérant, Afez, un Syrien débonnaire avec qui je fumais la shisha. Je l’appelai et lui expliquai mon problème. — Ce n’est pas un problème, ça, me dit-il avec amusement. — Et on fait comment ? — Toi, tu t’enregistres comme n’importe quel client. Elle, je la fais rentrer discrètement par la porte arrière de l’hôtel. Elle te rejoint avec l’ascenseur de service. » Tout s’était passé comme Afez l’avait prévu. Noura m’avait retrouvé dans la chambre. Elle avait attendu le signal d’Afez qui lui avait envoyé un message texte quand il s’était assuré que les couloirs étaient vides grâce aux caméras de surveillance. On ne fait pas l’amour sans complice à Djeddah. D’abord, la bonne copine qui nous chaperonne. Ensuite, le gérant de l’hôtel qui joue les passeurs. Noura se jeta sur moi. Elle se dévêtit négligemment. Elle jeta son niqab au bout de la pièce comme si elle se débarrassait d’une ceinture de chasteté dont elle aurait récupéré la clé après une abstinence forcée. Il y eut très peu de préliminaires. Mais n’étions-nous pas en mode préliminaire depuis des mois ? Notre étreinte fut brusque et intense. Elle se mit à crier, de vrais hurlements qui me paralysèrent. Mais l’excitation était trop forte. Je continuais à bouger en elle. Elle ondulait comme un serpent à qui on a coupé la tête. Elle cria encore un peu plus fort et j’entendis que l’on frappait contre la cloison. Cela venait de la chambre voisine. Je décidai d’ignorer cette alerte. Noura se laissait aller. Elle gémissait. C’était sa façon de vivre l’amour physique, en le manifestant bruyamment. Noura était proche de l’o*****e et le téléphone de la chambre sonna. Je ne voulais pas l’entendre. La sonnerie se tut enfin. Le corps de Noura était comme possédé et j’avais de plus en plus de mal à me retenir. Elle eut un spasme v*****t et poussa un nouveau cri strident. On cogna à la porte. Je me levai précipitamment et regardai par le témoin. C’était Afez. Il avait sa mine des mauvais jours et semblait impatient. Je passai un peignoir et lui ouvrit. « Vous avez deux minutes pour déguerpir. Il y a trois ou quatre clients qui se sont plaints, dont un religieux en partance pour la Mecque qui m’a promis de faire un rapport à la police. J’ai dû m’excuser. J’ai parlé d’un couple marié trop longtemps séparé, de la nature, du manque d’insonorisation… Mais je ne tiens pas à ce qu’ils vous demandent personnellement où vous comptez passer votre lune de miel, alors faites vite. » Je résumai la situation à Noura qui semblait inquiète. Nous nous rhabillâmes et sortîmes par derrière. Cet incident mit un terme à notre relation. Noura avait peur qu’on l’identifie et que le déshonneur soit jeté sur sa famille. Nous ne devions plus nous revoir. Je lui proposai de la raccompagner car il n’y avait plus de taxi à cette heure. Nous étions arrivés devant chez elle. Elle sortit sans me regarder. Elle avait honte. Elle effaçait mon souvenir. J’avais le cœur serré. Je sentais l’amertume m’envahir. Il nous avait fallu un temps infini pour nous unir. Une minute de sermon avait suffi à nous séparer. Je n’entendis plus parler d’elle et me gardai bien de reprendre contact. Échaudé par l’issue malheureuse de ma dernière liaison, je mis un terme à mes activités nocturnes. Plus de chasse en rollers. Plus de rencontres clandestines en bord de mer. Je n’y étais retourné qu’une fois, par curiosité, en observateur passif. Je n’avais pas fait la promenade. Je m’étais assis sur un banc pour espionner le carrousel des amants. Je remarquai un autre ballet, celui des voitures avec chauffeur, qui m’avait échappé jusque-là. C’était un peu comme la montée des marches à Cannes. Les voitures de couleur sombre qui s’arrêtent devant le palais les unes après les autres. Les passagères qui en descendent en prenant le soin de ne pas froisser leur robe de soirée. Les niqabs remplaçaient les créations des couturiers. J’avais observé le même phénomène à l’entrée des shoppings malls où les femmes se faisaient déposer par leur chauffeur. Fahd m’avait expliqué qu’il y avait souvent des histoires entre les Saoudiennes et leur chauffeur, en général des Pakistanais, parce qu’ils étaient musulmans et qu’ils parlaient peu. La promiscuité du véhicule favorisait l’intimité. « Un des secrets les mieux gardés du royaume », avait commenté Fahd. Les femmes ne sont pas autorisées à prendre le volant, car se déplacer librement est un permis de se conduire de façon licencieuse. Une de mes clientes, la riche Saoudienne Khadija, m’avait fait part de son indignation : « Nous sommes filles de bédouins, ils croient peut-être qu’on interdisait aux femmes de bédouins de monter leurs chameaux ! » Khadija était l’un des rares personnages publics à s’indigner ouvertement du traitement réservé à elle et à ses concitoyennes. Elle en avait le caractère et les moyens financiers. Quand je la rencontrai pour la première fois, elle était habillée en tailleur Chanel rose clair. Elle me raconta sa vie en Californie, en Europe et en Australie. Fille d’ambassadeur, elle avait pu mettre les convictions misogynes des wahhabites à l’épreuve de la réalité occidentale. Tout en me décrivant son canapé idéal, elle se lançait dans de nombreuses digressions sur sa joyeuse vie d’étudiante au campus de Berkeley. Inutile de préciser que Khadija augmenta de façon significative ma dose de vitamines W. Ce fut l’heure de déjeuner. Khadija s’excusa, disparut quelques instants. Elle revint vêtue d’une abaya et se posta devant moi en criant : « Ninja ! » Je ne m’attendais pas à un tel sens de l’humour. Ce trait d’esprit scella notre amitié naissante. Je décidai de la suivre dans son combat contre l’obscurantisme. Une vraie bouilloire, Khadija. Seul son statut de femme d’affaires la protégeait des investigations de la Mouttawa. Mais elle supportait mal cette farce quotidienne et refusait de s’exiler en Europe. Elle s’emportait souvent contre l’entêtement des hommes au pouvoir : « Et encore, au Moyen Âge, il n’y avait ni 4x4 ni chaînes par satellite… » Chef d’une résistance en jupons sous niqab, elle ne manquait aucune occasion de communiquer au monde les progrès de la condition féminine à Djeddah. « Ça ne peut venir que de Djeddah, disait-elle. On est sur la mer Rouge, tu comprends. C’est bien connu, les villes côtières sont réformistes. Trop de bateaux, trop de voyageurs, trop de marchandises, tu ne peux pas fermer les yeux. Il faudrait que toutes les villes soient sur la mer. » Khadija avait ses réseaux. Des amis de Berkeley aux intellectuels qu’elle croisait à Dubaï, le soutien moral et logistique ne manquait pas. Un entrefilet dans le journal, une provocation sur la toile et la cause de la femme saoudienne avançait, doucement, mais sûrement. Le vendredi après-midi, je participais à des discussions dans la villa de Khadija. Ce qui était impensable à l’extérieur – des femmes en grande conversation avec un homme – devenait banal dans les salons d’une femme d’affaires respectée. Je les rejoignais au moment de la collation. Un jour, au terme de la réunion, Khadija m’entraîna dans un coin tranquille de la villa. Elle souhaitait passer à l’action. « Rien de v*****t. Juste une façon pacifique et humoristique de provoquer les censeurs. » Son idée était audacieuse et je compris pourquoi elles avaient besoin de mon aide. Vêtues de noir, certaines femmes du groupe se feraient prendre en photo dans des situations de nature à défier les garants de la morale wahhabite. Je devins complice de leurs mises en scène et les aidais à réaliser des tableaux réalistes qui fustigeaient les interdits les plus absurdes du royaume. Je commençai par photographier Zeina, une jeune étudiante, fille d’une amie de Khadija. C’était la plus intrépide du groupe. La plus jolie aussi. Zeina insista pour jouer les camionneuses. Je n’eus pas de difficultés à réquisitionner l’un des engins qui nous servaient à convoyer la marchandise. Zeina et moi prirent la direction du sud. Au nord, il y avait Medina et à l’est, La Mecque. On ne pouvait s’y aventurer. J’aurais eu du mal à justifier une femme en camion à la lisière des lieux sacrés. Trop d’ennuis en perspective, d’autant que je n’avais pas été impressionné par la célérité du consulat de France et que mes réserves de vitamine W ne suffiraient pas à me sortir d’une situation aussi compromettante. Zeina se déguisa en livreur de meubles pakistanais. Elle plaça ses cheveux courts sous une casquette salie, mit un pantalon et des chaussures un peu grossières. Elle s’empressa de cracher dès qu’elle fut dehors, ce qu’elle fit maladroitement et qui faillit provoquer chez moi un fou rire déplacé et lourd de conséquences. Quant à moi, avec ma peau mate et mes yeux verts, je n’avais aucun mal à ressembler à un immigré de Peshawar. Je m’étais laissé pousser la barbe, j’avais acheté une tenue traditionnelle pakistanaise. La ressemblance était remarquable. Il ne nous restait plus qu’à rouler le plus vite et le plus loin possible en direction du désert. Ce que nous fîmes avec une étonnante facilité. Pas de barrage, pas de contrôle, pas de questions, même à la station service quand nous prîmes de l’essence et que Zeina ne répondit pas au pompiste qui lui parlait en ourdou. Nous quittâmes l’autoroute de Jizan pour prendre une déviation qui ne semblait mener nulle part. C’était parfait. Après dix kilomètres de route, nous trouvâmes l’endroit idéal, une ferme abandonnée où personne n’était venu depuis longtemps. Derrière la ferme, il y avait une grande colline de sable rouge qui nous rendait invisibles depuis la route principale. Si quelqu’un était venu, nous l’aurions repéré rapidement. Le véhicule s’entendrait et son déplacement entraînerait un gros nuage de poussière à sa suite. Zeina se changea dans la cabine. Elle quitta ses vêtements d’homme et revêtit le traditionnel niqab. Je ne pus m’empêcher de l’observer. Je distinguai le haut de son dos et ses épaules. Sa nudité partielle me bouleversa. Elle se retourna et me sourit avec une innocence désarmante. Je détournai mon regard et me dis intérieurement : « Oh non, ça ne va pas recommencer. » Zeina se plaça au volant du poids lourd et prit l’air de quelqu’un de très déterminé. Je m’étais juché sur le toit de la ferme, manquant de passer à travers la tôle rouillée. Quand j’eus trouvé une position stable, je commençai à immortaliser les prouesses de Zeina. Le soleil déclinait et colorait le désert d’une lumière pourpre. Le rouge de la colline, le ciel violet, le camion noir et Zeina au volant de ses quinze tonnes avec sa posture de gros dur et sa main droite qui balayait l’air comme un as du rodéo, je tenais ma photo.
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