Chapitre 1. Hawwa-4

1393 Mots
Nous reprîmes la route. La nuit allait tomber. Khadija avait expliqué aux parents de Zeina qu’elle rentrerait tard, qu’elle était invitée à partager le repas du soir avec d’autres amies. Nous fûmes rentrés à une heure respectable et personne ne suspecta quoi que ce soit. Je rentrai à mon domicile et téléchargeai les photos sur mon ordinateur. Je jubilai. C’était parfait : les couleurs, le camion, l’attitude de Zeina, l’ambiance de calendrier Pirelli, le faux décor d’Arizona et notre pin-up de Djeddah sous son austère chrysalide. « Ils ne veulent pas nous reconnaître en tant que femmes, eh bien ils ne nous reconnaîtront pas. Le voile qu’ils nous obligent à porter sera un obstacle à leurs investigations », triompha Khadija. Khadija voyageait souvent aux États-Unis pour ses affaires. Elle n’eut pas de difficultés à faire sortir les photos du royaume. Elle ne voulait pas les mettre en ligne à partir de Djeddah. Le territoire était surveillé et seule une petite centaine de milliers de Saoudiens faisait un usage fréquent d’internet. Khadija contacta ses amis de Berkeley qui l’aidèrent à mettre en ligne ses images sur les réseaux sociaux. C’était la stratégie. Pas de contact direct avec la presse, du viral par la voie du web. Comme on pouvait s’y attendre, les photos furent plébiscitées par les médias et notre petite farce prit de l’ampleur. Commença une période que je qualifierais d’heureuse, rythmée par les séances photos et mon flirt avec Zeina. Elle était issue d’une bonne famille de Djeddah. Son père avait un poste important au gouvernement et sa mère, une femme cultivée, enseignait à l’université. Elle jugeait notre relation avec bienveillance. Elle avait dit à Zeina qu’elle était contente pour elle, qu’elle avait la chance de vivre de vrais sentiments. Zeina me plaisait beaucoup. Elle était belle et vive d’esprit. Je la trouvais mûre pour son âge et pour un pays où la plupart des jeunes adultes ont la mentalité d’adolescents de quinze ans. Mais je restais prudent. Je ne faisais aucun projet et me satisfaisais du temps qu’elle m’accordait. Elle me trouvait patient, gentil, attentionné. Elle me disait que je savais y faire et que je la respectais. Sa mère était notre principale complice. Elle facilitait nos rencontres, mais il était tacite que nous ne devions jamais franchir les limites de la décence et de la convenance. En d’autres termes, nous ne pourrions pas f***********r. Pour cela, il faudrait devenir m******n et l’épouser. Zeina savait que les rapports entre les hommes et les femmes étaient plus simples en Occident, que moins de contraintes les séparaient. Cela la culpabilisait et elle veillait à me blesser le moins possible. Un soir, nous étions allés dans un restaurant que sa mère connaissait et où personne ne viendrait nous importuner. Zeina rayonnait. Elle semblait si heureuse d’être avec moi. J’imagine qu’elle se sentait libre. La soirée fut très agréable. Nous nous amusions beaucoup. Je demandai l’addition. Le serveur me fit comprendre que je n’avais pas à m’en soucier. Je regardai Zeina, qui me dit : « Je ne veux pas que tu paies quoi que ce soit parce que je ne veux pas que tu regrettes. » Elle me plaisait. J’hésitais à parler d’amour mais je sentais qu’un lien très fort se tissait entre nous. Sans vraiment me l’avouer, je me rapprochais de son monde. Je repris la lecture du Coran que Fahd m’avait donné. Je commençais des cours d’arabe, je lisais beaucoup, je tentais de devenir l’un d’entre eux. Mon arabophilie me rendait plus sensible et mon ami Fahd s’en félicitait. Il disait que mes créations avaient plus de caractère. Plus conformes à ce qu’il attendait de moi, aurais-je pu ajouter. Je croyais qu’en devenant l’un d’entre eux, je gagnerais plus facilement le cœur de Zeina. Je songeais à me convertir, à l’épouser, à vivre en Arabie saoudite pour le restant de mes jours. C’est l’inverse qui se produisit. Plus je devenais Arabe, moins Zeina semblait m’apprécier. Je ne comprenais pas. Fahd se chargea de m’éclairer. — Tu lui a plu parce que tu étais différent. — J’ai fait tout ça pour elle, pour me rapprocher d’elle. — Et tu te transformes en jeune Saoudien. Zeina est intelligente, curieuse, passionnée. Ton nouveau personnage ne ressemble plus à l’homme qui l’avait charmée la première fois. Fahd avait raison. En devenant l’un d’entre eux, je perdais mon identité. Zeina le ressentait. Nos rencontres devenaient plus rares, nos sentiments s’évanouissaient. Je voulus changer l’ordre des choses, lui parler, mais mes activités auprès de Khadija me précipitèrent dans un tourbillon dont je ne sortis pas complètement indemne. Dans les mois qui suivirent en effet, d’autres photos parurent. Insolentes mais jamais inconvenantes, c’était notre code de conduite. Pour des raisons de sécurité, nous avions espacé nos rencontres, tout comme la publication des photos. L’une d’entre elle, la dernière à laquelle je participai en tant que photographe, fit grand bruit au Moyen-Orient. Nous avions choisi une scène de café, une scène anodine en Europe mais qui, dans la péninsule, revêtait un caractère licencieux. Nous nous étions rendus dans la villa de la meilleure amie de Khadija. Elle avait un grand jardin, une vaste terrasse et des murs assez hauts pour nous protéger des regards indiscrets. C’était un vendredi, ce qui permit à l’amie de Khadija de congédier son personnel sans avoir à donner d’explications. Il nous fallait recréer une scène de café de rue avec trois femmes pour clientes et un homme, en tenue traditionnelle, qui les servirait sans sourciller. Une des membres du groupe se fit maquiller le visage et porta les postiches. Elles s’amusaient beaucoup. « Quand je pense à tous ces hommes qui portent des abayas pour lorgner dans les lieux publics réservés aux femmes… À nous de faire usage du travestissement », proclama Khadija. Le déguisement était plutôt convaincant. Je jaugeai la lumière et choisis un angle de vue qui ne permettait pas d’identifier les lieux. Cette nouvelle photo réveilla les rebelles endormies du royaume. Nous avions osé. Elles furent de plus en plus nombreuses à prendre la parole. Une journaliste se fit filmer au volant d’une voiture dans la banlieue de Riyad. Tout en conduisant, elle critiquait l’absurdité de ces lois misogynes et appelait la communauté internationale à faire pression sur le pouvoir en place. La réaction ne se fit pas attendre. Les gardiens de la Mouttawa se firent zélés. Ils multipliaient les descentes dans les lieux publics. Ils abusaient de leur pouvoir. Ils cherchaient à intercepter un message, un geste équivoque pour confondre la fautive publiquement ; la plus humiliante et la plus grande des blessures qu’ils pouvaient lui infliger. Une brigade de police visita nos ateliers. Nous n’avions pas été assez prudents sur la dernière photo. On pouvait y apercevoir l’infime détail d’un fauteuil que nous avions créé et vendu à plusieurs centaines d’exemplaires. La police allait faire des recoupements. Photo en main et avec l’aide de nos carnets de commande, les inspecteurs établiraient la liste des demeures suspectes et les perquisitionneraient. Mais nos clients étaient prestigieux. Quand on se rendit compte que le nom du chef de la police figurait parmi les propriétaires du fauteuil griffé, l’enquête fut suspendue et nous ne reçûmes plus de visites. Mais les soupçons continuaient à peser sur notre entreprise. La Mouttawa trouva le moyen de nous punir sans avoir à nous interroger. Nos œuvres originales, autrefois tolérées comme les fruits de l’imagination de l’artiste, devinrent les objets d’une campagne de dénigrement. Encensés, puis conspués. Mon nom comme celui de Fahd furent salis dans la presse locale. Je crois même que les muezzins nous réservèrent quelques-uns de leurs sermons du vendredi. Une publicité dont nous nous serions bien passés. La nature de notre business nous destinait aux chuchotements des boudoirs, pas à la surexposition du débat public. Khadija avait suffisamment d’influence pour intervenir auprès des médias locaux, pour défendre la valeur artistique de notre travail. Mais c’eut été suicidaire. La police aurait pu faire le rapprochement. Commença une longue traversée du désert à laquelle l’amitié qui me liait à Fahd ne survécut pas. Ma passion pour la photo m’avait éloigné de lui. Nos déboires médiatiques eurent raison de notre ancienne complicité. L’un d’entre nous devait partir. En toute logique, je pris la décision de quitter Djeddah. Je vendis mes parts de la société à un ami libanais de Fahd, un de ces commerçants de Beyrouth qui flaire les bonnes affaires. Il me restait à choisir ma destination. Ce ne fut pas difficile. Je voulais rester au Moyen-Orient, mais il me fallait une ville où je pourrais m’exprimer et faire de la photographie un mode de vie. Dubaï la cosmopolite, la cité qui ne finit jamais de se réinventer, s’imposa. Havre de paix pour les démocrates chassés des dictatures voisines, camp de base accommodant pour les terroristes venus recharger les batteries, oui, ce serait Dubaï, petit écrin de liberté individuelle niché sur le détroit de toutes les menaces. 1. Tu es sexy mais, es-tu coquin ? 2. Droit au but. 3. Voudrais-tu mieux me connaître ? 4. D’où viens-tu ?
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