I Jeudi 11 aoûtSonnerie du téléphone, Virginie décroche :
— Brigadier-chef Lastourien ! Ah, bonjour, lieutenante Rousseau. Le capitaine Le Gac fait actuellement son rapport auprès du commissaire Pennac’h. Mais peut-être pourrais-je vous répondre ? Bien, je lui demande de vous rappeler au plus vite. Au revoir, Lieutenante.
Après avoir reposé le combiné sur son socle, l’enquêtrice interroge :
— Dis-moi, Jocelyn, Rousseau, ce n’est pas l’ex d’Adrien ?
Le lieutenant Kerandec réfléchit rapidement :
— Si, il me semble bien avoir entendu raconter ça, une gendarmette, jolie à ce qu’on m’a dépeint.
Virginie grimace :
— Sois honnête : si ce sont les collègues qui t’en ont parlé, ils n’auront certainement pas utilisé cet adjectif un peu niais, mais plutôt baisable ou canon…
Moment choisi par Adrien pour revenir dans le bureau, un épais dossier dans les mains :
— Qui est baisable ou canon ?
Gêne de la brigadière-chef :
— Non, personne, Chef… Ah, au fait, la lieutenante Rousseau de la gendarmerie de Brest vient d’essayer de te joindre. Elle a refusé de me préciser la raison, mais cela semblait urgent.
Le Gac s’inquiète : si Laurence l’a appelé à cette heure, l’affaire doit en effet être grave et personnelle pour qu’elle n’ait pas voulu mettre son adjointe dans la confidence. Il remercie Virginie et ressort du bureau, tapotant sur l’écran de son téléphone portable.
— Il l’a toujours dans ses contacts ? s’étonne Virginie. Vous êtes bizarre, vous les mecs : même une fois séparés, il faut que vous gardiez des liens, des fois que…
Solidarité masculine, le lieutenant Jocelyn Kerandec vient au secours de son supérieur :
— N’oublie pas qu’il y a peu de temps, ils ont dû travailler ensemble sur l’assassinat d’un professeur à Lannilis1, excellente raison pour lui de l’avoir réintégrée dans son annuaire.
Mais, déjà, le capitaine revient dans le bureau d’un pas pressé :
— Pour l’affaire en cours, le proc’ a signé la mise en détention. Virginie, je te laisse organiser le dossier avant de lui transmettre. Et toi, Jocelyn, poursuis tout de même sur les listes d’appels de son second téléphone, il doit encore y avoir des choses à en tirer. Je m’absente un petit moment, un service à rendre à nos collègues de la gendarmerie. À plus !
Et déjà, il est ressorti après avoir attrapé son blouson et ses clefs de voiture. Sans perdre de temps, la brigadière-chef vient récupérer l’épais dossier abandonné sur le bureau, et commence à en trier le contenu.
* * *
— Bonjour, capitaine Le Gac, content de vous revoir !
Le sourire franc du gendarme Jodoin atteste de son plaisir à retrouver l’officier de police judiciaire. Il le conduit dans le bureau où la lieutenante Rousseau parcourt une épaisse liasse de documents administratifs, qu’elle abandonne immédiatement pour embrasser Adrien sur la joue :
— Merci d’être venu aussi vite. J’ai un problème et, même si tu n’es pas directement concerné, je pense que tu me remercieras de t’avoir prévenu…
Le Gac fronce les sourcils, ne parvenant pas à déterminer si cette introduction devait le rassurer ou l’inquiéter encore plus. Laurence farfouille dans le carton réglementaire qui renferme les pièces à conviction et en sort une pochette plastifiée contenant un simple bout de papier. Mais avant de le montrer au capitaine, elle s’explique :
— Je suppose que tu as entendu parler du corps découvert sur cette plage à Morgat.
— Vaguement, une jeune kayakiste, sur la grève de l’Île-Vierge. J’aurai plutôt pensé que la BR2 de Quimper aurait récupéré l’affaire.
Hochement de tête de la lieutenante :
— Ils nous l’ont refilée ! J’ai ouï dire que le major Ricaud de la BTA3 de Crozon était un vieux copain de mon supérieur, ils ont vu là l’occasion de se retrouver pour évoquer les anciens souvenirs, de préférence devant une bonne bouffe… Pour l’affaire donc, en effet, une jeune femme de vingt ans a été découverte ce matin sur une plage quasi inaccessible à pied, à mi-chemin entre Morgat et le cap de la Chèvre. La gendarmerie maritime a mis des moyens à disposition de l’IRCGN4 afin qu’ils puissent se rendre facilement sur les lieux avec leur matériel ; c’est bien plus rapide que par le haut. La victime est venue en kayak, son embarcation se trouvait à proximité du corps. Heureusement, le coefficient de marée est peu élevé en ce moment, sans quoi elle aurait pu être emportée. Dans la boîte à l’avant du bateau…
— Le compartiment étanche, mon lieutenant, s’autorise de préciser Sébastien Jodoin.
— Oui, il faut utiliser les termes corrects. Donc, dans le compartiment étanche du kayak, nous avons découvert diverses affaires appartenant à la demoiselle, son portefeuille avec carte d’identité, permis et un peu d’argent, son smartphone, les clefs de la maison de ses parents, et ceci…
Elle tend la pochette à Adrien : à l’intérieur, un petit rectangle déchiré dans un bout de papier recyclé légèrement jaunâtre, sur lequel est inscrite une suite de dix chiffres commençant par 06. Même si les téléphones modernes nous ont déshabitués à retenir les numéros de tous nos contacts, Le Gac reconnaît immédiatement celui indiqué ici.
— Merde ! Tu l’as appelée ?
Laurence hoche la tête :
— Pas encore. Connaissant tes liens étroits avec cette personne, j’ai préféré te demander ton aide pour cette partie de l’enquête. Si tu le souhaites, mon supérieur joindra ton commissaire pour qu’il t’autorise à m’accorder quelques heures de ton temps précieux. Et comment va Ruby, au fait ?
Sourire gêné :
— Comme une femme à sept mois de grossesse, elle a ralenti le rythme, mais la chambre sera prête pour la naissance. Bon, je l’appelle d’ici ?
La lieutenante Rousseau s’écarte pour laisser Adrien accéder au téléphone.
* * *
Regard étonné à l’obscur numéro s’affichant sur l’écran du portable, Chantelle décroche et perçoit des ondes bien connues :
— Oui, joli capitaine ?
À l’autre bout, Le Gac reste un moment interdit : bien qu’il fréquente épisodiquement cette femme étrange depuis maintenant plusieurs années, ses capacités le surprennent toujours, et parfois même jusqu’à l’agacement. Comment a-t-elle pu deviner l’identité de son interlocuteur, celui-ci ayant utilisé le poste fixe de la gendarmerie brestoise ?
— Si tu sais déjà qui t’appelle, tu dois également en connaître la raison.
Dans la voix de son ami, la sorcerez ressent un mélange d’exaspération et d’inquiétude :
— Je soupçonne que tu as quelque chose à me reprocher, mais, pour te laisser le plaisir de m’expliquer, je jouerai le rôle de l’innocente qui ignore tout. Alors, que me veux-tu, charmant enquêteur ?
Une sensation, Adrien n’est pas seul ! Chantelle complète immédiatement :
— Ou plutôt, que me voulez-vous, charmants investigateurs, car Laurence se trouve avec toi.
Silence prolongé au bout du fil, les officiers se regardent, tentant de comprendre le stratagème utilisé par cette magicienne pour déterminer cela. Puis, Le Gac reprend :
— Même si j’admire tes tours de passe-passe, ce n’est pas le moment d’en abuser. Viens sans tarder à la gendarmerie de Brest, la lieutenante Rousseau souhaite te poser des questions sur une affaire importante.
Court moment de réflexion, un coup d’œil rapide dans le fil d’actualité sur son ordinateur a appris à Chantelle la découverte du corps d’une jeune femme ce matin à Morgat. Toutefois, afin de ne pas agacer encore plus ses correspondants, elle se retient de le mentionner :
— OK, je prends la route, j’arrive dans une petite heure !
Déjà, elle a raccroché.
* * *
Laurence profite de l’attente pour exposer un point rapide au capitaine Le Gac : la victime se nomme Anaïs Le Floc’h, vingt ans, habitant chez ses parents rue Garn-An-Aod à Morgat, étudiante à Brest en licence de droit. L’été, elle tient un emploi saisonnier dans une boutique qui loue des vélos et des kayaks à Morgat. Son patron fait partie des personnes à interroger au plus vite, mais il a d’ores et déjà fourni un solide alibi. Le corps a été découvert ce matin par un plaisancier qui a d’abord remarqué l’embarcation abandonnée sur la plage de l’Île-Vierge. S’inquiétant à juste titre de cette présence, il a sorti ses jumelles pour observer aux alentours et a aperçu le cadavre. Il a alors utilisé son annexe pour venir l’aider, mais il n’y avait plus rien à faire pour elle, sinon écarter les mouettes et protéger la dépouille d’une bâche afin d’éviter qu’elles ne reviennent. Puis il a prévenu la gendarmerie maritime.
— Excellent réflexe. Quelqu’un de la maison ?
— Non, un gars qui réfléchit avec sa tête et pas avec son smartphone. Heureusement, cela existe encore, des témoins qui préfèrent agir judicieusement plutôt que de réaliser des vidéos et les publier sur f*******: avant de contacter les secours. Tu connais l’Île-Vierge à Morgat ?
— Oui, une presqu’île sur la presqu’île, la pointe de Saint-Hernot, très joli coin, mais pas l’idéal pour aller bronzer en famille, car bien trop difficile d’accès à pied…
— Exactement ! Comme je te l’ai déjà dit, la gendarmerie maritime a mis des zodiacs à disposition de l’IRCGN, méthode bien plus rapide que de descendre par la falaise, et surtout moins casse-gueule. Le corps a été transporté à la Cavale Blanche, autopsie prévue pour demain matin, mais la mort semble évidemment due à ce poignard planté au milieu de l’abdomen.
Du doigt, elle désigne l’endroit où la lame a pénétré, provoquant une grimace sur le visage du capitaine :
— Aïe ! Je suppose que le foie a été touché, la pauvre a dû déguster. Et bien sûr, aucune empreinte…
— Erreur, cher collègue, empreintes il y a, et même trop : deux jeux différents, mais elles ne sont que partielles, et ne pourront que permettre de disculper ; il n’y aura jamais assez de points de concordance pour pouvoir les faire accepter comme preuve irréfutable.
Saisissant un stylo comme un pic à glace, l’objet serré dans son poing fermé, elle indique :
— Pour la première série, l’arme était tenue de la sorte.
Le Gac lève un sourcil :
— Étant donné l’endroit où la lame est entrée, cela ne correspond pas, à moins que la victime ne fût allongée sur le dos lorsque le meurtrier l’a plantée.
La lieutenante opine puis retourne le stylo, pointe vers l’avant, brandi comme une épée, le pouce sur le dessus :
— Exact, capitaine ! Second groupe d’empreintes, le poignard est manipulé ainsi, ce qui colle plus avec l’angle de pénétration si elle se tenait debout. J’espère que l’autopsie et nos techniciens pourront déterminer cela.
Adrien soupire :
— Moi, j’espère surtout qu’aucune des empreintes partielles ne présente assez de points de concordance avec celles de Chantelle. Mais, sans vouloir jouer au devin à sa place, cela m’étonnerait que tu parviennes à obtenir qu’elle salisse ses jolis doigts avec ton encre. On parie ?
En réponse, Laurence tire la langue à son ex-compagnon avant de poursuivre par un inventaire des objets découverts sur les lieux. Dans le compartiment étanche situé devant le trou d’homme de l’embarcation, clefs, papiers, téléphone portable, paquet de mouchoirs ainsi qu’une mini-trousse de premiers secours, avec l’essentiel pour soigner les petits bobos. Un bidon supplémentaire est fixé à l’arrière du kayak, vide, malgré sa taille imposante :
— Les techniciens tentent de déterminer ce qu’il contenait, car il serait étonnant qu’elle se soit amusée à transporter ce gros truc pour rien.
Froncement des sourcils :
— Avez-vous pu établir son heure d’arrivée ?
— Aux environs de 22 heures 30. Elle a prévenu ses parents qu’elle sortait faire un tour, sans préciser sa destination. En période estivale, Morgat propose un grand nombre d’animations en soirée, ils ont donc cru qu’elle se rendait au Café du Port pour voir un groupe de musiciens et ne se sont pas inquiétés. Pourquoi cette question ?
— Que pouvait-elle venir foutre à cette heure sur cette plage déserte avec ce gros bidon ? Pour apporter quelque chose, ou prendre livraison d’une cargaison, le genre de produit qui ne s’échange pas aux yeux de tout le monde ?
— Tu penses à de la drogue, une histoire d’embrouille entre dealers ? Étant donné la taille du récipient, il devait s’agir d’une sacrée quantité !
Adrien secoue la tête en signe de dénégation :
— Sacrée quantité implique sacré prix, et je n’imagine pas qu’un revendeur coure le risque de trimbaler sa camelote par un moyen de transport aussi hasardeux ; naviguer de nuit en kayak sur la mer représente un exercice plus que périlleux.
— Peut-être est-ce la raison de la fâcherie, propose la lieutenante. Elle a mal fermé le bidon, la dope a pris l’eau et celui qui devait la recevoir s’énerve et la plante !
Le Gac sourit :
— Morgat, nouvelle plaque tournante de la drogue ! Après la Corse, la cité phocéenne va nous jalouser !
— Pourquoi la Corse ? s’étonne Laurence.
— Il paraît qu’un magazine a sorti un numéro spécial sur l’île de Beauté, plaçant en couverture une magnifique photo de la grève où le corps a été trouvé… Non, ma supposition est venue trop rapidement, oublie-la. D’ailleurs, les trafiquants savent protéger leur marchandise. Une aussi grosse quantité sera particulièrement bien emballée, afin d’éviter que les chiens renifleurs des brigades cynophiles ne la localisent.
Laurence acquiesce :
— S’il y a la moindre trace de stupéfiant à l’intérieur, nos techniciens la détecteront immédiatement, mais je t’avoue que j’ai du mal à croire que la victime entretenait un quelconque rapport avec ce milieu.
— Un petit ami ?
Hochement de tête affirmatif de la lieutenante :
— Nous amorçons à peine notre enquête, mais nous allons bien sûr nous orienter là-dessus. Il serait étonnant de ne pas découvrir une tripotée d’amoureux courant derrière une jolie jeune fille comme elle.
Courte réflexion d’Adrien :
— J’imagine que, pour ses études, elle disposait d’un point de chute à Brest, afin de ne pas se taper la route tous les jours. Voiture, permis de conduire ?