La lieutenante Rousseau sourit et tente de freiner les ardeurs fureteuses de son collègue de la police judiciaire :
— Du calme, capitaine Le Gac, cette affaire n’est pas de votre ressort, l’enquête m’a été attribuée ! Permis, oui, voiture, non, un scooter pour se déplacer sur la presqu’île, les transports en commun à Brest, elle possédait une carte d’abonnement, et occupait une colocation à quelques minutes des facultés. Nous avons bien sûr joint les trois locataires, un seul demeure présent à Brest, les autres sont rentrés chez eux, dans des provinces éloignées. Alors, la BR de la gendarmerie brestoise mérite-telle une bonne note ?
À regret, Adrien se retient de poser des questions supplémentaires : son intervention dans cette affaire ne sera que de courte durée. Étonné que son ex-compagne soit passée par son intermédiaire plutôt que de convoquer directement la propriétaire du numéro inscrit sur le bout de papier, il l’interroge à ce sujet. Réponse hésitante :
— Je profitais de l’occasion pour prendre de vos nouvelles, de toi et surtout de la future maman.
Le capitaine évite de sourire devant la pauvreté de l’argumentation : Laurence aurait aussi bien pu l’appeler, ou s’enquérir auprès de Chantelle, qui surveille attentivement l’évolution de la grossesse de Ruby. Le sursaut de son ex-compagne lorsque Sébastien toque à la porte confirme son impression : même si elle nie toujours croire aux pouvoirs de la sorcerez, la lieutenante éprouve une certaine crainte à l’affronter.
— Madame Marzin demande à vous rencontrer, annonce le gendarme.
S’abstenant de reprendre son subordonné pour lui indiquer que cette personne a été convoquée dans le cadre de l’enquête, Laurence lui précise de la faire entrer.
* * *
Long dérapage contrôlé, le frottement du pneu arrière sur la terre du chemin soulève un épais nuage de poussière ! Ayant aperçu le bleu ciel des chemises des deux gendarmes au croisement, le cycliste lancé à vive allure a brusquement écrasé les poignées de frein, jusqu’à bloquer les roues de son vélocross. Il observe à distance les militaires qui s’interposent lorsqu’une troupe de randonneurs parcourant le GR34 veut emprunter la piste qui conduit à la pointe Saint-Hernot. Échanges de signes, le meneur du groupe pointe la voie pardessus l’épaule de l’un des hommes en uniforme qui, restant dressé au milieu du passage, indique du pouce la direction derrière lui, puis son index fait non avant de venir tourner autour du cadran de sa montre plusieurs fois, « l’accès est interdit pour plusieurs heures ». Le requérant insiste, remontrant la destination convoitée, la main en visière pendant que l’autre balaye l’horizon, « on veut juste regarder », puis les deux poignets se rejoignent dans le dos, « on ne touchera à rien », et une paire de doigts se lève, « juste deux minutes ». Mais rien à faire, le second gendarme désigne à son tour l’espace derrière lui, puis fait mine de rechercher son trousseau de clefs ou une lentille de contact tombée en bordure de sentier : des équipes investiguent toujours sur place, en quête d’indices ! Déçue, la b***e de promeneurs rebrousse chemin, poursuivant son périple en direction du Kador.
Le cycliste enfourche son vélo : par ici non plus, il ne pourra pas aller voir. Tôt, ce matin, il a assisté au manège, ces véhicules bleu sombre qui ont traversé Crozon et Morgat avec gyrophares allumés et sirènes hurlantes. Dans le port, plusieurs personnes ont embarqué avec des caisses de matériel sur un zodiac qui a appareillé, direction le cap de la Chèvre. Et, depuis, impossible d’approcher de la plage, d’autres gendarmes montent la garde. Même les vedettes qui proposent la visite des grottes marines ont reçu l’interdiction de s’approcher de l’anse de l’Île-Vierge.
Le vélocross repart juste avant que le groupe de randonneurs n’arrive à son niveau, provoquant moult grognements dans la troupe, les deux-roues n’étant pas autorisés sur le GR34.
* * *
La femme qui pénètre dans la pièce ne semble pas être venue pour un interrogatoire, mais plutôt pour rencontrer de vieux amis qu’elle est heureuse de revoir. Après avoir embrassé Adrien chaudement, elle contourne le bureau pour enlacer Laurence, sous le regard étonné du gendarme Jodoin :
— Alors, ma chérie, il paraît que tu as des choses graves à me demander ? Mais cela fait bien longtemps que je n’ai pas mis les pieds sur la presqu’île.
Adrien se dévoue pour fournir les explications, alors que Chantelle vient s’asseoir sur la chaise dévolue aux témoins :
— Comme tu l’as deviné, il s’agit bien de ce corps retrouvé ce matin sur une plage, à côté de Morgat, une jeune femme d’à peine vingt ans. Il se trouve que, dans ses affaires, nous avons découvert ton numéro inscrit sur un bout de papier…
Observant le visage de la sorcerez, les enquêteurs ne remarquent aucune crispation particulière à l’annonce de cette information.
— Jolie ?
D’étonnement, les sourcils de la lieutenante Rousseau se soulèvent : si un témoin lambda avait osé poser une telle question, il se serait immédiatement fait vertement tancer. Mais là, elle ne sait comment réagir, sinon en répondant sans hésiter :
— Plutôt, du moins sur les photos que nous a fournies la famille, car le faciès du cadavre…
— Oui, bien sûr. Comment a-t-elle été tuée ?
Constatant l’exaspération qui gagne Laurence devant l’exubérante curiosité de cette personne censée être venue pour satisfaire celles des investigateurs, Le Gac désigne l’endroit sur son propre torse :
— Un poignard, planté ici.
Grimace de la sorcière :
— Le foie… Il reste à espérer qu’elle n’ait pas trop souffert : inutile que je vous décrive les douleurs que peuvent produire les humeurs acides sécrétées par cet organe en se répandant dans le corps de la victime, vous devez en entendre parler trop souvent. Si elle était jolie, il ne s’agit pas de la première idée qui m’est venue, à moins que…
N’y tenant plus, la lieutenante hausse le ton :
— Elle se nommait Anaïs Le Floc’h. La connaissais-tu, ou t’a-t-elle contactée ces derniers jours ?
Chantelle hoche la tête, visiblement toujours à sa réflexion :
— Non, et non, jamais entendu ce patronyme, et elle ne m’a pas appelée. Je suppose que vous avez déjà vérifié dans ses relevés téléphoniques.
— Elle vivait chez ses parents, précise Adrien, donc, elle a pu utiliser leur poste fixe pour te joindre.
— Acceptes-tu de me montrer ce bout de papier sur lequel est inscrit mon numéro ?
Se souvenant des pratiques effectuées par les sorcerezed sur des courriers au cours de sa précédente enquête, Laurence intervient :
— Hors de question de le sortir de la pochette, ou d’exécuter un quelconque tour de prestidigitation avec, le laboratoire n’a pas encore pu l’analyser, il peut comporter des empreintes ou des traces ADN.
Après avoir retiré ses verres fumés, Chantelle se met les mains dans le dos, adressant un clin d’œil lumineux à Adrien :
— Si tu veux réaliser ton fantasme et me passer les menottes, joli capitaine, profites-en. Ainsi, la charmante lieutenante sera assurée que je ne poserai pas mes doigts ensorcelants sur cet indice capital.
Se penchant, elle examine le rectangle de papier à travers le plastique transparent du sachet que tient fermement Laurence devant elle, ses yeux s’irisant d’étranges lueurs. Enfin, elle se redresse, toujours souriante, et remet ses lunettes sombres :
— Je me doutais de qui pouvait lui avoir donné ce numéro. Par contre, la raison profonde demeure incertaine, quoique je dispose là aussi d’une explication…
Consultant sa montre, Chantelle grimace avant de reprendre :
— Ce soir, ce sera trop juste pour effectuer l’aller-retour : j’ai promis à Ruby que je profiterai de mon passage à Brest pour venir la voir, et il ne faut pas contrarier une femme enceinte. Mais si tu veux, demain matin, nous irons ensemble rencontrer la personne qui saura te répondre. Non seulement elle me mettra hors de cause, mais, en plus, elle te fournira de précieux renseignements sur ta victime. Pour l’heure, je suppose que tu as déjà suffisamment à faire avec la foultitude de données que tu as récupérées depuis le début de la journée, donc rien ne presse.
Sans même attendre l’autorisation, la sorcerez attrape sa besace et quitte le bureau sous le regard éberlué de Laurence qui s’en prend à Adrien, au bord de la crise de fou rire :
— Mais, mais… elle s’en va !
— Tu es perspicace ! Je ne peux que confirmer ta judicieuse observation.
Retrouvant un peu son sérieux, le capitaine complète avant que la lieutenante ne lui bondisse dessus, toutes griffes dehors :
— Ne t’inquiète pas, elle ne s’échappera pas, je garderai un œil sur elle toute la soirée, et je peux même l’enfermer dans ma chambre d’amis où elle a probablement prévu de passer la nuit si tu le désires. Veux-tu venir partager notre repas ? Ruby sera heureuse de te voir, et tu mêleras l’agréable à l’utile en surveillant cette suspecte numéro un. Mais, tu connais son pouvoir hypnotique et ses goûts hétéroclites, ne t’étonne donc pas de te réveiller collée à elle dans cette chambre où tu seras également la bienvenue.
Laurence maugrée, plus gênée qu’irritée :
— Bon, je te fais confiance et te tiendrai pour principal responsable si jamais elle nous échappe ! Maintenant, nous avons plein de choses à faire, retourne à ton commissariat, et à la prochaine !
1 Voir Lettres mortes à Lannilis, même auteur, même collection.
2 Brigade de recherches.
3 Brigade territoriale autonome.
4 Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale.