PROLOGUERaconter des histoires, je veux bien. Je vais peut-être me lancer pour vous dans celle des Chapelin. Mais vous croyez peut-être, vous autres, que je n’ai que ça à faire ? Moi, lieutenant Alban, de la Brigade Criminelle de Vannes, je vais passer capitaine et, naturellement, j’ai tout sur le dos. Notre divisionnaire, le commissaire Cazaubon, est encore en vadrouille, mon collègue Tournebise pris par une affaire de drogue. Quant à Guillou, depuis qu’il a décidé de se marier, il ne touche plus terre. Donc, je ne ferai pas de cadeau, je vous préviens. Ceux qui ne suivent pas, je les envoie chez le juge d’instruction pour des cours de rattrapage. Qu’ils se débrouillent avec lui, bonne chance à eux. Le bonhomme n’est pas aussi accommodant que moi. Et ne comptez pas sur moi pour les fioritures. Je sais que, de temps en temps, entre deux récits sordides d’assassinats, vous aimeriez bien lire de la vraie littérature. Comme d’autres, je serais capable d’écrire : « Elle fond dans ses bras comme si sa chair en fusion était devenue liquide… »*, ou : « Sa langue était devenue un être à part dont les méandres lui échappaient »**. Je suis obligé d’y renoncer, excusez-moi. Faute de temps.
L’histoire des Chapelin s’est passée peu de temps après le mariage de Marie Lafitte avec notre commissaire divisionnaire Cazaubon***. S’il n’était pas parti pour les États-Unis juste à ce moment-là… Lui n’aurait pas eu d’états d’âme… Je dis ça parce que Marie, restée seule en vacances à Larmor-Baden, a été mêlée de près à l’affaire et que les malentendus et les préjugés y ont eu une large place. Le major Kertanguy, de la gendarmerie de Vannes, chargé de l’enquête, avait, certes, un préjugé envers le Marocain. Mais l’inverse aussi était vrai. Par ailleurs, Marie croyait que le major voulait la peau du Marocain, ce qui n’est pas prouvé. Étant devenue la femme d’un commissaire divisionnaire, connu sur le plan international, elle avait aussi la vague impression que le major désirait en remontrer à la police. Bref, la spontanéité et la confiance ne régnaient pas… Toutes proportions gardées, j’ai souvent pensé, à propos de cette histoire, aux croyances ayant cours, dit-on, dans le différend entre Palestiniens et Israéliens, les uns persuadés qu’Israël nie leur droit à l’existence, les autres convaincus que l’Arabe veut les foutre à la mer. Les croyances viennent du passé. L’espoir surgit seulement quand l’avenir se construit.
* Dans : Madeleine Chapsal, Deux femmes en vue, page 232 – Librairie Arthème Fayard – Livre de Poche, 2001.
** C’est de moi.
*** Voir L’Écluse de Malestroit, 2003, même éditeur.