I

727 Mots
IÀ Vannes, après une longue journée à l’Institut, Marie tournait en rond dans son bureau. Elle devait à tout prix retourner ce soir dans les magasins se trouver une robe pour cette soirée exceptionnelle avec son mari, le commissaire divisionnaire Cazaubon, et ses invités américains. À midi, elle était déjà allée dans plusieurs boutiques. Elle n’avait rien trouvé. Quand on mesure un petit mètre cinquante… Isabelle, la secrétaire du Laboratoire d’Informatique que dirigeait Marie, regarda sa montre. — Ce soir, c’est trop tard, mais demain à midi, je vous accompagnerai. On trouvera bien quelque chose. Votre mari rentre quand des États-Unis ? — Pas avant un mois. — Vous avez le temps de vous tailler une robe. Vous êtes allée voir les tissus chez Le Tellier ? — Isabelle, j’ai trop de travail. Je n’ai pas la tête à ça. Regardez tout ce que j’emporte ce soir ! Il faut que je prépare ce séminaire ! C’est le dernier avant les vacances ! Et puis, j’ai peur que mes créations ne soient pas assez bien ! Je me suis fait des robes d’été, mais pour le soir… — On ne vous demande pas d’être habillée comme la première dame des États-Unis ! — C’est vrai ! Isabelle la laissa en lui faisant promettre de ne rien décider sans elle. Marie n’alla pas dans les magasins ce soir-là. Elle ramassa sa documentation et fonça vers le parking. Une fois dans sa voiture, sur le chemin du retour, ruminant les propos d’Isabelle, elle se trouva ridicule. Pourquoi faisait-elle tout un foin de ce dîner ? « Tu ne seras pas le personnage central de la soirée, Lafitte* », se dit-elle. « D’accord, il y aura deux gros bonnets du FBI avec leurs femmes… Et alors ? Tu es comme tu es… Oui, mais tu ne peux pas y aller en blue-jeans… Le meilleur restaurant de la région… La vérité, c’est que tu as peur de ne pas être à la hauteur, de décevoir le commissaire… Eh bien ! Il a d’autres chats à fouetter, en ce moment, que de se soucier de tes robes… » Une fois dans sa maison de Lamothe-Saint-Léonard près de Locminé, elle se précipita vers sa penderie, farfouilla, trouva une jupe noire, longue et fendue sur le côté, se dit qu’Isabelle lui trouverait bien le lendemain un tee-shirt élégant pour compléter, décida de n’y plus penser. Après le dîner, elle se plongea dans sa documentation de l’Institut, travailla longtemps, alla se coucher la conscience en paix. * À la fin de la semaine qui avait été très chargée, elle était contente de son travail. Son séminaire, en particulier, avait marché comme sur des roulettes. Les étudiants, ces créatures ingrates, l’avaient applaudie, ce qui ne s’était jamais vu… Elle était si fière de ce succès qu’elle avait téléphoné au commissaire pour le lui raconter. Mais de tee-shirt du soir, point… Isabelle avait fini par la traîner chez Le Tellier, le marchand de tissus, et, après bien des hésitations, Marie avait acheté une belle soie rouge, souple et épaisse, du fil et un patron pour une robe du soir. Le samedi matin, installée à la table de salle à manger, elle était en train d’ajuster le patron à ses mesures en disant des gros mots, quand sa voisine, Marguerite Chassagne, sonna à la porte. Elle apportait des fraises du jardin. — Je vais à Larmor-Baden voir Jeanne Chapelin et lui porter des fruits et des légumes. Vous ne voulez pas venir ? Il fait si beau… — Heu… dit Marie. Je dois me faire une robe… J’aurais bien aimé la terminer demain soir, j’ai si peu de temps dans la semaine… Venez voir le tissu. Marguerite Chassagne admira la soie rouge. Mais elle était dubitative. — Vous voulez la terminer demain soir ? D’accord, il n’y a pas de manches, mais ça a l’air très compliqué d’ajuster ce patron… Et les finitions… Le tour du décolleté… On ne peut pas piquer ça à la machine… — C’est vrai, dit Marie en essayant de ne pas se laisser gagner par le découragement. Il faut poser un biais au bord, repasser la couture, retourner, coudre à la main à petits points… — Et pourquoi ne pas demander à Jeanne de vous faire la robe ? — Je n’oserais jamais ! Et puis ça doit être très cher ! C’est un atelier de haute couture qu’elle a monté à Larmor-Baden, n’est-ce pas ? — Oui, en un sens. Un petit… Mais comme elle vous connaît… ce sera très raisonnable. Vous vous rappelez notre dîner avec les Chapelin ? Il y a bien trois ans… — Oui ! C’était avant la mort de Jean-Edmond… — Eh bien ! Après votre départ, Jeanne m’a dit qu’elle aurait adoré vous habiller ! Elle vous trouve ravissante ! Vous êtes toutes les deux de la même taille, alors… — Bon ! dit Marie, encore incertaine. Allons-y. * Lafitte : nom de son premier mari, Jean-Edmond, décédé en 1997. Vous croiriez qu’elle aurait abandonné ses manies, après son second mariage, cette toupie ? Eh bien non !
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER