II

1845 Mots
IIEn voiture avec Marguerite, Marie se remémorait le dîner avec les Chapelin. C’était un repas de gala, pour fêter le succès d’une exposition de peinture à la Salle des Fêtes de Larmor-Baden, à laquelle Henri Chassagne et monsieur Chapelin avaient participé. Ils faisaient tous les deux partie d’une association locale de peintres amateurs et professionnels. Henri Chassagne, qui dessinait bien, s’était lancé dans l’aquarelle et jubilait comme un enfant parce qu’il avait vendu trois tableaux le jour du vernissage. Monsieur Chapelin, un homme âgé, plus expérimenté, avait exposé des fusains que Marie et Jean-Edmond, son premier mari, avaient admirés. Il peignait aussi des huiles sur toile, mais Marie n’avait pas aimé ses tableaux de fleurs qui avaient pourtant un succès fou. Jean-Edmond, qui était physicien nucléaire, avait passé la nuit et la journée à l’Université de Rennes sur son cyclotron. Il avait failli être en retard au vernissage à Larmor-Baden où il était arrivé tout crasseux. Elle se souvenait encore de l’avoir traité de plouc… En rentrant de Larmor-Baden, elle l’avait forcé à passer se changer à la maison avant le dîner chez les Chassagne… Alors qu’il était si fatigué… Après, elle avait eu du remords… * Les Chapelin avaient pris leur retraite à Larmor-Baden après une vie mouvementée. Lui, né en 1922, était d’origine luxembourgeoise. Son nom était Ernst Kapellen qu’il avait francisé en Ernest Chapelin après la guerre. En 1940, sa famille habitait Luxembourg où il faisait des études d’infirmier et pratiquait le culturisme. Son père, soupçonné par l’occupant allemand de faire du renseignement pour Londres, fut bientôt mis en prison. Faute de preuves, on le relâcha, mais son fils fut sommé de s’enrôler dans la Wehrmacht. Marie revit brusquement le vieux monsieur, au dîner du vernissage chez les Chassagne. C’était un bel homme, grand et musclé, aux cheveux argentés un peu trop longs. Il avait raconté avec verve ses premiers exercices dans la cour de la caserne allemande de Luxembourg. — Les Boches m’ont pris pour mon physique ! se vantait-il. Beau, grand, blond, donc aryen ! Les cons ! Kapellen, c’est un nom celte !* Sa femme l’avait interrompu : — Ernest ! Ne dis pas les Boches ! C’est choquant ! Et je croyais qu’ils t’avaient muté dans le Train des Équipages parce que tu étais nul à l’exercice… — Mais non ! C’est parce que j’avais déjà la moitié du diplôme d’infirmier. Ce n’était pas si fréquent, à l’époque. Ils avaient besoin de gens comme moi. Pour en revenir à mon physique… Il avait alors raconté ses nombreuses liaisons, vanté le charme des auxiliaires féminines de la Gestapo. Ça avait choqué Marie. Jeanne Chapelin entendait tout ça sans ciller. Elle n’avait même pas l’air contrarié. L’histoire d’Ernest Chapelin ressemblait ensuite à celle du Soldat Oublié*. Envoyé sur le front russe comme brancardier, il avait passé trois ans dans la boue, la neige, le sang, s’était retrouvé en Ukraine en 1943, au moment de la bataille de Bielgorod où il dut combattre avec ses camarades. Il avait échappé à la canicule, à la dysenterie, aux obus, à l’horreur. Après Bielgorod, les Russes reprirent Kharkov et la Wehrmacht commença à se désagréger. Les pertes en hommes étaient effroyables. L’armée allemande livrait des combats désespérés, parfois encerclée par les divisions russes. L’ordre d’abandonner la progression vers l’Est pour se replier sur la rive ouest du Dniepr était venu trop tard. Ernest avait alors compris que son salut était du côté russe. À ce moment du récit, Jeanne Chapelin avait interrompu son mari : — C’est Olga qui t’a fait comprendre ça, gros nigaud ! Tu n’y aurais jamais pensé tout seul ! C’est bien ce que tu m’as raconté ? Ou tu perds la mémoire ? — Ah ! Olga ! C’est vrai, j’allais l’oublier ! Il s’était tourné vers Henri Chassagne et avait dit : — Olga ! Ah ! Olga ! Une jeune fille russe ! Je l’ai rencontrée dans un bled sur le Dniepr… Près de Kiev… Nous étions au repos pendant quelques jours… Elle avait des seins… D’ailleurs, elle m’a servi de modèle ! Oui, oui ! C’est dommage que je n’aie pas mon carnet de 1943… Jeanne ! Tu sais où il est ? — Ben, dans le petit meuble de l’entrée, avec les autres. — Alors, qu’est-ce qu’elle t’a dit, Olga ? souffla Henri Chassagne. — La g***e ! Elle a réussi à me faire signer un engagement dans l’armée russe ! Et au même moment, mon copain Bender a obtenu pour lui et moi une mutation en France. C’est que son père était général dans la Wehrmacht, en garnison à La Rochelle ! On n’a pas traîné, j’aime mieux vous dire ! Adieu ma belle Olga et en route pour La Rochelle ! À pied, à cheval et en voiture ! La suite de l’histoire était encore plus ahurissante. Ernest était resté de longs mois à la Rochelle, à faire de la paperasse, puis, abandonnant son copain Bender, il avait filé dans le maquis français. Là, il avait quelque temps ferraillé avec les Allemands, puis estimé que le groupe où il avait atterri était mal organisé et que l’armement était vétuste. À côté de ce qu’avaient les Boches ! Il avait alors décidé de rentrer à Luxembourg. — Ouais ! Pour sauver ma peau ! Je le reconnais ! avait dit le vieux monsieur d’un air de défi. Mais j’ai peut-être eu tort ! Si vous saviez par quoi j’ai dû passer ! Le 16 décembre 1944, vous vous rappelez ? Non ? C’était la bataille des Ardennes qui commençait. Le cirque ! Et les civils qui déferlaient… Il avait atteint Luxembourg contre vents et marées. Mais trois fois déserteur, de l’armée allemande, de l’armée russe et des Forces Françaises de l’Intérieur, il avait dû rester caché dans le grenier de son père jusqu’à la fin de la guerre… À la fin de 1945, il avait préféré prendre le large. Ayant monté un numéro de culturisme avec une belle partenaire, il était parti pour l’Argentine le présenter dans tous les endroits à la mode. Ils avaient eu beaucoup de succès. Mais ce qu’il voulait, c’était Paris. Il avait continué à dessiner et désirait suivre les cours de l’Académie Julian. — Ouais, avait dit Jeanne Chapelin, tu rêvais d’une vie d’artiste, au milieu des petites femmes ! — Pourquoi les autres et pas moi ? avait répondu son mari. Sa vie à Paris ? Il l’avait décrite avec de gros rires. Vivant sur ce qu’il avait gagné en Argentine, payant avec peine ses cours de dessin, il habitait un hôtel minable. Jusqu’au jour où il avait rencontré une actrice connue à une exposition de peinture. Elle l’avait mis en relation avec des artistes en vue, des marchands de tableaux, l’avait nourri, habillé, invité à habiter chez elle. Ils avaient longtemps vécu ensemble. — Je faisais partie de l’École de Paris* ! Ma fortune était faite si je n’avais pas rencontré Jeanne ! avait conclu le vieux monsieur. À la grande surprise de Marie, il s’était alors penché vers sa femme, lui avait pris la main, l’avait posée sur sa joue. Elle avait dit : — Ernest ! Ce que tu peux être bête par moments ! C’était une petite femme mince et vive, au teint mat, aux cheveux gris relevés en un chignon hélicoïdal. Elle portait avec élégance un tailleur fait d’une étoffe chinée, beige, rouge et verte, que Marie avait admiré. La coupe était droite et sévère. La veste sans col, bordée d’un galon, laissait voir un chemisier beige pâle au col drapé et un long collier doré, à plusieurs rangs. La jupe, plate, un peu longue était adoucie par quelques plis creux dans le bas. Quand Jeanne avait rencontré son mari, elle était petite main chez Chanel. — J’adorais mon métier, avait-elle confié à Marguerite Chassagne et à Marie après le dîner. J’ai hésité avant de suivre Ernest. Elles étaient toutes les trois dans la cuisine en train de ranger et de préparer le plateau de café. — Si seulement il n’y avait pas eu cette fête de la Sainte Catherine ! avait poursuivi Jeanne en riant, je n’aurais jamais rencontré mon mari. Qu’est-ce qu’il était venu faire là, je vous demande un peu ! Encore draguer ! … Marguerite, où est le sucrier ? … Si vous aviez vu les tissus chez Chanel ! Une révolution ! Des jerseys à se pâmer ! Des lainages chinés souples comme de la soie ! Depuis ce temps-là, j’ai une passion pour les tissus. D’ailleurs, je couds tous mes vêtements moi-même ! Oui ! Encore maintenant ! Et j’ai monté un petit atelier de couture à Larmor-Baden. Avec trois dames que j’ai formées moi-même. J’ai des clientes qui viennent me voir de loin, vous savez. — Votre tailleur, c’est vous qui l’avez… ? avait balbutié Marie, incrédule. — Mais oui, ma petite fille ! Celui-là aussi ! Je ne supporte pas la confection… ces coutures bâclées, ces doublures en toile à beurre, ces affreux boutons… Les boutons, c’est la moitié du chic d’un vêtement ! Regardez ceux-là ! J’ai mis du temps à les trouver. Pour les tissus, j’ai encore quelques relations à Paris, heureusement. Elle avait regardé avec attention l’ensemble de Marie. — Vous avez raison de porter du jersey. Pour nous autres, petits modèles, c’est parfait ! Ça nous moule ! Et le blanc vous va bien ! Mais si j’étais vous, je changerais les boutons. Il faudrait… Oh ! Je verrais bien… Jeanne avait alors énuméré des formes de boutons, des matières, des motifs qui avaient fait rêver Marie. C’était comme un poème. Elle s’était promis de chercher à Vannes le bouton idéal pour son ensemble blanc. Pendant que Marguerite Chassagne faisait le café, Jeanne avait ensuite raconté que son mari, tout en continuant à dessiner, avait repris le culturisme et qu’il était devenu masseur et maître nageur. Après leur mariage, ils étaient partis pour le Var, avaient acheté une petite maison au bord de la mer. Ils avaient obtenu une concession de plagistes, pas loin de Sainte-Maxime. Jeanne s’occupait de la location des cabines de plage, de leur entretien et avait un fructueux petit commerce de boissons fraîches et de chichis*. Ayant la nostalgie de son Morbihan natal, elle faisait aussi des crêpes pour les baigneurs privilégiés. — Ce n’était pas comme maintenant, avait-elle dit. Il n’y avait presque pas de concurrence. Je faisais sensation, avec mes crêpes. Son mari massait les dames, apprenait à nager aux petits, faisait aussi des numéros de culturisme. — Il avait un succès ! Un coq dans sa basse-cour ! avait dit Jeanne en riant. — Vous n’aviez pas peur qu’on vous le vole, votre Ernest ? avait demandé Marguerite Chassagne. — Il avait l’air si heureux ! Il faisait beau, on ne manquait de rien… L’hiver, on pouvait venir dans le Morbihan. Mes parents m’avaient laissé leur maison. Je n’allais pas m’inquiéter. Une fois pourtant, je n’ai pas été tranquille… Elle avait alors raconté qu’un hôtel au luxe provocant s’était construit au bout du pays. Le directeur avait demandé à son mari de devenir le masseur et maître nageur attitré de ses pensionnaires, en échange d’appointements mensuels fixes. Ernest avait accepté parce que les séances n’avaient lieu que le matin. — Il a vite compris pourquoi ! avait dit Jeanne. L’hôtel avait un contrat avec des souteneurs parisiens qui désiraient mettre au vert leurs dames de petite vertu. Des dames de luxe, bien entendu ! Mais le maire de la commune avait exigé qu’elles ne viennent sur la plage que tôt le matin. À cause de leur langage… La voiture s’arrêta. Marie se secoua. Elle se dit qu’il fallait qu’elle oublie tout ça… Elle devait penser à l’avenir, à sa nouvelle vie avec le commissaire… * Commentaire d’Alban : Ernest est un artiste et un breton d’adoption, ne l’oubliez pas ! Il penche du côté qu’il veut tomber ! Kapellen n’a jamais été un nom celte, parole de flic, mais vient du latin médiéval capella, chapelle, mais aussi cape. Capella serait un diminutif du bas latin capa, cape et ferait allusion au reliquaire de Saint-Martin de Tours qui contenait la cape du saint. Comme ça vous saurez, b****s d’ignorants ! * Guy Sajer, Le Soldat Oublié, Robert Laffont, 1967. Récit pathétique de la guerre en Russie d’un jeune homme, français par sa mère, allemand par son père, qui a été enrôlé dans la Wehrmacht. * Ernest exagère encore ! L’École de Paris désigne habituellement un ensemble hétérogène d’artistes étrangers, tels Modigliani, Chagall, Kisling, et d’autres peintres moins connus, installés à Paris dans les premières années du XXe siècle. Il est vrai qu’après la seconde guerre mondiale, les peintres de la nouvelle génération ont repris abusivement le titre ! Les prix, j’aime mieux vous dire, ne sont pas les mêmes ! * Chichis : petits beignets.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER