III

1588 Mots
IIILarmor-Baden a été bâti sur une butte qui domine la mer et les marais. C’est un bourg modeste et riant, fier de ses belles maisons qui dégringolent vers l’eau. L’église basse et blanche, aux chaînages de pierre rose, au clocher-mur de granit, n’a pas l’aspect imposant de celle de Baden. Des champs subsistent au milieu des propriétés cossues. Mais l’histoire de douleur et de pauvreté des siècles passés ne transparaît pas aujourd’hui dans les façades bien crépies, dans les jardins remplis d’orangers, de roses et de camélias. À la croisée des chemins, des mimosas immenses se balancent dans la brise. La maison des Chapelin, rue du Verger, était au fond d’un jardin muraillé, orienté au sud. La grille était ouverte. Le jardin, quelque peu désordonné, mais plein de charme, ravit Marie. Au milieu de la pelouse, une fontaine en forme de dauphin ornait un bassin ovale. Elle rit en voyant un massif composé d’une grosse coloquinte orange entourée de roses trémières de toutes les couleurs, remarqua un énorme figuier couvert de fruits, un palmier, des massifs de camélias, des géraniums grands comme des arbres. Un plumbago gigantesque, à la douce couleur bleue, s’accrochait à la façade en granit austère. Les Chapelin devaient avoir la nostalgie des fleurs du midi… — C’est Karim, un Marocain, qui s’occupe du jardin, dit Marguerite. Ernest et Jeanne adorent les fleurs mais n’y connaissent rien. Karim est venu du Var avec eux. Il habite à côté avec sa femme et ses quatre enfants. On entrait dans la maison par une véranda qui donnait sur une petite entrée. Rien n’était fermé. Marguerite Chassagne s’avança hardiment. L’entrée et la salle de séjour étaient désertes. Elle appela Jeanne Chapelin d’une voix de stentor. Elles entendirent un peu de bruit à l’étage. — Ah ! dit Marguerite. Ernest est là. Je monte. Pendant ce temps, Marie regardait autour d’elle. La salle de séjour, très vaste et claire, était en partie occupée par ce qui devait être l’atelier de couture de Jeanne. Elle vit trois machines à coudre, des rouleaux de tissus, des mannequins de couturière. L’un d’eux était habillé d’une robe du soir décolletée en satin vert sombre brodé de sequins. La forme était austère, le tissu jetait mille feux. « Ce n’es pas pour toi, Lafitte, se dit-elle… Ces étoffes brillantes… Tu aurais l’air d’un paon… Qu’est-ce que tu es venue faire dans cette galère ? Si seulement Jeanne était sortie, on pourrait repartir sans vexer personne… » Marguerite Chassagne descendit enfin l’escalier, l’air soucieux. — Jeanne est à Lorient. Ernest ne sait pas quand elle rentrera. Il n’est pas habillé. Généralement, sauf s’il pleut, il peint au jardin, à cette heure-ci… — Qui va lui faire son déjeuner ? demanda Marie. Il est bientôt 11 heures trente. — Je ne sais pas trop… Ça vous ennuie si nous allons voir Karim pour le prévenir ? Elles allèrent à pied jusqu’à la petite maison de Karim. Marguerite, qui était infirmière, connaissait très bien sa famille, ayant soigné tous les enfants quand elle était encore en activité. Karim était en train de bêcher un coin du petit jardin. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, trapu, au teint mat, aux yeux dorés. Ses cheveux noirs étaient fins et ondulés. Il s’avança vers Marguerite et Marie en souriant. — Ah ! Madame Marguerite ! Ça fait plaisir ! Venez vous asseoir avec la petite demoiselle ! Marguerite Chassagne fit les présentations. Elles entrèrent dans la cuisine. — Ma femme n’est pas là. Elle est allée acheter des chaussures aux enfants. Vous reconnaîtrez ma fille aînée, Madame Marguerite ? Sélima, viens te montrer ! Sélima était une grande jeune fille aux longs yeux noirs, au sourire éclatant comme celui de son père. On bavarda. Marie apprit que Sélima étudiait le droit à Vannes, que les trois autres enfants étaient en classe à Arradon. — C’est madame Jeanne qui les a poussés, dit Karim fièrement. Elle a tout de suite vu qu’ils pouvaient faire des études… Il était déjà midi quand Marguerite Chassagne aborda le sujet des Chapelin. — Ah ! dit Karim. Monsieur Ernest n’était pas encore habillé ? Bon, je vais aller voir. Ces temps-ci, il n’est pas bien courageux… De toutes façons, il déjeunera avec nous si madame Jeanne tarde encore. Sélima, je reviens ! Ils partirent tous les trois. Jeanne Chapelin aidait son mari à descendre l’escalier quand ils arrivèrent. — Ah ! Karim ! dit-elle. Peux-tu installer mon mari à table ? Nous allons déjeuner en vitesse. J’ai du travail. Elle aperçut Marguerite et Marie. Son visage s’éclaira. — Marguerite ! J’ai vu votre panier ! Vos haricots ! Quelle merveille ! Et la salade… Et les fraises… Elle se tourna vers Marie : — Marie… Marie Lafitte ? … Oui ! Je vous reconnais bien ! Ernest ! Tu te souviens de Marie ? — Je me souviens toujours des jolies femmes, répondit Ernest… Bonjour, Marguerite ! Bonjour, Madame ! Excusez-moi de ne pas me lever. Ma jambe me tourmente. Il était assis dans un fauteuil que Karim avait rapproché de la table. Marie le trouva vieilli. — Vous êtes pressée, Jeanne. Marie et moi allions partir, dit Marguerite. — Pas question ! Vous allez déjeuner avec nous. * Sur le chemin du retour, Marguerite dit triomphalement : — C’était pas une bonne idée, pour votre robe ? La semaine prochaine, Jeanne vous la taille, vous la bâtit, vous l’essaye. Vous n’avez plus qu’à la coudre… Heureusement, votre soie rouge lui a tapé dans l’œil ! C’est qu’elle travaille à l’inspiration ! Vous n’en tirez rien si le tissu ne lui… Marie l’interrompit : — Marguerite ! J’ai eu l’impression qu’elle avait un souci ! Une commande pressée, peut-être ? Où sont les autres dames qui cousent avec elle ? Elle a peut-être tout sur le dos ? J’ai eu l’impression qu’elle allait passer son week-end à travailler… C’est qu’elle n’est pas toute jeune… Et son mari… — Je vais demander à Henri d’aller le voir demain et de l’emmener peindre dehors. Comme ça, Jeanne aura les mains libres. Ernest demande beaucoup d’attention, maintenant… * La semaine de Marie avait été si chargée qu’elle ne put se rendre à Larmor-Baden que le samedi suivant. Quand elle arriva chez les Chapelin, Jeanne était seule. Il était 10 heures du matin. — Henri Chassagne a emmené mon mari peindre à la pointe d’Arradon, dit-elle. Ça le stimule. Quand il est seul, il se laisse un peu aller… Incroyable, quand on l’a connu plus jeune… Alors, votre robe ? Qu’est-ce que vous avez en tête ? Marie montra timidement le patron qu’elle avait acheté. — Vous tenez vraiment à ce drapé autour du décolleté ? demanda Jeanne. — Non, dit Marie. J’ai pris ce que j’ai trouvé. J’aimerais mieux une forme plus simple. La couleur est déjà voyante… — Elle est parfaite. Jeanne prit un crayon, dessina une silhouette sur une feuille de papier blanc, la montra à Marie. — Oh ! dit Marie, extasiée. Oh ! … Oh oui ! C’est superbe ! Oh ! Vous dessinez comme un ange ! On dirait Marilyn Monroe debout sur sa bouche de métro, sa jupe virevoltant ! — Elle vous servira aussi de robe d’été, dit l’artiste, pragmatique. On va prévoir une étole pour les soirées fraîches. Il y a assez de tissu. Tout en prenant les mesures de Marie, Jeanne marmonnait : « Oui, oui… Comme moi, mais attention, taille plus haute, plus étroite… Oh ! Il faudra bien deux pinces là, et trois ici. Bien collant en haut des hanches… Dans le dos, est-ce qu’il faudrait un biais… ? Oui, peut-être… » Après, dans un bruit sec, elle étala la soie sur la table, traça quelques lignes à la craie, vérifia une ou deux mesures avec son mètre de couturière, coupa. Elle allait si vite, tout en parlant sans arrêt, que Marie ne vit même pas comment elle avait reporté les mesures sur le tissu. D’ailleurs, les avait-elle reportées ? Jeanne assembla ensuite avec des épingles des morceaux de tissu qui n’avaient, pour Marie, aucune forme reconnaissable. L’ordre d’assemblage, incompréhensible, paraissait pourtant parfaitement déterminé… Comme si elle assistait à un tour de prestidigitation, Marie n’osa pas poser de question, craignant de dissiper la magie du moment. — Vous voulez bien la passer, maintenant ? demanda Jeanne. Attention aux épingles… Pendant l’essayage, Marie se demandait comment aborder la question du paiement quand Jeanne demanda brusquement : — Marguerite vous a expliqué, pour le prix ? — Non, dit Marie. — Je demande un peu plus cher quand les clientes achètent leur tissu elles-mêmes. Vous comprenez, j’ai un pourcentage intéressant chez mes marchands à Paris… — Oui. Combien voulez-vous ? — Eh bien… Cinq cents francs, ça vous va ? — Mais, balbutia Marie, une robe sur mesure, c’est beaucoup plus cher que ça ! Je me suis renseignée… — Je vous fais un prix, comme à Marguerite ! En espérant que vous deviendrez cliente et que vous me ferez de la publicité… — Merci, dit Marie. Elles prirent rendez-vous pour un autre essayage. Quand Marie partit, elle était vaguement honteuse de l’arrangement. Est-ce qu’elle avait profité de l’amitié entre Marguerite et les Chapelin ? Si Jeanne avait suggéré que Marie termine elle-même les finitions de la robe, comme prévu, Marie aurait eu moins de scrupules. Mais Jeanne, apparemment, préférait aller jusqu’au bout de son œuvre… Une œuvre d’art, certainement. Elle essayait de se remémorer ce que Jeanne avait raconté tout en jonglant avec la soie rouge, la craie, les ciseaux… Elle avait, bien sûr, parlé de son mari dont la vue baissait. Ses peintures n’avaient plus le même éclat. Il traînait parfois pour finir une toile. C’était embêtant pour les commandes. Jeanne avait l’air si soucieux que Marie s’était demandé s’ils dépendaient financièrement de la vente des tableaux autant que de l’atelier de couture. Et l’atelier, elle n’y avait pas vu grand monde, jusqu’à présent… Elle s’était fait du souci pour les Chapelin. N’était-ce pas terrible, à leur âge, d’avoir à travailler sans arrêt pour assurer le lendemain ? Est-ce que les Chassagne se doutaient de la situation de leurs vieux amis ? Et puis Jeanne avait changé de sujet, racontant ses voyages à Paris, parlant du monde de la couture qu’elle connaissait si bien, des artistes qu’elle rencontrait, des marchands d’art… Une certaine comtesse russe revenait dans la conversation… Ernest l’avait connue dans le temps. C’était elle qui se chargeait de vendre ses meilleurs tableaux. Les tableaux de fleurs, en particulier, qui partaient comme des petits pains… — Ernest ne vient plus avec moi, avait dit Jeanne. Paris le fatigue trop. La difficulté, quand les gens commandent un tableau spécial, c’est de lui transmettre les détails voulus. Parfois, on me donne des photos, bien sûr. Mais quand il s’agit d’un extérieur… Une fois, c’était un champ de fleurs pour décorer un hall d’entrée. Ernest a peint des champs pleins de coquelicots. Le tableau a été refusé. Ne me demandez pas pourquoi… Elle s’était levée et avait montré une grande huile sur toile très colorée. Marie avait eu un sentiment brusque de déjà vu. Elle s’était demandé si le tableau avait figuré à l’exposition de Larmor-Baden où elle s’était rendue avec Jean-Edmond.
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