Chapitre III

2212 Mots
IIILe lendemain matin, Marie se réveilla tellement fatiguée qu’elle se demanda comment elle avait pu croire la veille, par moments au moins, qu’elle n’était plus malade. Et si la septicémie continuait sournoisement son travail de sape ? Il faudrait qu’elle recommence à zéro… Et puis elle se rappela qu’elle avait peu dormi. Dani l’Indien était venu la voir, lui apportant son tilleul. Ils avaient bavardé longtemps. Elle avait eu du mal à fermer l’œil après. Vers 4 heures du matin, elle avait entendu un bruit de chute et un gémissement qui semblaient venir de la chambre à côté. Elle avait aussitôt sonné pour avertir l’infirmière de nuit. Il y avait eu ensuite une sorte de branle-bas de combat dans le couloir, comme si tout le personnel était mobilisé pour un cas désespéré. Ça n’avait pas arrangé son moral. Vers midi, elle se sentait mieux. Ou plutôt, elle avait décidé qu’elle ferait abstraction des corps qui tombaient autour d’elle, dans l’hôpital ou ailleurs. Son devoir était de guérir, non ? Elle mangea résolument une bonne partie de son déjeuner, même l’omelette aux herbes qui ressemblait à une tranche de carton parfaitement ronde, parsemée de vagues mouchetures brunes. Quand son mari frappa à la porte de sa chambre, elle envisageait de ne pas attendre Titouan, le kiné, pour aller se promener au jardin. Oui, mais comment se procurer un fauteuil roulant ? — Ma puce ! dit le commissaire. C’est ravissant, cette coiffure ! Il la serra dans ses bras. — Joseph ! Vous avez vu le jardin de la Vierge ? Il la regarda avec incrédulité : — Vous avez envie d’y aller ? — Oh oui ! — Ce n’est pas un peu tôt ? — Si vous faites du charme aux infirmières, elles vous prêteront bien un fauteuil roulant… — Bon ! Je vais voir ! Il sortit de la chambre. * Vingt minutes après, ils étaient tous les deux au jardin, Marie emmitouflée jusqu’aux yeux dans son fauteuil, le commissaire assis sur un banc à côté. Ils admiraient les fleurs, essayant de se rappeler le nom de chacune d’elles. Le commissaire chanta une mélodie de son enfance : « Quand Marie va au jardin, Au jardin de la rivière, Elle apporte des boutures De nigelles et de dahlias. Au jardin, les roses trémières, L’ancolie et le lupin, L’herbe à taupes et le zinnia, Le fuchsia, la fleur de lin. Au jardin de la rivière, Le cosmos et l’escholzia… » Sa voix était basse et pourtant douce. Marie savourait ce moment. Le soleil pâle de mai était comme une promesse de douceur, de jours heureux. Ils restèrent silencieux un bon moment. Et puis le commissaire prit la main de Marie et dit : — Je voudrais vous parler de nos vacances. La surveillante m’a dit que vous pourriez sortir de l’hôpital dans trois jours puisqu’il n’y a plus de soins particuliers à vous donner. Mais il vous faut beaucoup de repos Elle a parlé d’une maison de convalescence près de Vannes. Il y a, paraît-il, un beau parc. Est-ce que je dois annuler notre location à Lomener ? Normalement, elle débute la semaine prochaine. — Heu… Je ne voudrais pas être une charge pour vous… — Je sais. Mais si vous avez envie d’aller à Lomener, j’ai tout prévu. Une aide ménagère tous les jours… Je ferai les courses. Vous n’auriez à vous soucier de rien, même si je suis obligé de m’absenter de temps à autre. Et vous auriez Mathilde* avec vous… Qu’en dites-vous ? — Oh ! Ce serait merveilleux ! — Affaire conclue ! Je vais téléphoner à monsieur Machin, à l’agence immobilière, pour confirmer que nous arriverons le 1er juin ! — Oh mon Dieu ! J’aurais dû vous le dire plus tôt… Je n’y pensais plus ! Le directeur de l’agence, Louis Lambert, que j’ai rencontré, est décédé la semaine dernière ! — Comment le savez-vous ? Marie sortit de la poche de sa robe de chambre les coupures de journaux de Dani et les montra au commissaire. — Pourquoi ce Dani vous a-t-il embêtée avec tout ça ? — Je n’en sais rien. Il fait des études à la fac dans la journée. Peut-être s’intéresse-t-il au droit criminel… — Mais ce sont des suicides ! — Lui, dit que ces suicides ont peut-être un lien entre eux et que je devrais m’y intéresser… Il croit que je suis détective. Et j’ai trouvé un autre cas bizarre dans les journaux que Solange m’a apportés hier… Encore un notable de la région de Lorient… Le commissaire regarda Marie avec consternation. — Marie ! Vous n’allez pas… — Rassurez-vous, j’ai décidé de ne rien faire ! Je n’ai pas la tête à ça ! — Promettez-moi de le dire clairement à Dani ! Sinon, il va vous harceler ! Vous devez vous reposer ! Je suis sûre qu’il vous empêche de dormir sous prétexte de vous apporter sa tisane de… — Joseph ! Il rit, puis saisit son téléphone pour appeler l’agence. Après une longue conversation, entrecoupée d’attentes, le commissaire se tourna vers Marie : — C’est arrangé ! La secrétaire a réussi à joindre la veuve du directeur, madame Lambert. La maison appartenait à son mari et il l’avait fait entièrement rénover pour la louer. Elle dit qu’elle n’a aucune raison de rompre le bail. Ils se promenèrent ensuite lentement dans les allées. * Au retour, Marie ne voulut pas se coucher. Installée confortablement dans le fauteuil, elle s’endormit immédiatement après le départ de son mari. Sa sieste fut interrompue par un petit coup sur la porte. Une jeune femme blonde entra. — Je m’appelle Elsa Keller. Je suis la surveillante des soins intensifs. Vous me reconnaissez ? — Ah… Oui ! C’est vous qui m’avez enlevé tous mes tuyaux. Et cet affreux drain… C’est gentil de me faire une petite visite ! — Je voulais vous remercier d’avoir retrouvé ma montre ! Regardez-la ! Marie, stupéfaite, prit dans sa main la montre-bracelet que lui tendait Elsa. C’était une montre ovale, en or, entourée de brillants en forme de roses minuscules. Le bracelet en or avait un fermoir, lui aussi orné de roses en brillants. — Quelle merveille ! dit Marie. Est-ce qu’elle est ancienne ? — Non. Elle m’a été offerte par mon parrain le jour de mes 18 ans. Elle vient de chez un joaillier connu de la région parisienne. Marie tendit la montre à Elsa et dit en riant : — Je ne me rappelle pas l’avoir retrouvée, mais si c’est le cas, j’en suis très fière ! — Vous voulez savoir comment ça s’est passé ? — Heu… Oui. — Vous aviez tellement de fièvre que vous disiez des paroles sans suite. Votre lit était trempé de sueur. Avec une de mes collègues, nous changions les draps en essayant de ne pas trop vous bousculer. Nous parlions de choses et d’autres. Ma collègue a demandé : « Tu as retrouvé ta montre ? » Et j’ai dit : « Non. Le fermoir a dû s’ouvrir, elle est tombée dans la rue et quelqu’un l’aura ramassée… » Je me suis mise à pleurer. Vous comprenez, c’est un souvenir précieux pour moi, cette montre. Mon parrain, qui vient de mourir, nous a aidées à vivre, ma mère et moi, mon père nous ayant abandonnées… Enfin bref, vous avez ouvert les yeux et pris ma main en disant : « Ne pleurez pas ! Vous la trouverez dans le petit restaurant en face de l’hôpital ! Le patron va vous la donner… » C’est comme je vous dis ! — Elsa ! Je ne connais même pas ce restaurant ! — Madame Lafitte ! Je ne sais pas comment vous avez deviné que la montre était là-bas. Mais vous avez senti que j’avais du chagrin, en tout cas… À la confusion de Marie, Elsa l’embrassa en pleurant et partit, non sans avoir disposé sur la table une corbeille d’œillets roses et blancs, piqués dans la mousse humide… * Après le départ d’Elsa, Marie était encore éberluée. Elle se dit que les infirmières et les aides-soignants des soins intensifs avaient dû parler devant elle du petit restaurant. Même si elle était alors dans les vaps, elle avait pu, inconsciemment, établir un lien entre ce lieu et la fameuse montre. Par hasard, le rapprochement aurait produit un résultat… Il faut toujours qu’elle trouve une explication à tout, cette toupie… Elle était en train de contempler avec ravissement sa corbeille d’œillets et de penser béatement à son prochain départ de l’hôpital quand l’inévitable Dani entra. — Comment va ma détective préférée ? dit-il. Mieux, il semble… Son regard noir et brillant se posa sur les fleurs. — C’est votre amoureux barbu qui vous a apporté ce cadeau ? On dirait une corbeille de fiançailles ! — Vous avez l’air de vous y connaître en fleurs ! dit Marie, un peu agacée. — Moi, en tout cas, je vous aurais offert des roses rouges. C’est le symbole du feu qui couve ! Je ne me laisse pas tromper par les apparences ! — Quelles apparences ? Les apparences de suicide, par exemple ? — Ne détournez pas la conversation, Marie ! Je parle de vous ! Vous avez l’air d’un ange, mais… — Parlons sérieusement, Dani ! Je n’ai pas l’énergie de vous aider dans votre enquête. Et je quitte l’hôpital dans trois jours. — C’est impossible ! — Pourquoi ? — L’assistant du docteur Crèvecœur m’a parlé d’une opération… — Est-ce que cet assistant connaît le secret médical ? — Je fais partie du personnel de l’hôpital, Marie ! — Oui, mais je suis la patiente du docteur Crèvecœur, pas la vôtre ! — D’accord ! Vous m’avez eu ! C’est vous la plus forte ! Nous restons amis, n’est-ce pas ? — Oui, bien sûr. Vous me manquerez, vous savez. Dani tendit à Marie une petite carte et dit : — Vous m’appellerez si jamais vous avez une idée ? Je dois m’absenter jusqu’à la fin de la semaine. J’ai pris un congé pour potasser mes examens. Elle prenait la carte quand le téléphone sonna. Elle saisit l’appareil tout en faisant un petit signe d’amitié à Dani. Il s’en alla. * Au téléphone, le commissaire lui apprit qu’il viendrait la chercher le vendredi matin et qu’il l’emmènerait directement dans leur location de vacances pour lui éviter de se fatiguer trop en déplacements. Il s’était arrangé avec madame Lambert, la propriétaire… La maison serait prête… Oui, il déménagerait toutes ses petites affaires, y compris ses slips en dentelle, son ordinateur portable, son imprimante et l’article qu’elle avait commencé pour la revue de sociologie… Des crayons et du papier, oui… Le doudou de Mathilde et son coussin, oui… Est-ce qu’elle voulait qu’il emporte tous ses blue-jeans ? Seulement celui qui a un trou au genou ? Elle avait bien raison ! Au bord de la mer, on montre ce qu’on a de plus affriolant… Mais non, c’était une plaisanterie ! La conversation se termina brusquement. C’était moi, Alban, qui rappelais le commissaire à ses obligations. Quand il est au téléphone avec Marie, il a tendance à se laisser aller. Il devait contacter d’urgence la gendarmerie de Pont-Scorff, à propos d’une série de décès suspects. * Le jour suivant, Marie s’efforça de faire sa toilette toute seule, de se lever pour déjeuner à la petite table au pied de son lit, de faire quelques pas dans le couloir en s’appuyant aux murs. Elle voulait être prête pour la vie à Lomener, elle ne voulait plus voir cette anxiété dans les yeux du commissaire… À la fin de la matinée, elle était rompue de fatigue. Les infirmières, qui avaient l’habitude de ce genre de comportement, la recouchèrent avec autorité. L’après-midi, Titouan, le kiné, lui fit faire quelques mouvements des bras et des jambes sans qu’elle quitte son lit et s’assit ensuite à côté d’elle. Il lui remonta le moral en lui racontant des histoires belges. Il collectionnait les histoires, disait-il. Entrant dans son jeu, Marie finit par se racler la cervelle pour compléter sa collection et raconta la sienne*. Ils riaient tous les deux aux éclats quand le docteur Crèvecœur fit solennellement son entrée. Marie baissa le nez, Titouan s’éclipsa. — Eh bien, vous n’allez pas si mal que ça ! Votre légiste vous prenait déjà pour une de ses clientes ! dit le médecin en s’affalant sur le fauteuil laissé par le kiné. Racontez-moi ce qui vous amusait, vous et ce bon à rien de Titou ! La porte de la chambre était ouverte. Elle risqua quand même l’histoire de la pauvre merlette. Il rit si bruyamment qu’il ameuta tout le personnel de l’étage. À sa demande, elle dut la raconter encore pour un public élargi, probablement stupéfait de voir que le patron savait s’amuser d’un rien. Quand il partit, entouré des infirmières souriantes, Marie se demanda pourquoi elle avait pensé que c’était un personnage sinistre, un chirurgien de proie qui ne voulait pas la lâcher avant de lui avoir fait un trou dans le bréchet. Était-elle devenue paranoïaque à force de piqûres ? * À 18 heures, au moment où elle attaquait son dîner, le téléphone sonna. C’était une voix inconnue, étouffée et nasillarde, peut-être déformée volontairement… — Vous devez vous rendre dans une maison de location, n’est-ce pas ? dit la voix. N’y allez surtout pas ! Le sous-sol est rempli d’obus de la guerre de 14. Tout le monde le sait sur la côte, sauf vous. À bon entendeur, salut ! — Qui êtes-vous ? demanda Marie. Elle entendit le bruit d’un téléphone qu’on raccroche. Lâchant son dîner, elle appela immédiatement l’agence de location. La secrétaire, après avoir écouté Marie, passa la communication à madame Lambert. — Madame Lafitte ! dit la dame. Sachant par votre mari que vous êtes à l’hôpital, je suis désolée qu’on vous ait inquiétée avec des mensonges ! Plusieurs de nos clients qui ont loué ou acheté des maisons chez nous, ont reçu des coups de téléphone semblables. Il s’agit probablement de quelqu’un qui veut couler l’agence. Il n’y a pas d’obus enterrés sur la côte entre Larmor-Plage et Guidel-Plages, je vous assure. De toute façon, on a fait de gros travaux dans la maison où vous allez, tout le soubassement a été refait. Le jardin a été retourné. Vous n’avez pas à vous inquiéter. — Ah ! — Dites à votre mari que le chauffage a été mis en marche aujourd’hui pour que vous trouviez la maison tiède demain. Et la clé est chez le boulanger sur la place de l’église de Plœmeur, * comme convenu. — Bon ! Merci, beaucoup, Madame ! Avez-vous averti les gendarmes, pour les coups de fil ? — Oui, bien sûr ! Une enquête est en cours. * Mathilde est la petite chienne de Marie. * Cette histoire est la suivante (The Economist, 19 avril, 1986, courrier des lecteurs) : Par un jour d’hiver glacial, une merlette transie picorait dans un pré où paissaient des vaches. Elle s’approcha trop près d’une des grosses bêtes et reçut sur la tête une avalanche de bouse toute chaude. Enfin, elle n’avait plus froid ! Elle leva la tête et se mit à chanter. Un chat qui passait par là l’entendit, se précipita et goba la merlette. La moralité de cette histoire est triple. Si quelqu’un vous couvre de bouse, il n’est pas nécessairement votre ennemi. Si quelqu’un vous tire de là, il n’est pas nécessairement votre ami. Enfin, si vous êtes dans la bouse jusqu’au cou, ce n’est pas le moment de chanter. * Plœmeur est une commune à l’ouest de Lorient, tout près du bord de mer.
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