Chapitre II

1254 Mots
IIAprès le déjeuner, il y eut une accalmie. Marie, installée dans son fauteuil, avec un oreiller cette fois, eut enfin le loisir de lire le papier que lui avait donné l’Indien. Elle le déplia. C’était la photocopie de trois articles de journaux récents, disposés l’un au-dessus de l’autre sur une feuille blanche, certains accompagnés de photographies. Ils étaient datés de la semaine précédente. Le premier, intitulé « Mort d’un notable de Lorient », mentionnait le suicide d’Alain Le Bihan, un homme de 50 ans, trouvé inanimé dans sa baignoire, les poignets tailladés. Il avait laissé un mot à sa femme : « Julie, je ne reviendrai pas », griffonné sur une page d’agenda. C’était un ostéopathe originaire du Pays de Lorient, père de famille sans histoires, renommé pour ses méthodes douces. Il avait un cabinet élégant en centre-ville. Le second article la fit sursauter. Il s’agissait encore d’un suicide, celui de Louis Lambert, directeur d’une agence immobilière à Lorient. Marie l’avait contacté un mois auparavant, à la recherche d’une location de vacances pour le mois de juin. Elle avait retenu chez lui une villa au bord de la mer, près de Larmor-Plage. C’est lui qui lui avait fait visiter la maison et elle s’était décidée à la louer, espérant qu’elle plairait au commissaire. C’était un homme de quarante ans environ. D’après les informations recueillies par Marie, son agence était prospère. On l’avait trouvé dans son bureau, une balle dans la tête. Le troisième article mentionnait brièvement la mort d’Irina Lemire, une femme d’une trentaine d’années, veuve aisée d’un gros industriel de Lorient, François Lemire. Le 21 mai, seule dans sa villa de Kerguelen, elle avait avalé des barbituriques et de l’alcool. Une voisine l’avait trouvée morte sur son lit. Elle laissait une petite fille de sept ans. Marie soupira. Pourquoi l’Indien lui avait-il apporté ces articles ? Les circonstances entourant ces drames étaient-elles suspectes ? Qu’est-ce qu’il attendait d’elle ? Après, elle pensa avec amusement qu’il se faisait du souci pour sa santé. C’était vraiment une mère poule. La supposant détective et donc avide de faits divers, il lui avait apporté ces articles pour lui redonner de la curiosité ou un but pour guérir vite… * Quand le kiné arriva à nouveau, elle le regarda avec crainte. Elle ne se sentait pas la force d’aller marcher. — Nous n’irons pas loin, dit-il en souriant. Du couloir, vous pourrez voir le jardin de la Vierge. Il est plein de fleurs ! Dans quelques jours, vous irez là-bas toute seule ! Vous m’oublierez vite ! ajouta-t-il d’un air flirteur. — Jamais ! dit Marie gravement en s’accrochant à son bras pour se lever. — Bon ! J’aime mieux ça ! Une fois debout, elle avait l’impression que ses jambes étaient lourdes comme des masses de plomb. Il réussit quand même à l’emmener jusqu’au bout du couloir, dans l’espace vitré qui servait de salle d’attente. De là, elle découvrit le jardin. C’était un carré parfait, en contrebas d’une galerie couverte d’où l’on pouvait descendre par quelques marches ou un plan incliné. Il était divisé par de petites allées de gravier clair qui délimitaient des massifs tirés au cordeau. Dans chaque massif était planté un arbuste différent et l’espace libre au pied de l’arbre était rempli de petites fleurs champêtres de toutes les couleurs : orange, bleu lavande, bleu foncé, rose vif, rose pâle… Un ravissement… Au milieu du jardin trônait une statue de la Vierge, blanche et bleue, les mains jointes. Hortus conclusus… * — Quel bijou ! dit Marie. Il y a des bancs… Est-ce qu’on peut aller en bas, Monsieur ? — Demain ! dit fermement le kiné. Si je trouve un fauteuil roulant… Et appelez-moi Titouan ! Il la ramena lentement dans sa chambre et la recoucha. — Alors vous connaissez Dani ? demanda-t-il. — Heu… Il était dans le service des soins intensifs, pendant un moment. Mais je ne me souviens pas de grand-chose. J’étais… — Ah oui ! Vous étiez dans un état ! Je suis venu pour vous faire faire de la gymnastique respiratoire, mais je ne suis arrivé à rien. Tout le monde parlait de vous, à cause de la septicémie que vous avez attrapée. C’est très rare ici à Saint-Julien. Pour en revenir à Dani, vous ne le trouvez pas un peu bizarre ? — Oh non ! Il est gentil. — Quelle idée de vouloir de s’échiner à aller à la fac de Droit alors qu’il est déjà calé en médecine ! En passant des concours, il pourrait devenir surveillant. Ou même continuer sa médecine… Titouan, qu’elle croyait taiseux, resta un moment à bavarder. Il lui demanda si elle ne se souvenait pas de lui quand il était venu aux soins intensifs pour lui faire faire un peu d’exercice. Mais elle ne se souvenait de rien et n’essaya pas de le lui cacher. Elle crut qu’il était vexé et, pour le dérider, lui raconta sa chute du matin. Elle fut tentée de lui demander s’il avait entendu parler de la montre de la surveillante, au service des soins intensifs. Les kinés vont partout dans l’hôpital. Ils savent tout… Elle n’osa pas. Ça la tracassait pourtant. Si quelqu’un pouvait lui donner des détails… En même temps, elle redoutait de connaître les propos qu’elle avait pu tenir quand elle délirait… * Sa sœur Solange arriva bientôt, elle lui apportait le Monde et l’Ouest-France, ainsi que de meringues minuscules et biscornues, de tons pastel, qui fondaient dans la bouche. — C’est ton mari qui m’a demandé de t’amener les journaux ! dit-elle. Veux-tu que je te lave les cheveux ? Si je t’aide à aller dans la salle de douche… il y a un tabouret… Et j’ai apporté tout ce qu’il faut. — Oh oui ! — On va aller doucement… Pendant que sa sœur lui lavait les cheveux, Marie apprit que le commissaire “avait l’air” de ne pas avoir renoncé à leurs vacances au bord de la mer. — C’est de l’inconscience, ajouta Solange. Je le connais ! Il disparaît pendant des jours à cause de malfrats ou de terroristes ! Qu’est-ce que tu feras toute seule là-bas, s’il est obligé de s’absenter en juin ? Il faut du temps pour reprendre une vie normale après des semaines de lit ! — Si tu me dis qu’il a seulement “l’air” de ne pas renoncer, on va voir… dit Marie d’un ton apaisant. Tu sais que je suis allée au bout du couloir aujourd’hui ? — Non ! — Si ! Solange ne dit rien pendant une minute, prit le séchoir à cheveux et reprit : — Tu pourrais venir chez moi pour ta convalescence… — Non ! dit Marie fermement. Tu travailles, tu n’as pas le temps de t’occuper d’une loque comme moi ! C’est la même chose pour les Autres.* — Alors va dans une maison de repos ! — Je te promets que si… — Ne bouge pas, Marie, je suis en train d’arranger tes cheveux. Tu vas ressembler à un pâtre grec ! Ça te va bien, les cheveux courts ! — Tu crois ? À ce moment, on frappa à la porte. Une infirmière poussant un chariot surgit, fit sortir Solange et dit : — Votre prise de sang, madame Lafitte ! Alors, le coiffeur est venu ? Vous êtes belle maintenant ! Aux soins intensifs, ils demandent de vos nouvelles, vous savez… La surveillante m’a chargée de vous dire qu’elle viendra vous voir… Marie ne dit rien. Ses bras étaient tout bleus déjà à force de piqûres. L’infirmière savait qu’elle allait lui faire mal. Si elle bavardait, c’était pour distraire l’attention de sa malade… Cousu de fil blanc, mais gentil… — Voilà ! C’est fini ! dit enfin l’infirmière en lui caressant les cheveux, comme si elle parlait à un enfant. — Merci Madame. * À nouveau seule, Marie parcourut les journaux distraitement. Elle pensait à ce que Solange lui avait dit. C’est vrai qu’elle se sentait incapable d’aller vivre seule dans une maison inconnue. Chez elle, à Lamothe-Saint-Léonard, près de Locminé, peut-être… Si on l’aidait… Oui, mais elle ne voulait pas être un poids pour son mari… Son œil fut soudain attiré par un entrefilet dans Ouest-France : « Accident suspect ? Hier après-midi, lundi, les gendarmes et les services d’urgence de Pont-Scorff, appelés par un passant sur la route de Kerguelen, n’ont pu que constater le décès d’un homme de 40 ans, Yann Le Torr. Il était le patron d’un cabinet d’expertise comptable à Lorient. Il est mort au volant de sa voiture, laquelle a quitté la route sans raison apparente et heurté un poteau électrique. C’est, depuis quinze jours, le quatrième drame frappant des notables de la région de Lorient, tous réputés pour leur réussite professionnelle et sociale. » * Hortus conclusus : en latin, jardin clos. Au Moyen-Âge, c’est un symbole de la pureté. * Les Autres : Marie parle de ses trois frères.
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