Chapitre 4

720 Mots
Chapitre 4Fortin demanda, abrupt : — Qu’est-ce que c’est que cette morue ? — Tss ! fit Mary avec réprobation, tu ne respectes donc rien ? Il objecta, hargneux : — Qu’est-ce qu’il faut respecter ? Sa turne ? Son blé ? Elle leva l’index. — D’abord, ce n’est pas une turne, mais une très belle maison. Quant à son blé, comme tu dis, tu ne connais pas l’état de ses finances, alors ne t’avance pas. Le grand regimba : — Tu as vu sa caisse ? — Pff… une Austin Cooper. Beaucoup de gens peuvent se payer ça de nos jours. — Je ne te parle pas de l’Austin mais de la Bentley. Elle s’étonna : — C’était une Bentley, cette grosse bagnole moche ? Le qualificatif fit hoqueter Fortin. — Moche ? Une Bentley Mulsanne ? Tu sais combien ça va chercher, une caisse comme ça ? — Non, fit-elle avec détachement. — Au moins trois cent cinquante plaques ! — Ça donne quoi en euros ? Il martela : — Trois cent cinquante mille euros ! — Tout de même, dit Mary en accusant le coup. Trois cent cinquante mille euros ? Tu es sûr que tu n’as pas mis un zéro de trop ? Fortin haussa les épaules tandis que Mary, après un silence, laissait tomber : — N’empêche qu’elle est moche… Puis, après un nouveau temps de silence, elle poursuivit :… tandis que son bateau, lui, il est beau ! Fortin s’étonna : — Tu l’as vu ? Il devait penser que le canot de l’avocat reposait sur une remorque dans un coin du jardin. — En photo, dit-elle, mais c’est à peu près ce qu’on fait de mieux en matière de voilier de plaisance. On doit en trouver d’occasion autour de mille plaques, comme tu dis. Fortin s’étrangla : — Mille plaques ? Un million d’euros ! C’est le France ou quoi ? — Non, un Swann de 60 pieds tout simplement. Tout ce que le grand trouva à dire, c’est : — Ben merde ! Encore un qui doit faire partie des SDF ! — SDF ? Ce n’est pas précisément l’idée que je me fais d’un SDF, s’étonna Mary. — Je parlais des Sans Difficultés Financières, dit Fortin, ravi de sa plaisanterie. Bonne joueuse, elle se mit à rire. — Tu m’as bien eue ! Ils débouchèrent sur la rue et Fortin posa sa sempiternelle question : — Qu’est-ce qu’on fait ? — Je retourne voir le maire, dit Mary Lester. Je te retrouve à la terrasse où tu as déjeuné. Au fait, c’était bon ? — Super ! fit sobrement le grand. Tu en as pour longtemps ? — Je ne pense pas, mais tu pourras finir d’apprendre L’Équipe par cœur. Fortin, habitué aux piques que Mary lui prodiguait généreusement, négligea le sarcasme. — Il est au courant pour ces trois connards, ton maire ? — Et comment ! C’est même pour ça qu’il m’a fait venir. Forts de leur pouvoir de nuisance, ces trois salopards pourrissent la vie de la station impunément, depuis des années et, bizarrement, la gendarmerie locale n’arrive jamais à les prendre sur le fait. J’ai donc proposé à monsieur Kériven de les faire mettre à l’ombre pour la durée de l’été. Et, considérant son partenaire avec, aux lèvres, ce sourire ironique qui irritait tant de gens, elle lui fit remarquer : Tu étais prêt à les envoyer à l’hôpital, mais ce n’était pas la solution. Faut faire travailler sa tête, Jipi ! dit-elle en se tapotant le front de l’index. Le maire m’avait dit que, lorsqu’il s’agissait des dockers, les gendarmes arrivaient toujours trop tard. — Cette fois, ils étaient à l’heure, remarqua le grand. Tu as un truc avec les gendarmes ? Fortin était toujours impressionné par la facilité qu’avait Mary à s’adjoindre ceux que, comme de nombreux flics, il considérait au mieux comme des concurrents et au pire, comme des empêcheurs de tourner en rond. — Il suffit d’avoir des relations, mon grand. Depuis l’affaire de Trébeurnou7, le chef d’escadron Durand me mange dans la main. Sais-tu que notre ami Dieumadi est désormais adjudant ? — Ah, fit Fortin, le rigolo ? Elle répéta : — Le rigolo ? Ça dépend avec qui ! Le gendarme Dieumadi n’aime pas qu’on se moque de ses origines. Taquine, elle ajouta : De toute façon, tout seul contre ces trois types, tu n’avais pas la moindre chance ! Tu as vu le gros comme il était balèze ? — Tss ! fit le grand, agacé. Du gras, rien que du gras et pas grand-chose dans le cigare ! Un bon coup de boule, et il ne se relevait pas. Deux tartes au deuxième, un coup de pied au cul au troisième, et l’affaire était dans le sac ! — Tss ! fit-elle à son tour en tapant sur L’Équipe qui sortait de la poche du lieutenant. Ce qui te perdra, ce sont tes mauvaises lectures. Un coup de boule, comme Zidane… il n’en faut pas plus pour perdre une finale, Jipi ! Il la regarda d’un air dégoûté et secoua sa grosse tête sans répondre. In petto, il dut en convenir : cette fille avait toujours raison. 7. Voir Te souviens-tu de Souliko’o et Sans verser de larmes, même auteur, même collection.
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