2 – Prise de conscience-1

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2 – Prise de conscienceÀ ce jour, la philosophie qui prévaut quant aux objectifs attribués à l’exploration d’une planète étrangère (et aux processus à y mettre en œuvre) s’appuie sur l’expérience. Il s’agit bien entendu de celle de l’aventure spatiale depuis la seconde partie du XXIème siècle, mais aussi des leçons de deux « accidents de parcours » parmi les plus graves qui aient émaillé l’histoire de la prospection planétaire : le cas IF 837, vieux de dix ans, et plus encore le cas XC 919, très récent car il date de deux ans à peine, autrement plus sévère, puisqu’il a remis en évidence le spectre du risque biochimique, au-delà de la problématique de la Vie elle-même : la définition de l’être Vivant et de ses limites. Le concept remis en cause à l’issue de ces deux catastrophes est pour l’essentiel celui des « andromorphes », périmé, n’ayant plus court qu’à titre de référent historique, et qui s’est vu remplacé par celui de Conscience, bien plus universel. J’étais encore un jeune étudiant lorsque survint le drame d’IF 837 sur la lointaine nébuleuse d’Orion ; néanmoins j’étais déjà sous contrat pour servir le COALHA (ou Comité d’Attribution Légale d’Humanité aux Andromorphes), à l’issue de ma période de formation spécialisée. Rebaptisé KOALA en langage courant, ledit Comité embauchait de futurs spécialistes des technologies d’avenir que l’on jugeait susceptibles d’être utiles aux projets de prospection planétaire. Mon domaine de compétence, celui de mon cursus universitaire, était l’électronique des hautes fréquences. Au titre de mon contrat, je m’orientai logiquement vers une spécialité imagerie thermique et radar, en plus des émissions hertziennes et, plus classique, des circuits vidéo, le terme étant déjà pris dans son acception spectrale élargie débordant sur les ondes UV voire les b****s dures X, à l’autre extrémité du spectre. Le double drame d’IF 837 fut ressenti tel un échec personnel par tous ceux qui m’entouraient et qui s’y étaient déjà impliqués ou le seraient bientôt, dans le cadre des projets d’exploration du KOALA à moyen terme. Je me souviens aussi de la réaction d’effondrement de Jasper Van Arpen, un collègue de promotion, en quelque sorte, cruellement touché quant à lui car c’est son père qui commandait le second des vaisseaux arrivés sur les lieux. Dans les faits, il n’y eut aucun témoin direct de cette catastrophe majeure, rien d’autre que ce qu’en livrèrent Harod Washburn en personne et l’état-major du KOALA, via leurs ultimes contacts avec l’équipage du Charles Darwin. Puis ce que put trouver le Georges-Louis Buffon, troisième vaisseau amiral du KOALA, près de six mois plus tard, lorsqu’il put enfin rejoindre la planète-jungle IF 837 pour une reconnaissance macabre. Macabre ? La formule restait discutable… Deux épaves à peine cabossées et aux dégâts en apparence superficiels : celle du Charles Darwin puis du Georges Cuvier, à quelques dizaines de kilomètres de distance l’une de l’autre. Ainsi que deux de leurs navettes de transfert, l’une écrasée au sol, et l’autre abandonnée intacte dans une clairière. Mais très peu de cadavres ; bien trop peu, en réalité. Uniquement des disparus, à l’exception de quelques squelettes rongés jusqu’à l’os et dont on ne retrouva, par pur hasard, que ceux qui étaient les plus proches des lisières de cet océan végétal, cette sylve maudite. La vengeance n’était pas à l’ordre du jour, malgré cet acte de barbarie comparable à une guerre déclarée à l’envahisseur pacifique… Un animal n’est qu’un animal, appellation en forme de jugement et qui devient à elle seule une sanction, une forme de bannissement légal et de mise à l’encan, comparée au statut d’andromorphe. Car ce statut représentait l’anoblissement ultime que l’être humain imaginait offrir à une espèce étrangère, une sorte de cadeau d’arrivée – mais n’était-ce pas en réalité un cadeau d’invasion et une compensation, à l’instar des verroteries distribuées par les premiers explorateurs du vaste continent africain, ou du baptême forcé des populations autochtones, quasiment imposé par les missionnaires en ces temps ? Admettons que ce statut ait correspondu à une marque de confiance accordée a priori, si l’on peut dire, mais aussi à une marque de foi en l’avenir. Un investissement sur la durée, en somme. Ce drame coûta son poste à son plus haut responsable. Cela dit, au-delà de la déchéance de Harod Washburn, il ébranla aussi les bases de cette philosophie bâtarde, à mi-chemin entre les concepts naturalistes et ceux de la colonisation, qui sont le propre de l’homme civilisé, tant envers lui-même qu’envers ses voisins supposés « inférieurs » à lui, par principe. La leçon fut rude, une brutale prise de conscience de l’aveuglement anthropomorphique qui avait prévalu dans le fait de confiner la présomption de conscience, et celle d’intelligence, aux seules races nous ressemblant sur un plan physiologique, c’est-à-dire cette prétention de vouloir la réserver aux singes et autres homo similaris, pour schématiser à l’extrême. Le second accident, celui d’XC 919, fut plus radical encore et remit en cause l’idée même que l’on puisse imaginer coloniser la galaxie et lui inculquer nos schémas de pensée d’êtres dits « intelligents ». En réalité, les leçons de cet échec absolu n’ont pas toutes été tirées à ce jour, vu qu’il reste impossible de décrire exactement ce qui s’y est passé et, avant même cela, pourquoi cela s’est passé ainsi. L’hypothèse qui prévaut (mais qui reste à démontrer) est que sur XC 919 vit – voire pense, et agit, de façon agressive le cas échéant, une entité de nature indéterminée, une forme de « vie » hors des schémas déjà rencontrés ou prévisibles, qui est donc parvenue à détruire les émissaires qu’y avait envoyés le KOALA. Cette entité restée mystérieuse a tenu en échec voire ridiculisé notre démarche, et tout détruit ; non seulement le groupe de Koalas en mission sur cette planète, mais aussi tout le corps expéditionnaire et le matériel d’investigation, et jusqu’au dernier des trois vaisseaux lourds de la flotte, le Georges-Louis Buffon ! Et l’on frémit rétrospectivement, à l’idée que l’entité organique qui a accompli cela et tout digéré, hommes, vaisseau et le reste, ne connaît sans doute même pas le concept d’agression et ne s’est pas aperçue ou, disons, n’a jamais eu conscience de détruire, de tuer ; à l’idée qu’elle ait pu n’agir ainsi que par hasard, accident ou pur réflexe, tel un homme écrasant une larve sous sa semelle ou pire, digérant une forme de bactérie exotique via son système immunitaire, sans en avoir vraiment conscience. Aujourd’hui, tout le secteur de la galaxie où évolue cette petite planète maudite autour de son soleil froid est strictement interdit d’accès – banni des cartes serait plus exact, à défaut de pouvoir bannir ce secteur et ce triste événement de la mémoire des hommes… Certains scientifiques et une poignée de pontes vieillissants de la radioastronomie moribonde prônèrent alors le retour à une philosophie d’écoute passive et prudente, celle des « grandes oreilles » tendues vers l’espace, sur une gamme de longueurs d’ondes porteuse d’espoirs. Avaient-ils oublié que cette voie prudente, sans grand risque, avait déjà été largement ouverte depuis le milieu du vingtième siècle, mais qu’elle ne recelait que silences radio désespérants, signes de l’absence de « bruit » et de vie organisée, sur toutes les fréquences comprises entre la raie de l’hydroxyle et l’émission de l’hydrogène, à 21 centimètres de longueur d’onde ! Le KOALA a failli disparaître après ce second coup du sort et, s’il a conservé son appellation, c’est sans doute pour le clin d’œil naturaliste, le substrat philosophique qui sous-tend ce genre d’explorations lointaines. Mais il s’est ressaisi, remettant en cause ses processus et jusqu’à sa finalité. Une appellation plus conforme aux nouveaux objectifs, plus politiquement correcte aussi, serait : Comité de Recherche de Consciences Extérieures. Son unique ambition affichée est de communiquer avec ces Consciences Extérieures, non de les coloniser voire les parquer sur leur monde d’origine en vue de les observer, les étudier et les « suivre » dans leur parcours vers la « Conscience » avec une majuscule, c’est-à-dire, sousentendu, similaire à la nôtre. Quant au PANDA (les fameuses Patrouilles Aéro-Navigantes de Détection d’Andromorphes), elles ont disparu sous cette forme fragile, malgré le parfum d’aventures et d’exotisme pionnier qui s’y rattachait. Il est en effet bien trop risqué d’envoyer en éclaireurs un groupe à ce point isolé et indépendant de sa structure centrale comme l’est le KOALA, alors qu’à l’opposé, la nouvelle protection assurée par un dôme étanche, auquel s’ajoute un vaisseau orbital en appui, semblent autrement plus efficaces, en termes de minimisation des risques encourus. Une fois acquise cette restructuration des moyens d’exploration et de leurs objectifs avoués, tout redevient possible, tant que l’on se cantonne au raisonnable. Ce qui interdit donc pour les siècles à venir les plus folles conjectures telles que l’accès de l’Homme aux univers liquides et autres sphères gazeuses, de même qu’aux températures ou aux pressions inhumaines. Hormis ces extrêmes prohibés, un monde abordable entrant dans nos critères d’intérêt peut donc ressortir de l’un ou l’autre de deux types d’environnement connus (et, par expérience, à peu près maîtrisés quant à leur géo- et topologie globales) : luxuriance végétale, et aridité minérale absolue, la seconde s’avérant moins hostile à la vie que profondément neutre – voire stérile et assez ennuyeuse pour l’explorateur. Cela reste vrai, que ces mondes soient habités ou non, à tous les sens du terme. Notre planète Terre n’est d’ailleurs ellemême rien d’autre que cela, un mixte de zones désertiques et de nids de végétation lacunaire ou plus ou moins dense, sachant qu’elle n’en offre pas nécessairement la combinaison optimale, selon les régions considérées. Cette approche révisée étant à notre portée – disons : la plus raisonnable quant aux risques encourus –, une vision ainsi élargie de ce que peut recouvrir le Vivant exige en contrepartie bien plus de moyens techniques qu’auparavant. Le vecteur de cette politique d’exploration révisée reste un vaisseau. Certes, le Stephen Hawking est pour l’heure l’unique navire-amiral du nouveau Comité, mais il est aussi huit fois plus gros que les anciens Darwin, Buffon et Cuvier. Et ses moyens d’action sont à la hauteur de sa taille. Son nom lui-même outrepasse les prétentions naturalistes pour embrasser des objectifs bien plus larges et universels – plus cosmiques, en somme –, même si le Vivant reste la priorité absolue. Cela dit, qui peut affirmer que l’entité ou l’artefact organique qui occupe XC 919 vit réellement, qu’il pense… voire qu’il soit réellement vivant, tout simplement ? Sans évoquer le fait qu’il puisse aussi être conscient, voire intelligent ! Et enfin, bien plus éloigné encore dans la hiérarchie des possibles, qui peut jurer que cet artefact est éventuellement (ou potentiellement) communicant avec le si banal et fragile homo sapiens que nous sommes ! La stratégie d’approche a elle aussi évolué. Et moi, Fédérico Cavalli, je sens brûler en moi l’âme d’un explorateur de nouveaux mondes, à l’image d’un Christophe Colomb ou des Pandas disparus, rassuré par la toute-puissance du Hawking, invisible de nous à l’œil nu mais très proche néanmoins, audessus de nos têtes. En effet, si nous ne sommes que cinq en première ligne sous le dôme, il suffirait d’appeler le Hawking à notre secours pour qu’il intervienne dans un délai d’une demi-heure. Mieux encore, la technique disponible a formidablement évolué, avec ce dôme et son gadget fabuleux – je veux parler du film superfluide à tension superficielle électro-contrôlable. Tous le considèrent comme la protection absolue vis-à-vis du caractère fondamentalement incertain de tout environnement inconnu, tel celui où nous avons été largués. Sinon, nous ne serions pas là. En réalité, après deux précédents dramatiques sur d’autres planètes, personne, au KOALA, n’aurait osé nous pousser ainsi dans la gueule du dragon sans de solides précautions, et sans mettre à notre disposition un bouclier défensif de premier plan. Le dôme est une bulle étanche, une tête de pont, un fort retranché s’ouvrant sur un sol étranger telle une fleur à trois pétales. Il est supporté par un socle circulaire autopropulsé, une plate-forme assez semblable d’aspect aux soucoupes volantes issues de l’imagerie antédiluvienne de l’anticipation. Si ce monde étranger recèle en son sein la moindre forme de vie évoluée et apte à la vision, c’est l’impression que ces êtres ont dû ressentir, en nous voyant surgir de leur ciel dans cette étrange assiette volante de la taille d’un antique manège pour enfants… Je me souviens du choc de l’arrivée sur ZC 789, avant-hier, même si nous n’avons rien pu en voir. Une épreuve physique, en même temps qu’une intrusion émouvante, spectaculaire aussi, malgré les innombrables répétitions et mises au point effectuées sur Terre depuis des années. Tel un OVNI expulsé des flancs du Stephen Hawking, le socle a traversé en vol plané la haute atmosphère, avant de se poser très précisément à l’endroit prévu, à l’issue de sa longue glissade descendante, guidé tout au long de sa trajectoire par l’illuminateur laser du vaisseau orbital. Durant la manœuvre, nous étions tous les cinq passifs mais attentifs à l’extrême, confinés dans l’étroit habitacle central de la « régie », devant nos consoles multi-rôle. Par son profil d’approche à l’horizontale ou quasiment, l’atterrissage sur terrain plat présente certains points communs avec le ricochet d’une pierre sur un plan d’eau, si l’on omet l’assistance des boosters-déflecteurs de freinage. Chocs sourds, martèlement mécanique irritant sur le terrain inégal, juste en dessous de nos pieds. À l’issue de sa longue glissade finale sur son propre film de gaz inerte, le socle s’est enfin arrêté, puis il s’est solidement ancré dans le sol rocheux par ses quinze vis-trépans de carbure. S’est ensuivi un silence absolu, tout juste troublé par le cliquètement des tuyères des boosters refroidissant déjà, à l’issue de leur bref vomissement énergétique. Le compte à rebours a alors débuté, dans nos têtes comme dans les mémoires des consoles. Le début de la quarantaine. Contact acquis, mais uniquement avec le sol aride de ce monde, dans un premier temps. Durant ce délai de latence, j’ai pensé à une guerre à l’ancienne, au débarquement-surprise d’un commando de choc sur un monde hostile. Hormis que nos intentions ne le sont pas, hostiles, celles-ci se limitant à la curiosité scientifique, à l’espoir secret d’un Contact et à cette volonté, presque un désir, de connaître, de comprendre. D’échanger. Pour limiter au strict minimum les trois à quatre minutes de faiblesse relative du dôme, dues à un abaissement momentané de ses protections, consécutif à l’atterrissage, s’est enclenché le processus de déploiement automatisé de notre tête de pont avec, simultanément, celui de ses instruments : ses yeux, ses oreilles, puis ses bras. Mais aussi ses « dents », le cas échéant, quand bien même leur usage est soumis à mûre réflexion. Les futures consciences auxquelles nous serons peut-être confrontées n’ont pas à payer pour les erreurs passées, que ce soient les nôtres ou celles d’autres formes de vie, dont elles n’imaginent même pas l’existence. À ce titre, le dôme et son film FSFEC sont de loin le meilleur moyen pour optimiser la stratégie de prise de contact du KOALA et limiter celle-ci à une veille et à une autoprotection exclusivement passives, non-agressives par principe, et jugées « éthiques » ; un principe qui n’a jamais été remis en cause quant à lui, malgré les expériences désastreuses du passé récent. Mais qui dit non-agression ne dit pas pour autant absence de protections et, par conséquent, de blindage préventif. Les performances du diabolique film FSFEC peuvent se décliner selon deux axes distincts. L’un est sa résistance à un impact direct à très haute énergie. Le second, sa résistance à la perforation ou à la découpe (voire les deux combinés, dans le pire des cas envisageables). L’unité de mesure du premier critère est le mégajoule. Sa limite, pour fixer les idées, est comparable à celle des dernières générations de projectiles anti-blindage à charge creuse à haute vélocité, dont on trouve un équivalent dans le domaine des lasers à impulsions à haute énergie thermique. Face à ce type d’agressions, le comportement d’un film diélectrique est très dépendant de sa source d’énergie de polarisation, celle-ci subissant lors de l’impact un brutal pic de charge. La logique qui prévaut est simple : quelle que soit la vélocité d’impact à travers le film supraconducteur FSFEC d’un projectile donné, la vitesse de transmission d’un ordre de repolarisation viscoélastique lui est de très loin supérieure, le film mettant en jeu une circulation d’électrons dans un supraconducteur quasi parfait, infiniment plus rapide que celle d’un projectile balistique, quel qu’il soit, ont juré les ingénieurs qui l’ont conçu. Le second critère de résistance concerne le rayon de courbure minimal de l’objet contondant capable de trancher ou de perforer le film. Sa limite concrète est elle aussi connue : c’est à peu près celle d’un scalpel chirurgical submoléculaire. En clair, cela signifie que la plus aiguë des lames de type bistouri ou rasoir est incapable de le percer ou le déchirer. En résumé – une hypothèse qui a été vérifiée en vraie grandeur, sur Terre –, le seul moyen d’en venir à bout serait d’équiper un obus antichar hypervéloce à charge creuse d’une hyperpointe de pénétration en diamant monocristal, combinant ainsi les deux modes d’attaque et les concentrant dans le temps. Découpe perforante et haute énergie d’impact, simultanément. Tout est dit. Sans ce FSFEC omnipotent, une telle mission ne serait plus envisageable, et nous en serions encore à ressasser en boucle les vidéos de nos précédents échecs et de leurs causes. Avec lui, en revanche, nous disposons d’un écran total, d’un bouclier neutre, passif et sans coloration agressive d’aucune sorte, et qui nous autorise à la fois à résister sans détruire – un concept éthique séduisant au plus haut point – et à explorer sans trop nous exposer. Jasper titube, hébété, encore dans les brumes du sommeil. Puis je le vois s’auto-administrer la capsule percutable annulant en une minute l’effet des psycho-drogues de « sommeil assisté ». Nous avons besoin de toute l’équipe sur le pont, et dans sa meilleure forme. Je me rue quant à moi vers la circonférence du dôme, presque surpris de ma propre vivacité de réaction, avant d’admettre que la curiosité a primé sur la peur, autre réflexe naturel tout aussi ardu à réprimer. Mais j’en connais aussi une raison plus profonde : l’invincibilité reconnue du film diélectrique m’induit malgré moi à lui faire totale confiance, même en cas d’alerte réelle. À travers le film transparent, je distingue alors un mouvement, aussi improbable soit-il. L’anti-sniper s’est fait déborder à très courte distance, comme si l’animal, l’objet ou quoi que ce soit – la conscience… ? – avait surgi du sol, juste là. Ou qu’il y était déjà caché avant même l’arrivée du dôme, par un fabuleux don de mimétisme naturel, aussi confondant que sa capacité à rester aussi longtemps immobile. Deux jours, au moins. À dix mètres de moi, je peux voir une coquille allongée en goutte d’eau, de la taille d’un poing fermé et de la même tonalité que la poussière ocre alentour. L’intrus glisse sans hâte sur le sable, telle une antique souris d’ordinateur sur son tapis. J’évalue sa vitesse à celle d’un homme marchant au pas, soit quatre à cinq kilomètres/heure. Portant mon regard vers la gauche, là d’où devait provenir cette coquille, je note un très léger renfoncement dans le sol, décelable du seul fait de la lumière rasante. C’est là que la « bête » s’était logée, tel un coquillage foreur dans son rocher. Là où tout le monde, capteurs et laser y compris, l’avait confondue avec un banal gros galet arrondi. Naturel. Et ce depuis deux jours. Sans bouger. En hibernation – ou peut-être à l’affût ? — Rico, ne reste pas là, bon Dieu ! Alan a hurlé, hystérique. Il est vrai que je n’ai pas respecté les consignes. Or celles-ci me semblent désormais stupides : pourquoi me cacher devant ma console alors même qu’elle peut tout aussi bien assurer son rôle sans ma présence et que je peux voir l’objet – ou l’animal ? – en vision directe, à moins de dix mètres de nous ? Depuis sa propre console, Alan doit l’avoir vue lui aussi car en moins de trois secondes, les caméras de poursuite couplées aux anti-sniper se sont braquées sur leur nouvelle cible surgie du néant. S’il le souhaite, Alan pourra même visionner en retour arrière vidéo l’instant très précis où la bestiole est sortie de son logement minéral – ou serait-ce de son terrier ?
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