Alan m’interpelle à nouveau, d’un ton plus neutre et moins passionnel mais toujours haletant. Sans doute s’est-il rendu compte du risque assez limité qu’une aussi petite bestiole perce la barrière FSFEC. Inutile de paniquer pour si peu, par conséquent.
— Hé, c’est une souris !
Je suis frappé par la ressemblance de la coquille de sable avec cet accessoire standard de la fin du vingtième siècle qu’était la souris d’ordinateur. Sans penser que je viens aussi de lui trouver là un surnom très pratique, dans notre jargon de technophiles.
La bête se promène devant nous sans but apparent. Ses pattes, ses crochets ou quoi que ce soit qui lui sert à se propulser laissent dans la poussière derrière elle de petites griffures parallèles traçant un sillon d’allure aléatoire. Même sans connaissances poussées en éthologie, ma première analyse sommaire de sa trajectoire me laisse une impression curieuse, presque décevante. Manifestement, la chose ne tient pas vraiment compte de la présence du dôme pour se diriger ; à moins que, à l’opposé, elle soit affolée et désorientée au point d’être devenue incapable de maîtriser sa course ?
Je quitte la circonférence et me déplace vers l’autre poste de contrôle, là où est assise une Séréna attentive et perplexe. Via les caméras de l’anti-sniper, elle observe sur son écran une projection plane de la trajectoire, évolutive en temps réel. Initiative correcte de sa part. Son sourire découvre ses dents. Comme si c’est un piège qu’elle tendait à cette chose singulière qui se meut là-dehors, par le seul fait d’emprisonner dans nos mémoires sa piste encore fraîche, avant de l’étudier tout à l’heure, au travers de nos banques d’algorithmes comportementaux. Je sais que Séréna a déjà dû parvenir aux mêmes conclusions que les miennes. Tel un secret murmuré, je lui souffle ma question à l’oreille, ne voulant surtout pas gâcher sa concentration.
— À ton avis : stupide, effrayée… ou aveugle ?
Elle m’adresse un sourire énigmatique et un brin condescendant, me semble-t-il. Comme si c’est moi qu’elle étudiait, cette fois, au-delà de ma formule.
— Il existe au moins une autre interprétation… chuchotet-elle alors à mon intention et sur ce même ton de secret, comme pour contrer mon verdict précipité.
Je ne vois pas laquelle et le lui avoue, confus. Je croyais pourtant avoir couvert la gamme du possible. Elle laisse planer le doute, deux secondes encore. Sur l’écran plat, la chose sinueuse s’approche à nouveau comme au hasard, jusqu’à moins d’un mètre du second chariot, nullement effrayée. Il semble donc que l’une au moins de mes trois hypothèses était un brin prématurée : la peur. Je l’admets sans conteste, mais…
— Plus précisément : indifférente, lâche enfin Séréna. Mais pas aveugle, non. Ni l’anti-sniper, ni le dôme ne l’intéressent, sauf en tant qu’obstacles éventuels. Tu vas voir, Rico, je te parie qu’elle va modifier son parcours juste avant de se payer la roue avant du chariot.
— Comment peux-tu être aussi catégorique ?
Je sais que je viens à nouveau de gaffer. Il est vrai que malgré mon vernis de connaissances en ce domaine, l’éthologie n’est pas ma spécialité. Elle sourit encore, placide, attendant que la souris infléchisse sa course ; ce qu’elle fait, rendue à moins de trente centimètres de la roue de caoutchouc. Je note que la chose y voit donc jusqu’à trente centimètres ou tout au moins, que ses senseurs, quels qu’ils soient, savent capter un obstacle à cette distance. Puis Séréna désigne un secteur de l’écran, d’un doigt négligent.
— Ici ! lâche-t-elle pour tout commentaire.
Mea culpa… Quelques secondes plus tôt, la trajectoire avait déjà bifurqué, de façon infime mais non aléatoire à mon avis, sans doute pour éviter une pierre à peine moins haute que cette coquille sur pattes. Séréna n’a donc fait que transposer cette observation, puis en tirer la leçon immédiate.
Je sais que Jasper, Indra et Alan mettent en œuvre depuis leur poste d’autres modes d’analyse et veillent sur d’autres spectres fréquentiels, à toute fin utile, et parce que cela fait partie des procédures à suivre en cas de Contact. Malgré cela, ils surveillent de près l’action de Séréna parce que, pour l’heure, de nous cinq, c’est elle la plus concernée, et la plus à même de nous guider sur ce qu’il faut faire ou éviter, à l’opposé.
Je sais qu’il se produira quelque chose de crucial, d’un instant à l’autre, et que c’est à moi que va échoir la prochaine étape, du fait même que je suis disponible. J’attends seulement de savoir de qui émanera l’ordre. Viendra-t-il d’Alan, parce qu’il est chef en titre de cette mission d’approche ? Ou de Séréna, parce qu’elle est ethnobiologiste et qu’à ce titre, c’est à elle qu’incombe une telle décision ? J’attends. Je sais que ça ne peut plus tarder, car notre étrange souris ou notre alien local n’est plus qu’à soixante centimètres de la base du dôme et ne peut donc plus guère que s’en éloigner, ne seraitce qu’au sens des probabilités de trajectoire.
— Fédérico ?
L’œil rivé sur la courbe brouillée qui emplit l’écran, Séréna a prononcé mon nom entre ses dents sans même desserrer les mâchoires. Mon prénom complet, dont nul d’entre nous n’use jamais, d’ordinaire, ce qui confère à cet appel pressant une résonance toute particulière, une solennité qui en vient presque à me troubler. Or je n’avais nul besoin de cet honneur d’être ainsi poussé au premier rang, et je sens un filet subit de sueur ceindre mon front, telle la trace d’un casque.
Alan n’a fait aucun commentaire. Il n’a envers nous que le pouvoir de décision hiérarchique, et non pas celui de l’interprétation d’événements aussi inattendus, hors de son champ formel de compétences. En ce domaine, Séréna est décisionnaire. Je sais déjà qu’elle vient de prendre une décision délicate, mais irrévocable. Avant même qu’elle ne parle, je sais ce qu’elle va me demander. À cause de mon prénom, de la façon dont elle l’a prononcé, mais aussi de la concentration intense qui lui barre le front et lui enserre les mâchoires tel un étau d’acier. Ceux du Hawking, là-haut, ne peuvent nous être d’aucun secours. Nous avons interrompu toutes nos liaisons « actives » avec eux pour nous concentrer sur notre mission et éviter tout brouillage intempestif de communications, en émission ou en réception, en cet instant crucial entre tous, où tous les canaux et b****s de fréquences doivent rester disponibles sur un spectre étendu. Seul l’émetteur optronique continue à envoyer en orbite quelques données parcellaires, mais le débit d’un système optique non multiplexé est très limité, vis-à-vis de son équivalent hertzien, et le risque d’interférence est à peu près nul.
— Oui, Séréna… ?
— DREV. Vas-y, Rico. Balance.
Enhardi, dopé par cette formule, je ne me pose plus de questions, comme si, en cet instant, je n’étais plus qu’une simple machine au service de la mission. Je rejoins ma console, m’y assois, appelle le sous-programme de pilotage du DREV (pour : Dispositif de Recueil d’Echantillons Vivants). Séréna a tranché. Dans les limites strictes définies par l’Éthique du Contact, nous « inviterons » donc cette souris autochtone à notre bord, qu’elle le veuille ou non.