VII
LES MÉDAILLONS
Un objet peut n’avoir aucune valeur, enterrez-le et attendez. La valeur attend le nombre des siècles. Après deux millénaires, l’objet aura-t-il sa place au musée ?
Ils étaient de retour au moulin, Émi n’avait pas dit un mot de tout le chemin.
Elle échafaudait des plans dans sa tête. Maurier n’était certainement pas un commissaire. Il connaissait le code pour ouvrir la mallette, c’est donc qu’il savait ce qu’ils allaient trouver sur la plage. Peut-être même qu’il connaissait l’identité du cadavre. Cependant, il ne devait pas tout savoir, car il lui demandait de l’aide pour éclaircir ce qu’il y avait dans le porte-documents. C’était maintenant qu’il avait besoin d’elle.
D’un geste de la main, Maurier invita Émi, à sortir de la voiture et à lui ouvrir la grille du moulin. Elle sentait que l’attitude de Maurier avait radicalement changé. Il ne lui demandait plus de le suivre, il lui donnait des ordres en silence. Émi remarqua que Maurier se penchait pour prendre quelque chose dans la boîte à gants, elle ne vit pas ce que c’était mais plus rien n’allait comme elle aurait pu l’imaginer. Cela sentait vraiment le roussi et elle était dans la peau de la petite caille que l’on va passer au gril.
Elle prit la sage décision d’exécuter ce que cet homme lui demandait. Elle ne voulait pas griller trop vite.
Maurier gara sa voiture sous des pins, à l’abri des regards. Émi, calmement, alla jusqu’à la porte d’entrée, elle scrutait le jardin clos de murs et ne voyait pas d’issue.
Maurier ne mit que quelques secondes pour la rejoindre, il lui demanda d’ouvrir la porte et la poussa d’un geste v*****t à l’intérieur.
Une fois dans le salon, Maurier ordonna à Émi de s’asseoir puis posa un revolver sur la table basse. Juste à côté de l’arme, il déposa la valise et l’ouvrit. La mallette était presque vide. Pour seul contenu, il y avait une pochette et un petit sac de velours rouge fermé par un cordon.
De la pochette plastifiée, Maurier sortit trois feuilles de papier. L’une d’entre elles attira l’œil d’Émi, c’était la photocopie d’une carte marine. Elle reconnut du premier coup d’œil la partie ouest de la presqu’île. L’été dernier, elle avait navigué dans cette zone.
Sur les deux autres pages, un texte était écrit à la main, d’une écriture régulière et fine.
Quant au sac de velours rouge, il contenait deux pièces de monnaie qui étaient vraiment étranges. Émi, bien qu’historienne et spécialiste de l’époque gallo-romaine, n’en avait jamais vu de ce type.
Maurier rangea la carte et les feuillets. Il tendit à Émi l’une des pièces.
— En avez-vous jamais vu de semblable ?
Il parlait d’une voix qui se voulait douce, comme pour apprivoiser le petit animal craintif qui était à ses côtés.
— Non, je ne crois pas, il faut que je la regarde de plus près. Il conviendrait sans doute de faire une recherche et une datation.
Émi avait peur de cet homme, elle se sentait à sa merci et savait qu’elle devait coopérer sans broncher.
— Il y a une marque sur la pièce, pourriez-vous m’en donner la signification ?
Émi posa la pièce sur la table, se leva pour prendre une loupe sur le petit bureau installé près de la fenêtre. Elle revint s’asseoir dans un des fauteuils et alluma une lampe basse.
Maurier donnait des signes d’impatience, il tapotait du doigt le porte-documents. Émi sentit que, si elle ne lui donnait pas du grain à moudre, il allait allumer le feu du gril.
Après quelques instants, se tournant vers lui, elle dit :
— C’est un médaillon en bronze d’environ huit centimètres de diamètre. Il y a des reliefs qui forment un dessin représentant un portrait. La représentation est naïve mais j’y vois un profil avec une main qui cache le haut du visage. Non, la main cache l’œil. On imagine que, si le visage avait été de face, les mains cacheraient les yeux d’une femme. Je pense à une femme car elle a les cheveux longs, un nez et une bouche empreints de finesse et le haut du buste suggère la naissance d’un sein. Je daterais ce médaillon de 80 ans avant Jésus-Christ mais ce pourrait être aussi bien 60 ou 100 ans. Il est étonnamment bien conservé et est presque parfaitement circulaire. Il me fait penser à l’avers ou plutôt au recto d’une pièce de monnaie, un lémovice. Les derniers lémovices ont été frappés entre 80 et 60 avant Jésus-Christ.
Elle retourna le médaillon et caressa l’objet en fermant les yeux. Elle sentait la rugosité du bronze et la douceur des incrustations d’or. Elle continua :
— Au dos, j’y vois comme une carte des astres. Des points, un cercle plus grand et un croissant de lune incrustés dans le bronze et recouverts d’une feuille d’or. C’est d’une grande finesse. L’artisan qui l’a façonné était un véritable artiste.
Maurier tendit à Émi la deuxième médaille. Elle était similaire, si ce n’est le graphisme en relief qui paraissait différent.
— Ces deux médaillons datent de la même époque. Ils font tous les deux la même taille mais le dessin du recto de celui-ci est un peu plus détérioré. Les traits marqués par le relief ont disparu par endroits.
— En comparant les deux reliefs, pourriez-vous en déduire ce que représente le deuxième ?
— Je pense que c’est un visage, comme sur le premier médaillon, il y a une main que l’on distingue. Il y a encore un doigt que je crois discerner. Il est difficile de dire ce que la main veut cacher. Sa position semble indiquer le haut du visage, je dirais qu’elle tient le visage plutôt que de vouloir le masquer. Pour mieux comprendre, on peut imaginer le sujet de face.
Émi illustra son discours et mit ses mains sur les oreilles.
— Voilà ! Ces contours représentent le visage d’une femme qui ne veut pas entendre.
Maurier reprit :
— Et l’autre, celui de celle qui ne veut pas voir.
Émi avait noté que chaque médaille était anormalement épaisse et bombée sur chaque face. A en juger à son poids, elle était creuse et avait une autre utilisation, elle pouvait contenir quelque chose. Si son hypothèse était exacte, il n’y avait pas d’ouverture visible. Elle n’en parla pas à Maurier.
Maurier se leva, prit son revolver sur la table et demanda à Émi de lui remettre son téléphone portable.
Il l’invita à monter avec lui à l’étage. Une fois dans la chambre, il pointa son arme sur elle et lui ordonna de s’allonger sagement sur le lit.
Émi se demandait si l’heure de la cuisson venait de sonner. Elle s’allongea sur le gril du matelas, prête à mourir.
Maurier se dirigea vers la fenêtre, défit les cordons des doubles-rideaux. Il s’en servit pour lui ligoter les poignets dans le dos et les chevilles. Puis, il la bâillonna avec un foulard trouvé sur un fauteuil.
Émi ne s’était pas débattue, elle se retrouvait face à un homme extrêmement déterminé. Il agissait avec méthode et froideur. Si elle voulait rester en vie, mieux valait ne rien faire pour le moment et obéir.
Maurier tira les volets de la chambre et sortit en refermant la porte à double tour.
Émi se retrouva seule dans l’obscurité. Il était dix heures du matin et elle avait une peur bleue du noir. La pénombre en plein jour l’angoissait. Allongée et attachée dans cette nuit forcée, elle devenait folle. Elle venait de fêter ses trente-trois ans et, si hier encore elle se posait des questions existentielles sur sa vie, en ce moment, elle devait se battre pour survivre. Elle se sentait impuissante. Elle vivait un cauchemar et se demandait comment elle allait faire pour en sortir. Elle vit une lueur d’espoir dans tout ce noir : l’alerte finirait bien par être donnée par la gendarmerie. Lorsque les autorités comprendraient que la mallette avait disparu avec le prétendu commissaire, elles viendraient la délivrer. Maurier avait donné son nom et celui d’Émi à cette femme du laboratoire. Pourvu que cette petite bonne femme fasse le rapprochement ! Émi s’en voulait de ne pas avoir été plus sympathique avec cette petite rousse : elle serait peut-être son saint-bernard…
Si ce n’était qu’une question de temps pour que l’on vienne la délivrer, il lui fallait tenir et rester en vie. Et puis, il y avait Paul. Il lui avait dit qu’il serait là en fin de soirée. Ce soir, ils avaient prévu de fêter ensemble son anniversaire. Elle avait peur pour elle et se mit aussi à s’angoisser pour lui, s’il arrivait à l’improviste.
Émi se voyait griller en enfer d’ici quelques heures, si personne ne venait à son secours.