VIII
LA MÉMOIRE DU PASSÉ
On peut vouloir effacer des instants de sa mémoire, des pans de sa vie. Tout recommencer à zéro est impossible, le passé resurgit toujours quand on l’attend le moins.
Il était six heures du matin à Cabeza del Toro, une petite localité de République Dominicaine.
Plantée au milieu des champs de canne à sucre, la demeure en imposait non seulement par sa taille mais aussi par les deux grandes colonnes blanches qui marquaient son entrée.
Il y avait du va-et-vient dans la grande bâtisse coloniale. Dans le hall, deux hommes s’agitaient et laissaient par moments porter leur voix plus haut que l’heure matinale ne l’aurait voulu. Ils se disputaient pour savoir qui des deux conduirait le 4X4 pour amener Sanchez à l’aéroport.
Georgio Sanchez descendit sans bruit les marches du grand escalier de marbre. Dès qu’il fut dans le hall, la querelle tourna court. Sanchez portait sa cinquantaine avec élégance. Son teint métissé faisait ressortir ses yeux bleu clair. Depuis vingt ans qu’il s’était installé à Cabeza, personne n’avait pu dire qu’il l’avait entendu élever la voix. Il se faisait comprendre par un regard et tout le monde le respectait sans toutefois l’apprécier. Il emplissait l’entrée de sa présence silencieuse.
Sanchez tenait à la main un attaché-case. Il demanda à l’un de ses deux employés de monter dans sa chambre pour prendre son sac de voyage.
Une heure plus tôt, il s’était demandé que mettre dans ce sac.
Il y avait mis peu de chose, trois passeports, deux pantalons de lin et des chemises claires. En Europe, juin est un mois de la belle saison.
Le plus important c’était son médaillon de bronze. Il l’avait sorti d’un coffre, l’avait tenu serré dans ses mains quelques instants et l’avait déposé dans la pochette intérieure de son attaché-case. S’il y avait une seule chose qu’il devait emporter avec lui, c’était ce médaillon. Tout le reste ne tenait pas dans une valise. Il lui aurait été difficile d’enfermer le goût de la canne à sucre fraîchement coupée, la moiteur d’un petit matin dominicain, la goutte de pluie qui mouille tout autant qu’une averse, les teintes rouges de sa terre, les senteurs caramel des Dominicaines. Il se souvenait que l’été en Europe avait été un souvenir qu’il n’avait pas emporté avec lui, la dernière fois qu’il avait bouclé sa valise.
Sanchez déposa son sac et son attaché-case à l’arrière du 4X4.
Il ne prit pas le volant et le laissa au premier des deux hommes qui se précipita pour s’installer côté conducteur.
Il voulait pouvoir tout voir, une dernière fois. Regarder avec le même regard que la première fois, celui qu’il avait porté le jour où il avait découvert Cabeza, son domaine.
Il demanda au chauffeur de ne pas presser l’allure pour que chaque image ait le temps de laisser une empreinte dans sa mémoire. Il fixait la piste de terre, les plants de canne à sucre, la voie de chemin de fer venant de nulle part pour arrêter sa course en plein champ.
Depuis qu’il avait été contacté dans la nuit par le réseau romain, sa vie avait basculé. Rome lui demandait de rentrer au plus vite en Europe.
Son passé remonta par vagues. Il se perdit dans ses souvenirs. Les premières années où il était arrivé à Cabeza, lorsque les journalistes dominicains aimaient à venir l’interviewer.
Son histoire avait souvent fait la une des journaux économiques de République Dominicaine. Il avait racheté une plantation sur le déclin et en avait fait un fleuron de l’agriculture locale.
Sur son passé, il restait secret. Ce qui donnait du mystère à son histoire. On l’avait décrit à son arrivée comme un jeune loup venu d’Europe pour faire fortune outre-Atlantique.
Aujourd’hui, il songeait que le loup avait bien vieilli et se retrouvait solitaire, loin de sa meute. Cela faisait maintenant vingt ans qu’il s’était exilé, tout lui semblait proche et lointain à la fois.
Il avait fait le choix de vivre seul, à l’écart de toute vie sociale, de vouer ces nouvelles années à faire tourner la plantation. Le sucre était devenu son élément nourricier. Il avait tout donné de lui-même et tous ceux qui travaillaient sur la plantation lui en étaient reconnaissants. Même les Haïtiens qui passaient la frontière pour venir y travailler, étaient plutôt mieux lotis ici qu’ailleurs. S’il avait fait fortune, il ne l’avait pas fait comme ces requins qui détruisent tout sur leur passage. Il avait tout fait pour racheter son passé et avoir une conduite exemplaire.
Et pourtant, il devait tout quitter en se demandant si, un jour, il pourrait revenir…
Dès qu’ils furent sur la route goudronnée, le 4X4 prit de la vitesse. Ils avaient une heure de route avant d’arriver à l’aéroport de Saint-Domingue.
Sanchez avait trouvé un billet sur le vol d’Air Italia en partance pour Rome. Avec le décalage horaire, il arriverait en Italie la nuit prochaine.
Lorsque le 747 décolla, Sanchez ne regarda pas par le hublot, il était déjà loin. Ces quelques heures de vol lui permettraient de faire le point sur ce qu’il avait à faire. Depuis des années, il s’était mémorisé le scénario mais cela ne se passait comme cela aurait dû. Il pensait que cela n’arriverait d’ailleurs jamais. La course contre la montre était lancée. Il était le premier, il devait aller au-devant des autres, ceux qui comme lui avaient la lourde charge de détenir un médaillon. Il avait appris cette nuit, par le coup de fil du réseau, que deux des médaillons avaient été retrouvés en France. Le réseau l’attendait à Rome. Sanchez volait vers un avenir qui avait le goût amer du passé.