Élédor de Myr
H
edera, mi-août. Il faisait chaud, très chaud. Le soleil écrasait la ville d’une lourde chape de plomb. La vie tournait au ralenti. Les rues étaient désertes et seuls quelques passants y déambulaient cherchant avidement l’ombre des bâtiments. Pourtant, dans le parc Jean Moulin, une fébrile agitation troublait quelque peu la quiétude habituelle des lieux. Un cirque y avait élu domicile. Un peu partout, des chapiteaux aux couleurs bigarrées avaient poussé comme autant de champignons géants.
Sylvestre était assis sur un banc, à l’ombre d’un grand tilleul, et regardait distraitement un éléphant s’asperger d’eau à l’aide de sa longue trompe serpentine. Sur son épaule, assise et balançant doucement ses pieds, se trouvait l’une de ses meilleures amies : Ellunia, la fée patronne des pâquerettes.
— Sylvestre, dit-elle avec douceur, à quelle heure devait arriver Erïa et Joe déjà ?
— À 14 h, répondit-il en soupirant. Remarque, reprit-il avec un demi-sourire, ils n’ont que trois quarts d’heure de retard. On est encore dans la moyenne d’Erïa.
Ellunia allait répondre, quand, surgissant tel un bolide, elle fit son apparition.
— Ça va ? Demanda-t-elle le plus naturellement du monde.
Sylvestre voulut répondre d’une réplique bien sentie, mais finalement s’abstient, sachant pertinemment que cela ne servirait à rien. Joe arriva à son tour, les mains dans les poches, avec son air impassible habituel.
— Désolé, dit-il en haussant les épaules. Quand elle est passée à la maison, j’ai eu la mauvaise idée de lui montrer mon nouveau jeu vidéo, et j’ai ensuite eu toutes les peines du monde à l’arracher de l’écran.
— Elle sait jouer aux jeux vidéo ! Répondit-il surpris.
— Heu…, jouer est un bien grand mot. Disons qu’elle appuie sur toutes les touches de la manette et qu’elle s’énerve contre l’écran.
Ils la regardèrent et éclatèrent de rire.
— Quoi ? Dit-elle en bougonnant, ce n’est pas ma faute si la console ne m’aime pas. De toute manière je suis bien trop délicate pour la manivellette, mes doigts sont trop fins pour les boutons, voilà tout.
— Toi ? Trop délicate ? Répondit Sylvestre en se moquant gentiment. Je ne suis pas sûr que cet adjectif te définisse le mieux, tu sais.
Elle lui lança alors un regard assassin dont elle avait le secret, et il préféra battre en retraite et changer de sujet :
— Hum, fit-il gêner. Sinon ça se passe comment chez mademoiselle Iris ?
— Super bien, répondit-elle la mine réjouie. Je suis vraiment contente d’être à Gaïannia. La reine a eu une bonne idée de vouloir que je reste ici avec vous. Ho, tu sais quoi ? Mademoiselle Iris a aussi une tel et vision, et j’ai le droit de m’en servir quand je veux. C’est chouette, non ?
— Oulala, répondit-il en se remémorant le jour où elle avait vu les trois mousquetaires chez lui. Je ne suis pas sûr que ce soit une si bonne idée que ça.
— Pourquoi ? Répondit-elle d’un faux air candide ignorant l’allusion. Au fait, dit-elle subitement, je dois à tout prix être chez mademoiselle Iris pour 18 h. C’est d’une importance capitale.
Sylvestre, Joe et Ellunia se regardèrent légèrement inquiets.
— Tu as des nouvelles de Wontania ? Quelqu’un va venir voir mademoiselle Iris ce soir ? Demanda-t-il avec une pointe d’anxiété en pensant à la guerre se préparant.
— Hein ! Mais non. Ce soir il passe le dernier épisode de Flammes et Passions, répondit-elle avec gravité. On va enfin savoir si Steve va épouser Kate. C’est super tragique, car elle aime en secret Mike mais lui, préfère sa sœur Suzanne qui est éprise de son prof de sport, Tom. Mais Tom est amoureux de Kate et fait tout pour faire annuler le mariage. C’est super tragique je vous dis, et il est hors de question que je rate ça.
Sylvestre la regarda, incrédule.
— Ça fait à peine un mois et demi que tu es ici et tu es déjà accro à la télévision, ça promet, reprit-il.
— Mais non, n’importe quoi, se défendit-elle.
— Alors ce soir tu ne verras aucun inconvénient à rester avec nous, dit-il avec malice.
— Heu…, je ne suis pas dépendante, sauf ce soir.
Sylvestre fit un clin d’œil à Joe, puis, éclatèrent à nouveau de rire.
— Peuh… ! Vous n’y connaissez rien de toute façon, répondit-elle vexée en croisant les bras sur sa poitrine, la mine renfrognée.
— Et si nous allions voir le cirque, proposa Ellunia pour sortir Erïa de son embarras.
— Excellente idée, répondit Joe.
À cette heure-ci aucune représentation n’était prévue. Toutefois ce n’était pas très grave, car ils pouvaient se promener en toute liberté au milieu des chapiteaux. De tous, la plus enjouée était sans conteste Erïa. Elle était ébahie devant la ménagerie du cirque. Certains animaux étaient identiques à ce qu’elle pouvait trouver à Wontania, comme les chevaux ou les poneys, mais d’autres lui étaient totalement inconnus.
— Oh ! Sylvestre, regarde cette drôle de grosse chèvre. Elle a dû avaler un serpent pour avoir un cou si long.
— Ce n’est pas une chèvre, répondit-il en souriant, c’est une girafe. Et si elle a un si long cou, c’est pour manger les feuilles se trouvant au faîte des arbres.
— Drôle de bestiole, répondit-elle avec sérieux en se grattant le menton. Et ça, fit-elle en désignant la cage en face d’eux, c’est une espèce de chat géant ?
— Oui, c’est un tigre. Un des animaux les plus dangereux de Gaïannia, répondit-il avec fierté.
— Hum, fit-elle dubitative, je me demande combien de temps il pourrait tenir face à un rourk ou une vouivre ?
— Heu… c’est qu...
Il ne put finir sa phrase, car Erïa éclata de rire en s’arrêtant devant une cage immense.
— Hahaha, regarde comme ils sont ridicules ceux-là. On dirait des gobelins avec des poils.
— Ce sont des singes.
— Regardez le rouquin au fond, dit Joe, il ressemble à cet idiot de Tristan.
— Tu as raison, répondit Sylvestre amusé, et le gros là-bas, on dirait Buck.
— Ha ha ha, fit une voix dédaigneuse derrière eux. Vous êtes de vrais comiques. Vous devriez vous engager comme bouffons. Ils en cherchent trois justement.
Ils firent volte-face et se retrouvèrent devant Tristan et sa b***e.
— Haaaa ! Cria Buck effrayé en reculant. C’est la folle ! Reprit-il en montrant Erïa du bout de son doigt boudiné.
— Dis-moi, demanda-t-elle à Sylvestre avec le sang-froid d’un volcan sur le point d’entrer en éruption, une folle, ça désigne bien la même chose que chez moi, n’est-ce pas ?
— Si tu penses à une personne dérangée du ciboulot, alors oui.
Elle fit craquer ses poings de manière menaçante en leur lançant un regard carnassier.
— Mademoiselle Iris m’a peut-être confisqué mes dagues, dit-elle en faisant un pas en avant, mais vous allez voir que je ne me débrouille pas si mal à main nue.
Sylvestre et Joe firent également un pas en avant et se placèrent à côté d’elle.
— Tsss, siffla Tristan avec mépris, vous faisiez moins les malins avant que cette espèce d’allumée ne débarque.
— Encore ! Rugit-elle. Ils me traitent encore de folle. Sylvestre, est-ce que je peux aller lui botter les fesses ?
— De toute façon même si je te disais non, tu n’en feras qu’à ta tête.
— Exactement, répondit-elle en avançant avec détermination sur Tristan.
— Dis, fit Joe à l’attention de Sylvestre, tu es sûr que l’on devrait la laisser faire ?
— Non, mais on n’a pas vraiment le choix. Si on s’interpose maintenant ça sera encore pire, crois-moi.
Tristan se porta à sa rencontre le regard déterminé, car ses parents lui ayant permis d’aller voir le cirque malgré sa punition, lui donnait sans le savoir l’opportunité de se venger.
— Restez en arrière les gars, dit-il sans se retourner. Je vais lui montrer moi à cette folle qui est le boss ici.
Ils se foncèrent alors dessus comme deux bêtes enragées avec tant de hargne que les singes hurlèrent en sautant et s’accrochant aux barreaux de leur cage. Seulement quelques mètres les séparés quand un clown, après une cabriole, s’interposa entre eux.
— Plume de bois, dit-il d’une grosse voix en se tournant vers Tristan, alors le rouquin de plume de bois, tu ne sais pas qu’il ne faut pas se battre avec les filles ? Tiens, dit-il en sortant un bouquet de roses de sa manche, offre-lui plutôt ces fleurs, plume de bois.
Tristan, par réflexe, tendit la main vers le bouquet, mais au moment où il allait s’en saisir, il fut aspergé par un jet d’eau.
— Bois de plume de plume de bois, on dirait bien que les roses ne t’apprécient pas beaucoup.
Sylvestre et ses amis éclatèrent de rire, ce qui rendit Tristan fou de rage :
— Pousse-toi de là le clown, dit-il en hurlant, ne te mêle pas de mes affaires.
— Plume de bois, répondit le clown d’un air contrit. Attends rouquin, continua-t-il en fouillant dans ses poches.
Il en sortit un immense mouchoir rouge qu’il lui tendit.
— Tiens, plume de bois, pour te sécher.
Tristan lui arracha brutalement des mains en lui lançant un regard mauvais. Il porta le mouchoir à son visage et s’essuya. Tout à coup, Sylvestre et ses amis éclatèrent à nouveau de rire.
— Bois de plume de plume de bois, fit le clown en effectuant une pirouette, tu es littéralement rouge de colère maintenant.
Tristan regarda ses mains, elles étaient couleur lie de vin.
— Vous…, je vais vous…, fulmina-t-il en jetant le mouchoir avec rage.
Il serra ses poings et lui lança un regard meurtrier.
— Plume de bois, ne sois pas si en colère le rouquin, c’était juste une petite farce. Tiens, dit-il en lui tendant un nouveau mouchoir, essuie-toi. Les meilleures blagues sont toujours les plus courtes.
— Vous, le guignol, ne vous approchez plus de moi, et vous, aboya-t-il en tendant son poing serré vers Sylvestre et ses amis, vous ne perdez rien pour attendre.
Il se retourna et s’en fut en proférant force menaces. Une fois qu’il eut disparu, le clown se dirigea vers Erïa.
— Mademoiselle Erïa, dit-il sur le ton du reproche, vous ne devriez pas vous afficher en public de la sorte. Vous savez pourtant l’importance que vous avez pour l’avenir de Wontania.
Elle recula vivement jusqu’à Sylvestre et lui jeta un regard mi-interrogateur, mi-suspicieux.
— Qui êtes-vous ? Demanda-t-elle sans le quitter des yeux. Comment connaissez-vous mon nom ?
— Je me nomme Élédor, répondit-il en leur faisant une révérence. Je suis une Sentinelle chargée de votre sécurité.
Sylvestre fronça les sourcils, méfiant.
— Je ne vous crois pas. Élédor n’est pas un prénom d’ici et les Sentinelles sont essentiellement des Gaïanneens.
— Bravo, je vois avec plaisir que ce bon vieux Thyrias ne s’était pas trompé à ton sujet. Effectivement, je ne suis pas une Sentinelle. Je suis Élédor de Myr, chevalier Celiannan de l’ordre des sept, chargé par Sa Majesté Providence de votre sécurité.
— De notre sécurité ? Demanda-t-il surpris en haussant les sourcils.
— Elle ne vous en a pas parlé pour ne pas vous effrayer, mais il n’est pas à exclure que Vixar dépêche un assassin pour vous éliminer. Après tout sans vous la prophétie n’existe plus, et sans elle, nos chances de victoires sont réduites à néant.
Sylvestre et Erïa se regardèrent avec une certaine anxiété.
— Ne vous inquiétez pas, vous êtes bien protégés. Je ne suis pas seul à veiller sur vous, quatre de mes meilleurs hommes vous suivent constamment, sans compter que des runes de garde protègent vos maisons. Continuez de vivre normalement sans trop vous préoccuper de cela.
Il mit un genou à terre et baissa la tête avec solennité.
— Je jure sur mon honneur de chevalier qu’aucun mal ne vous sera fait.
Il se releva et se dirigea vers Sylvestre.
— J’ai un message pour toi de la part de la reine, dit-il en lui tendant un parchemin portant le sceau d’Espéria.
Sylvestre le saisit légèrement étonné, presque inquiet, puis brisa le sceau de cire et le lut en silence. Lorsqu’il eut terminé, il regarda ses amis avec de grands yeux ronds de stupeur.
— La reine me demande d’aller à la Citadelle. Elle souhaite que Morgane m’apprenne à utiliser mon pouvoir.