les cendres de la Fraternité

764 Mots
Le sol vibrait. Pas sous l’effet d’un tremblement. Sous l’effet d’une intention. Les chasseurs approchaient. Leurs pas étaient lourds, ordonnés. Chacun d’eux portait sur la peau des symboles anciens, gravés au fer, et une arme faite d’un métal qu’Éléa n’avait encore jamais vu. Aucune magie ne s’en dégageait, pourtant tout en eux hurlait la destruction. Mais ce fut l’homme en tête qui la fit vaciller. Son frère. Il s’appelait Aedren. — C’est impossible… murmura-t-elle, les lèvres à peine mobiles. Kaël ne comprenait pas. Il s’était placé entre elle et les assaillants, mais sa main tremblait légèrement. Non de peur, mais d’instinct. Quelque chose dans cet homme ne collait pas. Une froideur trop parfaite. Une lumière inversée. Aedren s’arrêta à quelques pas. Son armure émettait un bourdonnement grave, presque religieux. Lorsqu’il parla, ce fut sans colère. — Tu aurais dû rester dans l’ombre, Éléa. C’est là qu’était ta place. Sa voix n’avait pas changé. Mais son regard n’était plus le même. — Tu es mort, dit-elle, la gorge serrée. Tu es tombé dans la faille avec père. J’ai vu les flammes t’engloutir ! Un silence. Puis Aedren sourit. Un sourire sans chaleur. — Je suis tombé, oui. Et c’est là que j’ai compris. Le feu ne nous détruit pas. Il nous purifie. Il leva lentement la main. Un filet de cendre dansa entre ses doigts. Pas une magie vivante. Une magie morte. — Tu es la flamme éveillée. Moi, je suis celle qui juge. Kaël plissa les yeux. — C’est quoi ce délire de famille ? Vous alliez pas juste faire un pique-n***e avant l’apocalypse ? Éléa ignora la remarque. Elle s’avança, prudemment. Chaque pas semblait enfoncer ses souvenirs dans des marécages de douleur. — Aedren, ce n’est pas toi. Ce n’est pas toi. Tu étais bon. Tu rêvais de sauver Héliara, pas de la réduire en cendres. — Et pourtant, elle brûlera. Il le faut. Le monde ne peut renaître que dans la douleur. Il fit un geste. Les chasseurs dégainèrent. Kaël sortit son sabre, prêt à défendre jusqu’à la dernière goutte. Mais Éléa leva la main. — Non. Une lumière s’éleva autour d’elle. Non pas éclatante, mais douce. Ancienne. Comme un souvenir heureux revenu d’entre les morts. — Tu ne m’obligeras pas à me battre contre toi, Aedren. Même si tu ne crois plus en moi, moi, je crois encore en toi. Un instant, l’homme sembla hésiter. Son visage se crispa, un fragment d’émotion le traversa… mais il fut balayé aussitôt. — Tu ne comprends pas, dit-il. Tu n’as pas encore vu ce que j’ai vu. Il leva son épée. — La flamme doit s’éteindre pour renaître. Tu es cette flamme. Il lança son attaque. Kaël bondit en avant pour intercepter, mais l’impact ne vint jamais. Une muraille de lumière s’interposa entre eux. Une autre silhouette venait d’apparaître. Une femme vêtue d’une robe d’étoiles, les pieds nus, flottant à quelques centimètres du sol. Ses cheveux étaient faits de brume, ses yeux de lumière figée. — Assez. Sa voix traversa les âmes comme un vent d’hiver. Aedren recula, surpris. — Toi ? — Oui. Je suis l’Émissaire de la Troisième Lueur. Et tu n’avais pas le droit de franchir le seuil de la faille avec la marque du Jugement. Éléa recula. Sa gorge était sèche. Elle se souvenait de légendes sur des êtres au-delà des Gardiens. Les Émissaires. Les anciens fragments incarnés. — Tu es une partie de la lumière ? L’être hocha lentement la tête. — Une mémoire, enfermée trop longtemps. J’ai vu ton choix. Tu as pris le fragment du Feu de la Vérité. Tu es prête pour le troisième. Mais il est en lui. Elle désigna Aedren. Un murmure parcourut les chasseurs. Le ciel gronda. Aedren serra les poings. — Ce fragment m’a choisi. Il est mien. — Non, dit l’Émissaire. Il t’a utilisé. Et il est en train de te brûler de l’intérieur. Soudain, les flammes noires dans les yeux d’Aedren vacillèrent. Il hurla. Tomba à genoux. Kaël recula, Éléa courut vers lui. — Aedren ! Mais l’Émissaire la retint. — Non. Il doit décider. Le corps d’Aedren tremblait. Une lutte invisible faisait rage. Deux forces s’opposaient en lui. La lumière. Et la chose ancienne, née de la trahison. Enfin, il leva les yeux vers Éléa. — Petite sœur… Et une larme roula sur sa joue. — Sauve-les. Sauve-nous tous. Un éclat surgit de sa poitrine. Une pierre rouge et or. Elle flotta dans l’air. — Flamme de la Fraternité. Troisième fragment. Puis Aedren s’effondra. Son souffle s’éteignit. Éléa hurla. Mais la lumière la toucha. Et à nouveau, tout bascula.
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