Avant-propos

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Avant-proposTraditionnellement au Cameroun, comme dans la plupart des sociétés traditionnelles d’Afrique noire, le rôle de conteur a très longtemps été celui des anciens qui transmettaient ainsi oralement l’histoire de leur peuple aux plus jeunes. Chaque ethnie possède ainsi des centaines de contes qui se sont transmis oralement de génération en génération : « Chaque vieillard africain qui meurt, c’est une bibliothèque vivante qui disparaît », avait écrit une fois Amadou Hampâté Bâ. Nous sommes un couple franco-camerounais et depuis des années nous naviguons entre deux cultures qui, loin de s’opposer, se complètent et s’enrichissent mutuellement. Nous vivons en France mais nous baignons à longueur d’année dans l’atmosphère africaine via la musique, la littérature, l’art culinaire ou autres, et aimons passer du temps à Yaoundé quand nous le pouvons. L’idée de rassembler au sein d’un ouvrage les contes traditionnels que notre famille nous racontait régulièrement et les partager avec un public européen a donc fait petit à petit son chemin. Bien sûr, cet ouvrage n’offre donc qu’un tout petit échantillon par rapport à l’immensité des histoires qui peuvent exister à travers le pays, en espérant qu’il sera une aide pour se plonger dans l’ambiance et l’atmosphère camerounaises… Certaines de ces histoires sont des « classiques » de la culture camerounaise (comme par exemple « L’enfant et le tambour » ou encore « La cuillère cassée » qui font partie intégrante de la culture bassa) et ont déjà été publiées. Même si ces contes sont très connus dans la partie sud du Cameroun, il nous a paru très intéressant de les faire découvrir à un lecteur européen. D’autres contes, en revanche, sont beaucoup moins connus et sont publiés pour la première fois. Nous avons préféré nous concentrer sur quelques ethnies du sud ou du sud-ouest du Cameroun, entre Yaoundé et Douala (principalement les ethnies bassa, douala, bulu, beti, ewondo), régions que nous connaissons bien et que nous avons traversées à plusieurs reprises. Néanmoins, nous avons ajouté deux contes qui sont originaires de l’est du pays (gbaya) ou de l’ouest (probablement bamiléké). Nous connaissions ces deux contes depuis bien des années, et il serait dommage de ne pas profiter de l’opportunité de cet ouvrage pour les publier. Il faut cependant noter que beaucoup de ces contes sont communs à plusieurs ethnies, à quelques nuances près. Cela signifie que, lorsque nous avons spécifié l’origine ethnique au début de chaque conte, il s’agit généralement de celle de la personne auprès de qui nous avons recueilli l’histoire, mais cela ne signifie pas forcément que ce conte est exclusif à l’ethnie spécifiée. Des contes bassa peuvent parfois se retrouver chez des Douala, ou inversement… Souvent les récits sont les mêmes, et seuls les noms des personnages diffèrent : la tortue, traditionnellement nommée Khul chez les Bassa par exemple, se nommera Kulu chez les Beti ou d’autres ethnies. Il y a aussi des contes qui se sont répandus à travers tout le pays, voire dans des pays voisins, comme « Le songe de la tortue », originaire du Grand Ouest du pays (probablement bamiléké), mais qui s’est transmis au Nigéria au nord, ou en Angola au sud. Nous tenons à remercier vivement la famille Nliba à Yaoundé, notamment Julienne et Jean-Paul, grâce à qui nous avons pu retrouver et traduire beaucoup de ces contes (notamment la majorité des contes bassa) : la plupart des contes ont été collectés ici et là, au cours de rencontres familiales ou amicales durant plusieurs périples à travers toute la partie sud et sud-ouest du pays en 2008 puis en 2012, entre Yaoundé, Douala et Buéa. Quelques contes nous ont été retrouvés par Julienne Ngo Mbogol, grâce à de très vieux ouvrages qui avaient été conservés précieusement pendant des années. Certains contes ont été recueillis dans leur langue d’origine, d’autres directement en français, voire en anglais (car une petite partie du Cameroun est anglophone). Dans tous les cas, nous nous sommes efforcés de rester aussi proches que possible de la source originale, seuls quelques passages ont pu être parfois retravaillés, ceci afin de donner une cohérence stylistique à l’ensemble des textes. En aucun cas, les thèmes ou les personnages ont été changés. Lorsque les textes nous ont été transmis dans leur langue d’origine (bassa pour l’essentiel), nous avons parfois eu quelques soucis de traduction (l’étendue lexicale d’un mot en langue locale ne correspond pas forcément à celle du français), nous avons donc dû quelque peu enrichir la traduction. Il n’a pas non plus été évident de classer ces contes, tant les thèmes abordés sont divers et variés. Nous avons néanmoins décidé de regrouper les histoires sous trois grandes thématiques. La première thématique a été intitulée « à l’origine du monde ». Il s’agit de contes mettant en scène de nombreux animaux et dont l’action se déroule souvent avant même la naissance de l’homme. Les animaux habitent en brousse ou dans la forêt et semblent vivre comme les hommes : ils vivent dans des villages, ils chassent, règlent leurs différends entre eux ou par l’intermédiaire d’un animal réputé sage. Lorsque l’homme est présent, il est généralement bien moins intelligent que la plupart des animaux qui l’entourent. Certains animaux sont récurrents quelle que soit l’origine ethnique, et ont toujours des rôles et des fonctions similaires : la tortue par exemple, souvent maligne est extrêmement intelligente et réputée pour sa grande sagesse. Le porc, le sanglier ou le phacochère, souvent prénommé Beme, est omniprésent dans les contes de certaines ethnies, notamment chez les Bulu. La seconde thématique a été intitulée « contes moralisateurs », dont la conclusion introduit, le plus souvent au moyen d’un dicton, une vérité générale, un exemple à suivre, ou un modèle à garder en mémoire. Ces contes, souvent relativement courts, ont pratiquement toujours une vocation pédagogique, ils visent à instruire et éclairer le lecteur en lui indiquant ce qui est bien ou ce qui est mal. Ce sont souvent des contes « animaliers » comme ceux que nous avons mis dans la première partie, mais ils traitent d’importants sujets de société tels que l’avarice, le vol, la générosité, l’ignorance ou encore la stupidité. C’est généralement le plus rusé qui l’emporte, souvent indépendamment de toute considération morale. Il ne faut cependant pas considérer ces histoires comme cyniques, car elles se veulent un reflet de ce qui se passe dans la « vraie » vie quotidienne. La troisième et dernière thématique, que nous avons intitulée « contes initiatiques » relate diverses quêtes ou épreuves permettant au(x) personnage(s) principal (principaux) de l’histoire d’accéder à l’âge adulte. À la fin de la quête, le jeune homme ou la jeune fille (souvent malheureux(-euse) ou rejeté(e) par ses proches en début d’histoire) s’en tire toujours après de multiples rebondissements, et le récit se conclue alors sur un grand bonheur, affectif et matériel. Ce sont généralement des histoires assez longues, pleines de rebondissements où l’élément merveilleux est très largement prédominant : fétiches, fantômes, ancêtres se manifestent souvent via des effets qui frisent le miracle. On navigue donc souvent entre le monde « réel » et le monde « invisible » (où vivent fantômes et autres créatures) où le héros entre grâce à une initiation qui échappe au commun des mortels, et en sort enrichi d’une grande sagesse. Une majorité de ces contes ont été recueillis auprès des Bassa. Enfin, nous avons voulu enrichir cet ouvrage avec une sélection de proverbes et dictons que nous avons souvent entendus au cours de nos déplacements à travers le pays, puis nous avons essayé, soit de trouver leur équivalent en français, soit d’en traduire le sens. Là encore, lorsque nous avons mis entre parenthèse l’origine ethnique, il s’agit le plus souvent de l’ethnie de la personne qui nous avait transmis le dicton ou le proverbe, mais celui-ci peut avoir des origines bien plus vastes : bien des proverbes se retrouvent d’une ethnie à l’autre, parfois même d’un pays à l’autre. Nous vous souhaitons une bonne lecture, en espérant que vous vous laisserez séduire par la magie de ces contes traditionnels camerounais, et qu’ils pourront vous donner l’envie de découvrir toute la culture de ce pays.
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