Violette, il est impératif que nous ayons une conversation des plus sérieuses.
Coolman, je vous en conjure, ne faites pas subir à ma mère les conséquences de mes actes.
Chacun ici se plaint de la même chose. Il est essentiel que vous preniez en charge la cuisine dorénavant. Bernadine s’occupera uniquement de ses tâches habituelles, et il en ira de même pour vous.
Je crains de ne pas être à la hauteur des attentes des maîtres et de compromettre l’emploi de ma mère par mon incompétence.
Je comprends vos appréhensions. Cependant, si je continue à tolérer cette situation, c’est moi qui me retrouverai dans une position délicate.
Ma mère sera de retour dans trois semaines.
Par égard pour notre amitié, je consentirai à ignorer la situation pendant trois semaines, pas un jour de plus.
Je vous suis infiniment reconnaissante, Coolman. Votre bonté est sans égale.
Il n’y a pas de quoi. À présent, allez assister Bernadine dans la préparation du dîner.
Coolman est un homme d’une grande noblesse d’esprit, et j’ai eu une chance inouïe. D’ici le retour de ma mère dans trois semaines, je dois veiller sur son poste. Nous avons échangé ce matin par téléphone. Sa santé s’améliore progressivement et son retour est imminent. Mon cœur se gonfle de joie pour elle. Elle éprouve une fierté immense à mon égard et se réjouit de mes accomplissements. J’ai su préserver son emploi tout en veillant sur sa santé. Sonia est une femme exceptionnelle; sa cuisine est un ravissement pour les sens, un véritable festin pour l’âme. Elle a su aimer et persévérer même après la perte de mon père, luttant seule pour notre bien-être sans jamais envisager un nouveau mariage. Qui d’autre aurait cette force ? Seule une femme résolue et éclatante pourrait accomplir un tel exploit.
En pénétrant dans la cuisine, je saisis un tablier et m’adresse à Bernadine :
Depuis mon arrivée, j’ai adopté le rôle d’observatrice par pure sottise. J’aurais dû m’impliquer dans la préparation de chaque plat et ainsi acquérir un savoir précieux. La peur m’a paralysée et je vous prie d’accepter mes excuses.
Tu n’as point besoin de te justifier, ma chère enfant. Tu sais combien j’affectionne la cuisine. Avant que ta mère ne prenne ses fonctions en tant que chef cuisinière émérite, c’était moi qui régalais les maîtres avec mes mets. Chaque plat confectionné était source d’une joie immense pour moi. Je connais ta mère depuis son arrivée et elle ne cessait de me répéter qu’en dépit de ses talents culinaires exceptionnels, sa fille était une cuisinière désastreuse, probablement la pire au monde.
Rires. Ma mère avait donc scellé mon sort bien avant mon arrivée ici.
Évidemment. J’étais au courant que tu n’avais aucune compétence en cuisine mais je n’ai rien dit. Le dessert que tu as préparé l’autre jour, c’était Maître David qui t’a assistée, n’est-ce pas ?
Comment avez-vous deviné ?
Maître David cuisinait souvent avec ta mère; il raffole des desserts et il savait pertinemment que tu n’avais pas hérité du talent culinaire maternel.
Je me sens terriblement honteuse à présent.
Ne t’en fais pas, il y a du positif : tu excelles dans les tâches ménagères et tes talents décoratifs sont remarquables.
Mais cela ne suffit pas… Je n’ai jamais pris le temps d’apprendre à cuisiner avec ma mère car je méprisais cette activité. Pour moi, c’était une humiliation car je ne me voyais pas destinée à cela.
Ce matin-là, j’ai consacré ma matinée à la cuisine aux côtés de Bernadine. J’ai énormément appris et pris plaisir à cette activité. Mon seul regret est de ne pas avoir partagé ces moments avec ma mère plus tôt.
Une fois le déjeuner achevé, je dispose les plats destinés aux maîtres avec soin, puis je confie le tout à Kaleb pour qu’il les apporte au bureau.
Il ne prononce aucun mot, et j’apprécie son silence. Je refuse d’évoquer le sujet. Il me reste seulement trois semaines à tenir ici, et je dois à tout prix éviter les problèmes.
Cela fait une éternité que je n’ai pas franchi les portes du manoir. N’ayant aucune obligation cet après-midi, je décide de m’octroyer une promenade au parc.
Je me débarrasse de mon uniforme pour enfiler un legging, un haut léger et des baskets. Je rassemble mes cheveux en une queue de cheval, applique un peu de maquillage et me parfume délicatement.
Prête, je prends la direction de la sortie. Il est grand temps de m’éloigner de ce manoir étouffant.
À l’extérieur, je marche d’un pas mesuré vers l’arrêt de bus le plus proche.
Le quartier respire l’opulence, n’affichant que des demeures bourgeoises. Alors que je déambule, une Ferrari s’immobilise brusquement devant moi. Qui cela peut-il bien être ?
Inconnu : Crois-tu vraiment que je te rémunère pour envoyer un chauffeur nous servir alors que tu n’es même pas l’auteur des plats ?
Violette : Maître David, c’est vous ?
David : Oui, moi. Y a-t-il un problème ?
Violette : C’est moi qui ai préparé le repas d’aujourd’hui.
David : Tu as bénéficié d’une liberté excessive ces derniers temps. Tu es licenciée.
Violette : De toute façon, rien de ce que vous faites ne me surprend. Vous êtes un être cruel et malveillant. Vous avez ruiné ma relation amoureuse, ma vie entière et maintenant vous cherchez à nuire à ma mère. Depuis mon arrivée, vous n’avez cessé de me rabaisser et de me blesser. J’ai refusé de servir les repas à l’entreprise pour préserver l’emploi de ma mère et rester loin de votre influence néfaste. Mais il semble que votre unique désir soit de me voir perdre ce travail. Votre haine envers moi est si profonde alors que je ne vous ai rien fait. Je n’ai même pas encore célébré mon dix-neuvième anniversaire et vous souhaitez déjà me voir orpheline et sans soutien ? Vous avez trente ans, Maître, pourquoi ne pas vous concentrer sur votre propre vie et votre famille ? Si vous êtes si acharné à détruire celle des autres, c’est sans doute parce que la vôtre est inexistante.
David : Je ferai en sorte que ni toi ni ta mère ne trouviez d’emploi en Europe.
Violette : Allez-y, faites ce qui vous plaît. De toute façon, je vous méprise du plus profond de mon être.
Sur ces mots, je prends la fuite sans but précis.
Ma vie s’effondre autour de moi. J’ai anéanti l’avenir de ma mère. Que va-t-on devenir maintenant ? Son dernier traitement n’est même pas encore payé et voilà que je gâche notre seul espoir.
Perdue dans mes pensées, je cours sans prêter attention à mon environnement jusqu’à ce qu’un coup de klaxon retentisse soudainement. Trop tard pour réagir ; la voiture qui fonçait vers moi m’a percutée.
Je roule sur le sol pendant une trentaine de secondes avant de sombrer dans l’inconscience. Suis-je morte ?