Il s'est écoulé une septaine depuis que Jason et moi avons délié nos vies. Depuis, mon sourire s'est évanoui dans l'éther.
Telle une caravelle égarée dans l'orage, sans astrolabe pour guider sa course, je me trouve désemparée, aveuglée par l'absence d'un cap à suivre.
L'inattendu m'a frappée, tel un éclair zébrant le firmament sans crier gare, me laissant hébétée, les sens abasourdis par l'impensable rupture. Ma peine est un gouffre abyssal, si intense que point je n'ai pu converser avec Maître Davis. Cette affliction, telle une chape de plomb, pèse sur mon être, semblable à un ciel plombé qui se refuse à la clarté, où chaque souvenir jadis radieux se mue en larme céleste, s'ajoutant à la tempête de mon cœur. Ma mélancolie est un feu qui ne s'éteint point. Mon rire s'est tu. Tout ce que je convoite, c'est l'immensité solitaire. Elle s'étire, vaste comme le Sahara, un isolement qui déploie ses ergs jusqu'à l'horizon infini.
Chaque aurore, tel un rituel immuable, je m’éveille, accablée par la monotonie de mes obligations. L’eau glaciale de la douche ne suffit pas à laver l’indignité de mon uniforme de servitude. Dans la cuisine, je récupère les plats des maîtres Lemaire des mains tremblantes de Bernadine, et je m’engage dans le labyrinthe des couloirs pour leur apporter le petit déjeuner. Je commence par Maitre David, poursuis avec Maitre Damien et termine par Maitre Davis. Nos échanges, autrefois cordiaux, se sont mués en affrontements silencieux. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même, une cuisinière réduite à l’état de marionnette, tandis qu’eux, les maîtres, se complaisent dans leur rôle d’éternels bénéficiaires. Ce qui me révolte au plus profond de mon être, c’est leur absence totale de remords, leur indifférence face à l’injustice de notre condition.
Je progresse, pas après pas, vers la chambre de Maître David, sans frapper, la tête courbée sous le poids d’une colère contenue.
Violette _ “Votre petit déjeuner, Maître.” Je dépose le plateau et m’apprête à quitter la pièce. Mais ce jour-là, avant que je ne franchisse le seuil, Maître David m’interpelle, brisant le silence de manière inattendue.
David _ “Je suis désolé, Violette. J’ignorais que ton amour était d’une pureté et d’une intensité si grandes.”
Violette _“Si vous avez terminé, Maître, permettez-moi de me retirer.”
David _“Hélas, ton indifférence me cause une peine insupportable. Sache que, d’une manière ou d’une autre, tu comptes pour moi.”
Violette _ “Je dois servir les autres, je me retire, Maître.”
Sur ces mots, je m’éloigne, refusant de lui accorder la moindre importance. Ces frères se croient tout permis. J’ignore ce qu’ils ont dit ou fait à Jason, mais je suis convaincue que ma rupture est de leur fait, et pour cela, je leur vouerai une haine éternelle.
Après Maître David, je me dirige vers la chambre de Maître Damien. Je pénètre dans son antre avec le plateau en main. Violette _ “Votre petit déjeuner, Maître.” J’avance, dépose le plateau sur la table et me dirige vers la sortie.
Damien _ “S’il te plaît, reste aujourd’hui. Ne me fais pas ça.”
Violette _ “Permettez-moi de me retirer, Maître.”
Damien _ “Jamais. Tu ne comprends donc pas que je t’aime ? Ton indifférence me consume à petit feu. Mon amour pour toi est sincère, Violette.”
Violette _ “Mon cœur appartient entièrement à Jason, tandis que vous, je vous méprise.”
Sur ces mots, je quitte sa chambre.
Il ne me reste plus qu’à servir Maître Davis, et lui, je le déteste avec une ardeur brûlante.
Je pénètre dans sa chambre, le plateau en main, et dépose le petit déjeuner sur la table.
Violette _ “Le petit déjeuner est servi.” Sans un mot de plus, je quitte la pièce. Contrairement à ses frères, il ne cherche pas à me retenir. Cet homme dénué de substance sourit, comme s'il se délectait de ma souffrance. Quelle espèce de monstre peut bien se réjouir ainsi ?
Après le départ des éminents maîtres Lemaire, je me trouvai investie des labeurs domestiques dévolus à Bernadine, en raison de ma piètre habileté culinaire. Mon rituel débutait toujours par l'enceinte de maître David, l'âme qui m'avait le moins déçue, celui qui, malgré l'ombre de la mélancolie qui m'enserrait, prenait l'habitude de me gratifier de douceurs nocturnes. Ce geste, aussi simple qu'inspirant, m'offrait réconfort, mais la quête de reconquête de Jason exigeait de moi une prudente réserve envers les frères Lemaire.
La chambre de David, toujours empreinte de jovialité, d'ordre et de bienveillance, reflétait fidèlement son être. Sa demeure était toujours imprégnée de jovialité, d'ordre et de bienveillance, reflétait parfaitement sa nature, ce qui m'attire le plus chez lui.
Mais je devais bannir ces pensées et me concentrer sur Jason, mon seul et unique amour.
Après avoir métamorphosé ses draps et ramassé son linge maculé, je quittai son antre pour investir celle de maître Damien, perpétuellement soumise au chaos, un homme au désordre notoire.
Avançant tête baissée, j'ouvris sa chambre avec la précaution d'un pèlerin dans un sanctuaire. Quelle surprise m'attendait là ! Mon émoi fut palpable lorsque je fus surprise en flagrant délit par des visiteurs inattendus
Violette _ “Désolé, maître, j’ignorais que vous étiez là.”
Inconnue _“Pourquoi ta cuisinière entre-t-elle dans ta chambre ?
« Violette, pourquoi une simple cuisinière ose-t-elle fouler le sol de ma chambre ? » s'interrogea maître Damien, suivi d'une remarque plus acerbe de son accompagnatrice.
Dans un silence pesant, je tentai d'expliquer ma présence, mais mes mots se dissolvaient dans l'atmosphère chargée d'animosité.
Damien : “J’ignore. Ce n’est pas l’heure du déjeuner. Que fais-tu ici ?”
Violette : “Désolé, maître, je…”
Damien : “Qu’est-ce que la cuisinière fait dans ma chambre sans plateau ?”
Violette : “Bernadine ne se sent pas bien, et je lui ai proposé de faire ses corvées à sa place.”
Damien : “Délicate attention, mais ne recommence plus jamais. Si elle n’est pas apte à faire correctement ses corvées, qu’elle démissionne.”
Inconnue : “Ou alors c’est vous qui êtes nul en cuisine. Quoiqu’il en soit, après notre mariage, je le découvrirai.”
Violette : “Mariage ?”
Inconnue : “Oui, je suis la fiancée de Damien Lemaire.”
Violette : “Vous êtes également l’ex de qui nous savons ?”
Inconnue : “J’admire ton intelligence. C’est exact.”
Violette : “Vous me répugnez davantage, maître. Je me sens toute dégoûtée. Je crois que j’en ai fini avec cette pièce.”
Damien : “Gardez vos commentaires pour vous. De toutes les façons, dans trois semaines, votre mère sera de retour, et vous reprendrez votre ancienne vie.”
Le mépris dans leurs regards me souillait d'un dégoût profond. Et lorsque l'annonce de leur union fut prononcée, un sentiment de désolation m'assaillit, noircissant davantage mon âme.
Face à ces humiliations, je me tus et poursuivis mon labeur sans répliquer. Pourtant, tandis que j'accomplissais les tâches dans la chambre de David, une pensée obscure s'insinua dans mon esprit, nourrissant le désir de canaliser ma colère à travers des actes plus sinistres.
Pourtant, en frottant les surfaces, l’idée de dissimuler quelques clous ou aiguilles dans son lit me traversa l’esprit. Après tout, la vengeance était un plat qui se mangeait froid, et maître Davis avait peut-être sous-estimé ma détermination.