Manhattan – 5th Avenue
NEW YORK – U.S.A. - 30 avrilLa casserole qui nous conduit fait plus de bruit qu’une horde de Ferrari au départ des vingt-quatre heures du Mans.
Repeinte avec des rouges différents, selon qu’ils couvrent les ailes ou le capot, la Camaro ne passerait pas un contrôle technique français. Par quelle grâce roule-t-elle encore ?
Denise se marre en jetant les clés à un voiturier perplexe.
— Tu as le invitation ? demande-t-elle, amusée par ma honte de nous voir arriver avec ce tas de ferraille qui m’a pourtant sauvé d’une poursuite en voiture.
— Ouais.
Je remonte un futal qu’elle m’a dit appartenir à son frère, mais qui doit dater d’avant les deux liposuccions du frangin. La ceinture croco jure, non seulement par son teint verdâtre, mais aussi par le trou improvisé que j’ai dû y faire pour qu’elle me tienne le pantalon à hauteur des hanches. La veste n’est pas non plus un modèle d’élégance. Je ressemble à un cow-boy qui aurait retrouvé le costard de son grand-père pour aller au mariage de sa petite-fille.
Le carton d’invitation n’est pas un sésame absolu. On nous demande nos papiers d’identité et après un portique, nous sommes fouillés. Sympa les soirées dînatoires de Mister Adam !
— Tu sais pourquoi nous sommes ici ?
— Parce que tu ne trouver pas le numéro de son rue…
Je hausse les épaules.
— Il est le nouveau Secrétaire Général de les United Nations, ajoute-t-elle, histoire de justifier son abonnement au New York Times.
— Non, Denise. Le Secrétaire Général des Nations Unies est Ban Ki-Moon. Eli Adam est le Président de l’Assemblée Générale de l’ONU. Il remplace Sheikha Haya Rashed Al Khalifa.
— Ce n’est pas si mauvais, non ?
— Ce n’est déjà pas si mal, en effet… C’est une position stratégique.
Nous nous mêlons à un ballet de smokings. Dans la jungle un peu sombre des pingouins, voici les couleurs bariolées d’une garde-robe féminine à faire pâlir les enseignes de l’avenue Montaigne à Paris. On dirait Christian Lacroix métissé avec Kenzo. Je me précipite, par réflexe, vers le bar « Moët & Chandon ». Les amuse-bouches concoctés par Daniel Boulud sont le gage d’une bonne cuisine française. Moi qui croyais que le padrino Cipriani allait nous faire des pâtes… Le bar à champagne est gardé comme Guantánamo.
Nous sommes cantonnés au rez-de-chaussée. L’étage doit être réservé aux tireurs d’élite de l’homme le plus puissant donc le plus protégé du monde : le Président des États-Unis d’Amérique !
Il arrivera avec un retard de quinze minutes programmé. Ce seront même des minutes de cent vingt secondes. Sécurité oblige.
Il fera un discours de cinq minutes. Ce seront des minutes de trente secondes. Stratégie toujours ?
Puis entrera un homme que j’imaginais plus petit, moins musclé.
Encadré par dix « robocops » puis conduit vers un micro peu discret, je prête attention au discours.
— Monsieur le Président, Monsieur le Maire, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs…
Je n’avais pas vu Julia Roberts. J’en ai perdu la plupart des mots du conférencier.
Elle est rayonnante. Avec ce légendaire sourire de fée…
Et là, Robert de Niro, et là encore, Tom Hanks, Jennifer Lopez, Angélina Jolie et Brad Pitt, Halle Berry, mais aussi Rihanna, Beyoncé, ou encore Dan Brown, qui, s’il avait vécu mes dernières quarante-huit heures, en aurait fait un best-seller. Stephen King, Georges Lucas, Ridley Scott, Steven Spielberg complètent le tableau people.
Au chapitre des personnalités s’ajoutent deux anciens présidents des États-Unis ainsi que Bill Gates et Ted Turner…
J’en oublie de me ruer sur le champagne…
Comme lobotomisé, je reviens au discours d’Eli Adam.
— …et je vous remercie de la confiance que vous me faites. J’espère être à la hauteur de cette mission…
J’entends, perplexe, applaudir le peuple américain.
— …je vous suis reconnaissant d’avoir accepté d’être présents à cette petite fête.
Je souffle à l’oreille de Denise :
— Qu’est-ce qu’il raconte ? Ce n’est qu’une petite fête ? Que sera la grande alors ?
— Non, ce qu’il dit, c’est qu’à les United Nations, la cérémonie sera plus… comment vous dites en français… plus…
— Plus quoi ? Je n’en sais rien. Moins intime certainement.
Denise rit. Il faut que je lui suggère d’arrêter de rire.
— Bon ! Qu’est ce qu’on fait ?
— On va manger ! clame-t-elle en se ruant sur le buffet.
Il faut que ce soit au moment où j’ai la bouche pleine comme un édredon à plumes, que vienne à moi un homme auquel je n’imaginais pas devoir serrer la main un jour.
Écrasé par deux taureaux qui lui tiennent lieu de gardes du corps, je tends une main vers celle qui m’est offerte. Celui qui l’agite est le Président des États-Unis.
Il me dit, comme s’il me connaissait :
— Thank you for coming19 !
Et n’ajoute rien…
Je bave un peu de caviar, éructe un mot de remerciement qu’il n’écoute pas, si j’en crois son salut immédiat à une autre victime, qui elle aussi sous le pressoir des deux bovins protecteurs, ne peut que sourire sans même lever un bras plus haut que la braguette.
Vient alors un salut que je n’attendais pas plus, mais qui lui, me fait mourir de plaisir. La main tendue, Julia Roberts m’invite à la lui b****r. Ce que je m’empresse de faire, non sans avoir essuyé ma bouche avec une serviette arrachée à Denise qui ploie un genou devant l’actrice comme si elle avait vu la Vierge.
Je regarde la star de mes rêves. Elle est resplendissante, mais n’efface pas l’image de Sofia.
Puis s’arrête devant nous Eli Adam. C’est un homme sans âge, de taille moyenne, d’allure athlétique, musclé, la peau ambrée, le cheveu fin, noir, coiffé avec une volontaire négligence, les yeux d’un bleu opale, légèrement bridés. Il croise de grandes mains soignées, garnies d’un anneau de platine ou d’argent à l’annulaire droit, comme une alliance. Son costume strict est de toute évidence coupé par un couturier italien ! De teinte gris anthracite, il est à peine éclairci par une chemise blanche au col haut. La cravate noire est de velours satiné.
Il me sourit avec une élégance et une sympathie conquérantes.
— Enfin ! soupire-t-il en français, me serrant les deux mains.
— Vous…
— Je suis Eli Adam.
— Mais, votre numéro…
— Vous n’avez pas trouvé, je sais.
— Je vous assure que j’ai essayé.
— Demain, à neuf heures et demie, mon chauffeur vous attendra devant l’immeuble de Mademoiselle Allen.
— Je…
— A demain Monsieur Laval.
Sont-ce ces yeux d’un bleu infini, la beauté de son visage sans ride, la finesse de ses traits, son maintien altier, sa voix grave ? Je ne trouve rien à répondre sinon…
— J’y serai.
Un salut presque asiatique…
Un sourire à Denise et nous nous retrouvons elle et moi, un peu décontenancés, à oublier le caviar, Julia Roberts et le Président…
19 Merci d’être venu !