Adam’s Street – Brooklyn, New York U.S.A. - 1er mai-1

2023 Mots
Adam’s Street – Brooklyn NEW YORK U.S.A. - 1er maiPour la première fois de ma vie, je monte à bord d’un hélicoptère. Malgré l’appréhension, je trouve l’expérience ludique. Eli Adam a vraiment bien fait les choses ; limousine identique à celles qui avant-hier dansaient leur chorégraphie autour des immeubles d’Adam’s Street, chauffeur de maître, parlant le français. J’ai cru qu’on se dirigeait vers Brooklyn Bridge. Le chauffeur de la Lincoln m’explique qu’on ne peut pas rejoindre les bureaux d’Eli Adam par la voirie. Nous nous arrêtons donc devant les grilles de l’héliport d’United Nations Headquarters. Je suis dans l’instant porté par cet étrange insecte noir. Le pilote me montre la calvitie des gratte-ciel new-yorkais. Il manipule son stick de pilotage avec une dextérité qui m’épate. Il est coiffé d’une casquette bleu marine où est inscrit sur le devant, juste au-dessus de la visière et en lettres d’or : United Nations. Il porte des Ray Ban d’aviateur, une chemise blanche à courtes manches galonnée de barrettes aux épaules. Sa main gauche gantée désigne un trou béant : Ground Zero ! — Mister Adam leur a déclaré la guerre ! — À qui ? — À ceux qui ont fait cela ! — Al-Qaïda ? — Aux coupables. J’ai l’impression d’avoir commis une énorme bourde. Je me réfugie dans la contemplation des rives de l’Hudson, caressées par des vagues fermentées, agitées par un remorqueur qui aurait pu être dessiné par Tex Avery tant son nez caricatural se lève sur l’incessante révolte de la marée montant jusqu’à North Cove Yacht Harbor, que nous survolons. — Pourquoi ce détour ? — Depuis le 11 septembre, nous évitons le quartier des banques. Je viens de laisser Denise à sa grasse matinée. Résigné à ne pas mettre en marche la trop bruyante machine expresso, j’ai bu une émulsion d’eau bouillante et de poudre noire, et déjà, ce balancement aérien sonne le rappel des petits fours d’hier soir. — On arrive ! hurle le pilote qui craint pour ses sièges en skaï. Deux minutes plus tard, apaisé, un peu ivre de cette danse céleste, je m’engouffre dans un tunnel en plexiglas, puis m’assieds sur le siège d’un ascenseur dont la superficie rivalise avec celle de mon studio parisien. La décoration est hallucinante. Je vais m’enquérir du type d’éclairage dont il est doté quand le groom me signale qu’on est arrivé. Je pénètre dans un salon qui ressemble à l’intérieur d’une soucoupe volante. Eli Adam m’attend, flanqué de ses deux assistants, les Blues Brothers de l’aéroport. Ils s’avancent vers moi, Adam la main tendue, les deux autres les mains jointes. — Soyez le bienvenu Monsieur Laval ! lance le maître des lieux. — Salut ! dis-je, pour marquer ma différence sociale. — Vous connaissez Caïn et Abel ? demande-t-il en invitant les deux bodyguards20 à s’approcher. — Méfiez-vous de l’aîné des deux ! — Bravo, Monsieur Laval. — Je vous avertis que j’ai mis la statuette en lieu sûr. Notre négociation me convaincra peut-être de l’en sortir… — Nous en reparlerons après un verre de bienvenue. Je nous ai fait monter un Gewurztraminer vendange tardive… bien frais ! ajoute-t-il. — Comment savez-vous ? — Que c’est votre vin préféré ? Uniquement à l’apéritif… Sinon, je crois que vous êtes un inconditionnel des Bourgogne blancs et au repas, d’un Pomerol. Vous avez une préférence pour le Clos René, dans les millésimes 2000, 1996, 1982 et 1975. Très bon choix. Vous êtes œnologue, Monsieur Laval. Il m’observe avec empathie. Personne, sinon quelques amis intimes, ne m’a jamais regardé avec cette forme de tendresse particulière. Nous entrons dans une immense galerie mise en valeur par un éclairage qui ferait pâlir de convoitise les directeurs photos des meilleurs films hollywoodiens. Adam prononce un mot dans une langue incompréhensible et d’autres faisceaux s’allument, laissant nos rétines dans l’expectative durant quelques secondes, comme lorsque s’éclairent soudainement les illuminations de Noël. S’offre alors à ma vue un extraordinaire musée archéologique. Si ce n’est au Louvre ou au British Museum, je n’ai jamais vu, dans un lieu privé, de telles merveilles. — Ma collection personnelle, dit Adam, affichant sa fierté. Je m’approche des statuettes. — Elles sont sumériennes, sémitiques, babyloniennes… Là, tout au fond, deux arbres généalogiques, avec, disposées en pyramide, les familles complètes des dieux du panthéon oriental. Deux mille mètres carrés de l’histoire de Dieu ! clame Adam, ravi que je sois fasciné par cette découverte. Tout ce qui se trouve ici est authentique. Vous êtes devant six mille ans de l’histoire des dieux. — Seulement six mille ans ? — Je me limite aux seules dates dont on dispose en matière d’Histoire des religions monothéistes. Le Gewurzt » me paraît meilleur qu’un champagne millésimé et je suis affalé dans un sofa en cuir blanc. — Quel est votre prix, Monsieur Laval ? — Tout d’abord… — Vous souhaitez être rassuré sur ma solvabilité ? — Oui, c’est cela… — Vous avez un ami en Suisse, Monsieur Fabrice Tellier, n’est-ce pas ? — Comment savez-vous cela ? — Je sais. — Oui, bon, quoi… Fabrice ? — Il est plus de quinze heures à Genève. Dans une heure, le temps du déjeuner que vous me ferez l’honneur de partager avec moi, Monsieur Fabrice Tellier se rendra dans une banque privée de l’ABPS, chez Bordier & Cie, vérifiera qu’un numéro de compte a été ouvert à votre nom et sur lequel j’aurai versé la somme dont nous allons convenir. Ensuite, pour votre sécurité, il a procuration pour faire virer cette somme sur un compte que vous lui désignerez ou à défaut que vous lui demanderez d’ouvrir dans la banque de votre choix et n’importe où. — Vous croyez vraiment que ça se passe de cette manière ? — Avec moi, oui. Vous êtes sous ma protection. N’oubliez pas que vous circulez à New York avec des papiers américains et que vous n’avez pas été inquiété par la douane. — Grâce aussi aux deux molosses. Mais où sont-ils ? — Ils nous ont quittés. Adam éclate de rire. — Évaluons Monsieur Laval ! — Je dois me renseigner. Il faut que je pose la question à des spécialistes… — Ah non, nous avons perdu assez de temps. — Alors… — Cinq millions de dollars sont déjà bloqués sur un compte à votre nom. — Quoi ? Vous allez m’acheter cinq millions de dollars une statuette. C’est de l’or certes, mais il y a trente grammes et… bon, c’est ancien, mais quand même… C’est sûr ? Cinq millions de dollars ? — C’est fait Monsieur Laval ! — Heu… je peux téléphoner à Fabrice ? — Bien entendu, mais laissez-le terminer son déjeuner. Il est chez Philippe Chevrier, au Domaine de Châteauvieux, où il déguste le porcelet laineux d’Aire-La-Ville rôti à la tomate et marjolaine. Personnellement, j’aurais pris le homard grillé aux girolles et beurre de corail au citron confit, mais c’est une question de goût. S’il y ajoute le dessert, surtout le rafraîchi de petits fruits rouges à la gelée de Coteau du Layon, il faudra attendre un moment ! — Vous vous moquez, Fabrice ne mange que des hamburgers ! — Pas quand c’est moi qui régale ! — Attendez, vous arrosez mon pote pour qu’il… — Pour qu’il soit heureux oui ! Car ce n’est pas parce qu’on vit en Suisse qu’on est milliardaire n’est-ce pas ? — C’est vrai, il ne va pas bien mon Fabrice. Mais c’est à cause d’une p… — Et bien je puis vous assurer que là, pour le coup, il va bien. Mademoiselle Shakira Isabel Mebarak Ripoll n’a pas pu venir à notre cocktail d’hier soir, car je lui ai demandé de me rendre un tout petit service : accompagner Monsieur Fabrice Tellier pour un déjeuner chez mon ami Philippe Chevrier. — Vous voulez me faire croire que Fabrice s’envoie… — Un porcelet laineux ! — Oui, mais en compagnie de Shakira… Mais il en est dingue amoureux. Il collectionne toutes ses photos, ses disques, ses interviews… Je marque un temps de réflexion. Tout ceci me dépasse. — En tête-à-tête ? — Et sans paparazzi ! — Je ne vous crois pas. — Bon d’accord, j’envoie un photographe si vous le souhaitez. Mais pour votre seul usage ! — Vous êtes mythomane ! — Amusant ! Allons, je vais vous montrer ma collection de dieux. J’avance, perplexe, vers la pyramide des panthéons divins. — Voici les origines mésopotamiennes des dieux ! fait mon généreux acheteur. De ce côté, l’arbre généalogique babylonien. Regardez, là, vous la reconnaissez ? — Nous n’avons pas gardé les vaches ensemble, mais en effet elle me regarde tout comme. — Vous ne croyez pas si bien dire, c’est Ishtar. Elle eut une consœur dans la mythologie égyptienne sous le nom d’Hathor, la déesse vache, qu’adorèrent les Hébreux sous la prêtrise d’Aaron, le frère de Moïse. Nous nous tournons vers l’arbre qu’il vient de me désigner comme étant celui de la civilisation judéo-chrétienne. — N’est-elle pas aussi la vôtre, Monsieur Adam ? — Détrompez-vous ! Pas plus en tout cas que les asiatiques, les africaines, ou l’indienne… Ces civilisations sont souvent bien plus anciennes que la mésopotamienne. Elles pourraient donc être davantage à l’origine des croyances en des dieux voire en un dieu unique. — Je croyais que le monothéisme était hébraïque. — Il l’est, maintenant. Mais il ne le fut pas toujours. Et précèdent à l’écriture de la Bible bien des monolâtries. — Zoroastre ? — On peut imaginer qu’Esdras, le compilateur le plus important des livres bibliques, se soit laissé influencer par des prophètes perses et d’autres écrits. — Vous êtes bibliste ? — Je suis curieux. — Moi aussi Monsieur. Et j’aime comprendre. Qui suis-je pour vous ? — Vous êtes l’homme qui m’apporte un chaînon manquant à ma collection. Et bien plus que cela… Je suis soudainement distrait par une statuette qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la mienne. — On dirait… on dirait… — El, le dieu sémite. — Mais on dirait… — Votre statuette ? Mais c’est votre statuette Monsieur Laval ! Mon sang ne fait qu’un tour. J’ai pourtant mis l’antiquité en sécurité dans le coffre-fort du Waldorf… Avant de pouvoir réagir, les deux colosses m’encerclent les bras pour m’immobiliser. — Vous êtes un escroc ! Vous m’avez volé la statuette ! Je me débats désespérément, mais l’étreinte des deux costauds ne me permet que d’épuiser mes forces vainement. — J’ai pris un peu d’avance sur notre affaire. L’argent est déjà sur votre compte suisse et Fabrice Tellier va vous le confirmer très vite. Cinq millions de dollars, Monsieur Laval ! C’est notre accord. La statuette pour moi et les cinq millions de dollars pour vous ! — Qui me prouve que ce compte… cet argent… — Encore quelques instants de patience, Bertrand. Bientôt votre ami vous confirmera tout cela. — Je n’aime pas vos procédés. — L’argent est versé depuis hier soir. — Et le montant ? Vous ne m’avez donc pas laissé le libre arbitre. Le droit de discuter… Adam est pris d’un rire sardonique. Puis s’exclame, feignant la colère : — Vous avez détruit, à Ougarit, un stock d’antiquités qui m’appartient. Je suis le mécène de ce chantier. Vous avez dérobé la statuette… Un soupir l’apaise. Adam me regarde avec toujours autant de bienveillance. Décidément, cet homme me surprend. — Je voulais… Je balbutie. — Je… Je… voul… Il m’interrompt. — Le monde est plein de gens qui voulaient… — Mais… — Vous auriez fixé votre prix à cinq mille dollars… Je réfute. — Je n’ai pas dit cela. Il me répond presque tout bas, dans un souffle. — Vous alliez le dire lorsque je vous ai proposé cinq millions de dollars ! Il a raison. — Pourquoi voulez-vous me payer, puisque c’est à vous ? L’étreinte des deux boules de muscles se libère. — Cette question, à elle seule, est une réponse, Bertrand. — Vous allez me répondre à une autre : la grosse automobile noire qui m’a lancé votre invitation à la soirée m’avait poursuivi la veille et on m’a tiré dessus… Vous voulez ma mort ou seulement la statuette ? — Seulement la statuette. — C’est pourtant votre voiture ? — Et les balles étaient en caoutchouc. La police de New York vous la confirmé. Caïn adore jouer au tire-pipes ! — C’était lui ? — Monsieur Laval, vous n’étiez pas encore depuis six heures à New York, que vous aviez déjà montré le dieu El à une serveuse de bar ! Ce petit coup de semonce était destiné à vous remettre dans l’axe : vous êtes ici pour une affaire des plus sérieuses. Et avec moi, on ne plaisante pas ! J’ai dû récupérer la statuette avant que vous la montriez à tout New York. — Denise est ma petite amie. — Comme votre amie journaliste qui occupe votre studio parisien, comme Sofia Comninos ou la petite Bédouine d’Ougarit ? Vous avez des petites amies dans chaque région du monde ! — Vous êtes un voyeur ! — Et vous un bavard, un vantard peu fiable ! Je regarde mon petit dieu, là-haut, au sommet de la dynastie d’autres divinités. — Ce sont les dieux de Canaan, continue-t-il, pour marquer une trêve… El et sa parèdre Ashera engendreront soixante-dix fils qui seront pères des déités de notre histoire. Voyez ici Haddad. Son frère est Yahvé, le Jéhovah des Armées de l’Ancien Testament. — C’est obscène ! Ce sont les relations incestueuses des dieux qui vont donner naissance à Celui qui nous interdit de b****r en dehors du sacrement du mariage ? Adam éclate d’un rire bizarre, un peu effrayant. — Où est l’argent ? Il tapote un numéro de téléphone sur un mobile que vient de lui tendre le gros Caïn. — Monsieur Tellier. Je suis Eli Adam. Je vous passe Bertrand Laval. Il me tend le portable. — Allo ? Fabrice ? Désolé, mais… Tu es au courant ? Tu te rends à la banque ? OK ! Tu me rappelles ? Hé vieux ! Navré de t’ennuyer pour ça… Je raccroche, trop vite, déstabilisé, cependant un peu rassuré. — Ne vous inquiétez pas Bertrand, ce dérangement a été dédommagé. — Comment ça ? — Cent mille dollars pour Monsieur Tellier. Venez, nous allons déguster quelques oursins sur ma terrasse en regardant les bateaux naviguer sur River. — Des oursins ? — C’est bien un de vos plaisirs gastronomiques ? — Les oursins, c’est la came de Sofia. Moi, ce serait plutôt « pâtes à l’italienne ». — Mademoiselle Comninos devait vous accompagner. Si vous n’aviez pas eu cet accès de folie en Syrie. Mais en bon Breton, vous goûterez bien un oursin ?
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