III

1403 Mots
IIILe samedi matin, Marie se réveilla donc seule. « Étel ou pas, tu n’étais pas obligée d’accepter », se disait-elle en s’étirant dans son lit. « Maintenant, tu vas devoir aller à Vannes à l’institut chercher toute ta docu’, téléphoner au directeur de l’école à Étel, aux Lecanuet pour qu’ils ouvrent la maison des Chassagne. Si c’est ça les vacances… » Après, elle pensa à Agathe, la femme de Yann Bellec, qui travaillait à l’institut et qu’elle rencontrait souvent à la cafétéria. Prise de remords, elle lui téléphona. Agathe Bellec était manifestement au bord d’une dépression nerveuse. Elle se sentait coupable. De quoi ? Eh bien, son mari n’était sûrement pas satisfait de la vie qu’il menait avec elle, puisqu’il était parti… Oui, il était préoccupé… Avait-il dit ce qui le tracassait ? Non, pas vraiment, mais Agathe était sûre que c’était de sa faute à elle. En tout cas, Yann ne s’était pas plaint des étudiants d’Étel… Ce qu’il avait fait mercredi soir ? Après le dîner, il avait passé un long coup de fil au professeur Lecourtois, directeur de l’Institut des Sciences Mérovéennes. Et puis il avait tourné en rond dans son bureau jusqu’à minuit… Le jeudi matin, il était parti tôt, disant qu’il devait passer à Vannes à l’institut avant d’aller à Étel. « C’est la dernière fois que je l’ai vu… », dit Agathe en éclatant en sanglots. Marie essaya de réconforter la jeune femme, se raclant la cervelle pour trouver des arguments qui arrachent Agathe à son sentiment de culpabilité. Mais dans un cas pareil, la marge de manœuvre est mince. Ou bien le bonhomme avait effectivement voulu quitter un mode de vie qui lui paraissait détestable, ou bien il avait été victime d’un accident… L’alternative n’était pas réjouissante. C’est donc un peu tristement que Marie commença les préparatifs de son départ, donna ses coups de fil et ferma la maison. * Quand elle quitta l’Institut des Sciences Mérovéennes de Vannes, sa petite voiture était chargée d’un ordinateur portable, de volumineuses notes de cours, de transparents pour les exposés, de crayons à transparents, ainsi que de diverses bibles de l’intelligence artificielle. Le tout coincé au milieu des draps, des serviettes de toilette et des torchons pour l’installation à Mortefontaine. Elle fulminait encore. Dans les couloirs de l’institut presque désert, elle avait rencontré le professeur Lecourtois, le nouveau directeur, qui lui avait fait ses recommandations de dernière minute avec un air jovial qu’elle avait trouvé totalement déplacé. Elle n’avait pas pu prévenir les Lecanuet de son arrivée, n’ayant pas trouvé leur numéro de téléphone dans l’annuaire ni sur Internet, et se sentait en état d’infériorité sur tous les plans. « Si le commissaire t’avait accompagnée », se disait-elle, « il se serait débrouillé pour te faire rire de tes malheurs. Seule, tu n’y arrives pas, pauvre débile… » À Auray, elle prit la route départementale 22 jusqu’à Belz, tourna sur la gauche pour Étel. Elle arriva au pont du Sach. Alors qu’elle aurait dû tourner à droite avant le pont, elle le franchit distraitement, continua jusqu’à Étel. Elle ne s’aperçut de son erreur qu’une fois arrivée sur la place de la mairie. Le soleil brillait. Elle rangea la voiture sur l’esplanade qui domine la rivière d’Étel, s’étira, sortit sa carte. « La route de Bignac… Voyons, voyons… Ah ! Mais c’est dans la commune de Belz… Il faut revenir sur tes pas et tourner à gauche après le pont du Sach. Tu aurais pu faire attention, quand même… » Et puis elle eut envie de voir le point de vue sur la rivière, sortit de la voiture avec Mathilde, s’avança sur l’esplanade. Mais elle ne voyait qu’un peu de l’embouchure, très loin, et le plan d’eau aménagé sur la rive gauche. Elle se dirigea vers la mairie qui avait une large terrasse au premier étage, se demandant si on lui permettrait d’y monter. À l’intérieur de la mairie, c’était une véritable ruche. Des touristes étrangers demandaient des plans, des dépliants, des adresses, un ouvrier en bleu de travail avait besoin d’une fiche d’état civil, une jeune fille lourdement voilée se faisait aider pour remplir des papiers. Elle était là, hésitant à déranger quelqu’un, quand une jeune femme souriante lui demanda ce qu’elle voulait. La terrasse ? Mais oui, pas de problème ! Le maire n’est pas là, on n’aura pas à le déranger. Vous comprenez, il faut passer par son bureau… Le bureau du maire, au premier étage, était une pièce très agréable, teck et acier brossé, avec une baie vitrée donnant accès à la terrasse. Marie, suivie de Mathilde, le traversa avec précaution, tout intimidée, et posa enfin le pied sur la terrasse ensoleillée. Loin en contrebas, elle découvrit la rivière grise, large et bouillonnante, un peu effrayante. Des vagues couvertes d’écume blanche comme de la neige soulignaient l’entrée de l’estuaire et ses remous mortels.* Des étendues de sable roux, immenses et sans arbres, entouraient l’embouchure, comme un désert plongeant dans la mer. Sur la rive en face, le sémaphore veillait sur l’entrée des bateaux. Marie resta un moment à contempler le lointain, rêvant à des promenades sans fin sur les dunes en compagnie du commissaire et de Mathilde. Quand elle revint sur terre, un peu éblouie par tant de soleil, il était plus de 16 heures. Elle décida de faire un tour en voiture dans Étel avant de revenir vers la route de Bignac, histoire de repérer l’École d’Électronique où elle devait remplacer Yann Bellec. Elle s’engagea avec précaution dans la rue de la Libération. C’était une rue semi-piétonne, très animée en ce samedi. Au bout de la rue, elle tourna à droite, s’arrêta sur la place des Thoniers. Elle entra dans le Syndicat d’Initiative, demanda des dépliants touristiques, repartit vers le Nord, longeant les quais. « Tu joues les touristes, Lafitte, mais tu vas être vissée sur ton ordinateur à préparer tes cours. Tu ne verras rien du tout… », ruminait-elle en tournant dans l’avenue Louis Bougo. Elle se rappelait que l’école se trouvait Square Jules Guillemin, lequel donnait dans la rue Brizeux. D’après le plan, cette rue était une longue impasse qui aboutissait au Sach** au nord de la ville. Mais où était la rue Brizeux ? Elle ralentit, tourna dans la rue Émile Saint-James, s’arrêta devant le lycée professionnel, repartit, aperçut la pancarte de l’École Maritime Aquacole. Mais d’École d’Électronique, point. Après avoir scruté plusieurs rues latérales, elle continua son chemin et se retrouva au rond-point à l’entrée d’Étel. C’était là. La rue Brizeux partait du rond-point et avait une direction à peu près parallèle au Sach. Vers le bout, les maisons s’éclaircissaient. Elle s’arrêta près d’un court de tennis attenant à un terrain vague, sortit sa carte, marcha avec Mathilde jusqu’au bord du Sach. En regardant la carte, elle s’aperçut, à son grand étonnement, que la route du moulin de Bignac suivait la rive d’en face. « Mais alors, tu pourrais aller à tes cours en bateau en dix minutes !… Oui, mais tu n’as jamais manœuvré un bateau de ta vie… Tu te couvrirais de pipi de chat… » Elle repartit et, au fond de la rue Brizeux, trouva sur sa gauche le square Jules Guillemin. C’était une impasse large et déserte. Elle descendit de voiture avec Mathilde et fit quelques pas. L’École d’Électronique était un ensemble assez moderne, peint en blanc, accolé à ce qui ressemblait aux vestiges d’une ancienne usine. Des bâtiments très bas, à toits en zigzag, surmontés d’une grande cheminée en brique, s’étendaient presque jusqu’au bout de l’impasse, entourés d’une friche remplie d’herbes folles. Il y avait un grillage en mauvais état. Mathilde se faufila dans un trou et disparut. En l’attendant, Marie marcha jusqu’au bout de l’impasse, aperçut un portail ouvert sur un parc. C’était le domaine d’un ostréiculteur. Il y avait de grands arbres, elle eut envie d’entrer mais elle n’osa pas. Un jeune homme roux qui portait des bottes et un bleu de travail apparut soudain, demanda à Marie ce qu’elle cherchait. — J’attends mon chien, dit Marie en souriant. — Où est-il allé ? Marie montra la friche à côté. — Ah ! dit le jeune homme. Il vaut mieux le récupérer vite fait. C’est dangereux, là-bas. Il y a des déchets, des puits, des chats sauvages… On doit toujours nettoyer, mais… — C’est une ancienne usine ? demanda Marie. — Une vieille chaudronnerie. Ça date de… Heu… Peut-être bien des années 40… Il y a des gens de l’école qui s’en servent, mais je ne m’y risquerais pas. — Ils se servent des bâtiments comme salles de classe ? — Ben… Je crois… Mathilde apparut soudain, sauta par le trou du grillage et galopa vers Marie. — Te voilà, coquine ! dit Marie. — C’est un drôle de chien que vous avez là ! Viens me voir, ma belle ! dit l’homme. Mathilde lui lécha la main. Il sourit et dit à Marie : — Vous savez, Mademoiselle, vous pourrez venir chercher des huîtres quand vous voudrez. Nous vendons aux particuliers. Venez avec votre grisoune ! — Merci Monsieur, dit Marie. * La barre d’Étel est un banc de sable qui s’est édifié au cours du temps à l’entrée de l’estuaire. Le franchissement de cette barre par les bateaux est délicat et a donné lieu par le passé à des accidents mortels. On citera par exemple le naufrage du canot expérimental du docteur Bombard en 1958. Ce drame a fait neuf victimes. ** Le Sach est un étang allongé au nord-est d’Étel qui se prolonge en rivière et va se jeter dans la rivière d’Étel au nord de la ville. Étel est ainsi entourée d’eau aux deux tiers.
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