IVQuand Marie arriva au pont du Sach, il faisait heureusement encore jour. La route du moulin de Bignac qui suit la rivière du Sach est une impasse qui s’arrête à l’ancien moulin. Elle trouva facilement Mortefontaine, à peu près à mi-chemin du moulin. Elle gara la voiture en face, du côté de la rivière.
Mortefontaine était une longère en pierre dorée, accolée à une grange dont le pignon regardait la route. La maison, un peu en hauteur, devait avoir une vue imprenable sur le Sach. Elle était entourée d’un pré quelque peu hirsute où poussaient des jonquilles. Un frêne et un pin parasol ombrageaient l’entrée orientée au sud.
Marie sortait de son sac la lettre de Marguerite ainsi que les clés de la maison lorsqu’elle aperçut deux hommes sortant de la maison.
Elle resta dans la voiture. Arrivés sur la route, ils parlèrent un moment ensemble. L’un des deux, chauve, à la silhouette ramassée, portait un costume gris et des chaussures noires, l’autre, grand et maigre, une casquette et des bottes boueuses.
L’homme au costume gris partit ensuite vers sa voiture, une Peugeot noire qui était garée devant la maison voisine. Il fit demi-tour et partit.
L’homme à la casquette avait vu Marie. Il s’approcha de la voiture.
— Est-ce que vous cherchez quelque chose, Mademoiselle ? demanda-t-il poliment.
— Monsieur Lecanuet ?
— Mais oui ! Yvon Lecanuet !
— Je suis Marie Lafitte. Enfin… Marie Cazaubon*. Une amie des Chassagne.
Marie lui tendit la lettre de Marguerite en disant :
— Je n’ai pas pu vous prévenir de mon arrivée, je n’ai pas trouvé votre numéro de téléphone dans la lettre de Marguerite Chassagne. Et dans l’annuaire…
Monsieur Lecanuet eut soudain l’air embarrassé.
— Ah oui ! C’est une histoire compliquée… Mais je vais vous ouvrir la maison et vous aider à vous installer. Heureusement, je n’ai pas mis les vaches.
Sur cette phrase quelque peu énigmatique, il ouvrit le coffre arrière, saisit le bagage de Marie, un énorme sac, et partit vers la maison.
Marie le suivit, chargée de l’ordinateur portable et d’un paquet de draps.
En une heure, elle fut confortablement installée au milieu des vieux meubles de la longère. Le chauffage central, probablement un peu quinteux, était complété par un radiateur électrique dans la salle de séjour. Elle fit le lit pendant que monsieur Lecanuet téléphonait à sa femme, ôtait les lourds volets intérieurs, pliait les housses des meubles, installait l’ordinateur sur une petite table comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie, suspendait des torchons près de l’évier et vérifiait la bouteille de gaz.
— J’ai rangé dans ce petit placard toutes les soucoupes de grain empoisonné, dit-il enfin. C’est pour les souris. Madame Chassagne en met partout quand elle quitte la maison. Il ne faudrait pas que votre chien y touche. Et le placard à épicerie doit toujours être fermé, pensez-y !
— Merci, dit Marie.
Elle avait oublié les bestioles qui, d’après Marguerite, infestaient les lieux.
— Vous allez venir dîner avec nous, ajouta monsieur Lecanuet d’un ton autoritaire. Nous habitons à côté, tout près du petit pont.
— Mais, dit Marie, je ne veux pas vous déranger ! Je ne sais pas comment vous remercier et…
— Ma femme m’a dit qu’elle vous attendait dès que j’aurai trait les vaches. C’est qu’elle me commande ! ajouta-t-il en souriant.
Il caressait Mathilde tout en parlant. Elle accepta.
*
Après le dîner, une lampe à la main, monsieur Lecanuet raccompagna Marie jusqu’à Mortefontaine. Il s’assura que le chauffage fonctionnait bien, tout en grommelant qu’il aurait fallu changer le pulseur depuis belle lurette.
Quand il partit, Marie tourna un moment dans la maison déjà tiède. Il y avait une cheminée haute et large dans la salle de séjour. Les murs, en pierres apparentes serties d’un enduit ocre, contrastaient agréablement avec la paroi recouverte de crépi blanc qui séparait cette grande pièce de la cuisine moderne. Sous une fenêtre en forme de cœur, percée dans le pignon, un ancien évier en pierre rugueuse était encastré dans le mur. Une autre fenêtre donnait vers l’arrière de la maison. Une grande table de ferme occupait le centre de la pièce, entourée de chaises tarabiscotées aux coussins de toutes les couleurs. Dans un coin, un canapé-lit était recouvert d’une belle couverture marocaine.
Elle s’approcha de l’âtre, tout noirci par le feu, avec ses chenets antiques à têtes de chimères, un soufflet, des pincettes et des pots en terre grise. Elle s’assit un moment sur le petit banc à dossier qui permettait autrefois de s’asseoir dans la cheminée. Il était garni de coussins de couleurs vives. Un panier était rempli de bûches de chêne, complété par un carton débordant de journaux et de papiers divers pour allumer le feu et un autre carton de brindilles sèches. Elle eut envie de faire une flambée, chercha des yeux les allumettes, se pencha pour prendre du papier et se saisit du premier sur la pile… Mais elle était fatiguée, elle renonça.
Elle alla dans la chambre et se coucha. Le lit était confortable, recouvert d’une énorme couverture molletonnée à petites fleurs, trouvée dans la commode ancienne. Marie avait souri en lisant le petit mot de la main de Marguerite fixé sur la housse de la couverture : « courtepointe nettoyée le 25/03/06. » La minutie imperturbable de Marguerite, au milieu du champ de bataille des souris, l’amusait.
Pendant un long moment, elle n’arriva pas à dormir, tournant dans sa tête les événements de la journée. La soirée chez les Lecanuet avait été chaleureuse. Marie avait été traitée royalement, comme si tout invité se présentant de la part des Chassagne avait droit à la meilleure part. Le dîner, composé de crêpes farcies aux champignons et au jambon, gratinées au four, et de compote de cerises noires avec de la glace à la vanille lui avait paru délicieux.
Madame Lecanuet, une petite femme brune et ronde, lui avait expliqué le mystère de leur numéro de téléphone. Ils avaient été obligés d’en changer et de se faire inscrire sur la liste rouge en raison d’appels incessants. Des inconnus qui voulaient leur acheter l’ancienne ferme et les prés au bord de l’étang de Bignac…
Les Lecanuet n’avaient pas du tout l’intention de les vendre. C’était pour leur fille aînée qui était au lycée agricole de Pontivy et qui désirait reprendre l’exploitation de son père quand il prendrait sa retraite.
Les Lecanuet entretenaient les prés autour de la longère. Ils y faisaient paître leurs vaches quand la maison n’était pas occupée. « Elle tondent bien les prés, les pauvres », avait dit monsieur Lecanuet.
« Mais elles salissent, vous n’avez pas idée ! Même devant la porte ! Et elles mangent les fleurs… »
Elle finit par s’endormir. Ses rêves étaient peuplés de chimères, de souris aux yeux noirs et au nez rose, de vaches en train de brouter des fleurs. Ça ressemblait un peu à un dessin d’enfant ou à une peinture de Chagall.
* Marie Lafitte est mariée à notre commissaire divisionnaire Cazaubon. Elle a pourtant gardé le nom de son premier mari, Jean-Edmond Lafitte. Allez donc savoir pourquoi. Mais ça embrouille les gens, vous n’avez pas idée !