La ville de Séoul s’étirait comme une bête fatiguée sous le soleil du matin.
Les rues de Gangseo s’emplissaient peu à peu d’odeurs de soupe, de riz chaud, de street-food et de cafés qui ouvraient leurs portes.
Ulrich James, hoodie noir, casquette abaissée, masque sur le visage, marchait rapidement entre les ruelles.
Il fuyait les regards.
Il fuyait les fans.
Il fuyait même son propre reflet.
Il aimait ces quelques minutes anonymes, où il n’était plus “Ulrich la star”, mais juste “un mec qui a faim”.
Depuis trois semaines, ces matinées avaient pris une toute autre importance.
Parce qu’à seulement deux coins de rue du studio, il avait trouvé un petit stand de salades tenu par une fille… différente.
Arthy.
La première fois qu’il l’avait vue, elle coupait des tomates en chantonnant du gospel, complètement déconnectée du monde autour d’elle.
Elle n’avait pas de maquillage, pas de téléphone dans les mains, pas de panneau lumineux “Oppa”.
Juste un sourire doux et un tablier fleuri.
Et surtout…
Elle ne l’avait pas reconnu.
Pas du tout.
Ce détail avait frappé Ulrich comme une claque douce mais salutaire.
Ce matin-là, il arriva devant son stand et attendit qu’elle relève la tête.
— Bonjour…, dit-il d’une voix prudente.
Elle leva les yeux.
Sourit.
Un sourire simple, sincère, qui traversa sa poitrine comme une lumière chaude.
— Bonjour ! Tu veux ta commande habituelle ?
— Oui… la salade poulet-mangue…, répondit-il.
Elle se mit immédiatement à préparer, rapide et douce dans ses gestes.
— Tu viens souvent hein, observa-t-elle.
T’aimes trop manger la même chose toi.
Il se racla la gorge.
— Euh… oui. C’est bon, voilà.
— Tant mieux, dit-elle en riant.
Les gens qui savent ce qu’ils veulent, j’aime ça.
Ulrich sentit son cœur vibrer.
Pas un choc v*****t.
Pas un coup de foudre.
Juste… un petit bruit de cloche intérieure.
Un truc qu’il n’avait pas entendu depuis longtemps.
Pendant qu’elle préparait, il observa Arthy discrètement.
Elle avait des traits doux, de petites boucles attachées à l’arrière, des mains rapides, et une énergie calme qui l’apaisait.
Elle ressemblait à quelqu’un qui ne jouait jamais de rôle.
Quelqu’un qui ne portait pas de masque.
Ironique.
La star face à une fille sans filtres.
— Voilà ! Tiens, c’est pour toi.
Elle lui tendit la salade.
Il la prit.
Leurs doigts se frôlèrent.
Juste un frôlement.
Mais ça fit quelque chose dans son ventre.
— Merci…, souffla-t-il.
— De rien ! Tu t’appelles comment déjà ? Ça fait trois semaines que tu viens mais je sais même pas ton prénom.
Il gela.
Personne ne lui posait plus jamais cette question.
Dans le monde réel, tout le monde connaissait déjà son nom avant même d’entendre sa voix.
— Je m’appelle… James, dit-il (pensant que c’était plus prudent d’utiliser son deuxième prénom).
— Ok James ! Moi c’est Arthy.
Elle sourit comme si elle venait d’apprendre le nom d’un voisin.
Pas d’excitation.
Pas de panique.
Pas de « oppaaaaa ».
Il eut envie de rester là plus longtemps.
Juste à la regarder travailler.
Mais il sentit une présence derrière lui.
Une ombre.
Une respiration trop proche.
Un téléphone trop levé.
Il se retourna légèrement.
Une fille.
Une fan.
Yeux grands ouverts.
Mains tremblantes.
— O… Oppa ? C’est toi ?
Ulrich sentit son estomac se serrer.
— m***e…, murmura-t-il intérieurement.
Arthy pencha la tête.
— Oppa ? Pourquoi elle t’appelle comme ça ? T’es coréen toi ?
Il paniqua doucement.
— Non, c’est juste… elle doit me confondre avec quelqu’un.
Mais la fan n’avait aucun doute.
Elle avança, les yeux remplis de larmes et d’adrénaline.
— C’est vraiment toi ! Je… je te reconnais ! Oppaaaa !
Ulrich recula.
Arthy resta figée, confuse.
— James ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
La fan cria :
— Oppaaaa ! Oh mon Dieu ! Il est là ! Je l’ai trouvé !
Les passants se retournèrent.
Trois autres filles accoururent, attirées par le bruit.
— Oppa ! Oppa ! Oppa !
Ulrich sentit le cauchemar commencer.
Il baissa la tête, pressa son masque contre son visage et dit à Arthy :
— Je… je suis désolé. Je reviendrai plus tard !
Il voulait partir, mais quelqu’un agrippa son bras.
Une fan hystérique.
— Oppaaaaa pourquoi tu te caches ? Reste ! Je veux juste une photo !
Arthy réagit enfin.
Elle contourna son comptoir, attrapa doucement l’épaule du fan.
— Hé, doucement ! Il n’aime pas ça, vous voyez pas ?
— Et toi t’es qui ?! cria la fan. Tu le connais ?! Pourquoi tu lui touches ?!
Les gens sortaient leurs téléphones.
Ça allait devenir viral.
Ulrich sentit l’angoisse monter.
— Arthy… je dois partir.
Elle hocha la tête.
— Va. Je gère ici.
Elle se plaça devant lui, comme un petit bouclier humain.
Sans peur.
Sans réfléchir.
Ulrich profita de la couverture et s’enfuit dans la ruelle.
Les fans hésitèrent — poursuivre ou filmer ?
Arthy les bloqua deux secondes.
— Laissez-le respirer, wow ! Vous êtes folles ou quoi ?
Ce fut assez pour permettre à Ulrich de disparaître.
⸻
Plus tard dans la journée…
Dans son bureau, Désira rangeait des dossiers quand elle reçut une notification.
Vidéo virale :
“ULRICH JAMES ACHÈTE UNE SALADE À GANGSEO !!”
Elle sentit son cœur se contracter.
Elle ouvrit.
Vidéo floue mais claire.
Ulrich devant un stand.
Pas seul.
Avec une fille.
La fille avait un tablier.
Des boucles.
Un sourire doux.
Elle se plaça devant Ulrich pour le protéger.
Quelque chose dans la poitrine de Désira se fissura.
Un bruit interne.
Comme un fil qui se casse.
Elle zooma sur le visage d’Arthy.
Ses yeux devinrent froids.
Gelés.
Clairs comme du verre.
Elle murmura :
— C’est qui… ça ?
Elle zooma encore.
Encore.
Encore.
Son cerveau analysait déjà :
morphologie, posture, sourire, comportement, proximité, danger.
On aurait dit un scanner.
Un scanner qui cherchait une menace.
Puis elle tomba sur un commentaire sous la vidéo :
“Elle est trop mignonne la vendeuse ! On dirait qu’ils sont proches 😍🔥”
Un autre :
“C’est elle sa nouvelle copine ? Elle l’a protégé !”
Un autre :
“Je veux pas la voir près de lui encore. Elle dégage !!”
Un dernier :
“Si cette fille s’approche encore, je la défonce.”
Désira relut cette phrase.
Pas avec peur.
Avec intérêt.
Elle murmura :
— Défonce ? Non…
On n’a pas besoin d’être vulgaire.
Puis elle sourit.
Un sourire très léger.
Très calme.
Et c’est là que son esprit fit un lien dangereux.
Arthy.
Vendeuse de salade.
Proche physiquement d’Ulrich.
Inconnue.
Non répertoriée.
Non contrôlée.
Une intrusion.
Un intrus sur le territoire.
Elle se leva doucement.
Ferma le rideau.
Éteignit la lumière.
Et dans le noir du bureau, elle prononça une phrase qui n’avait pas franchi ses lèvres depuis ses 12 ans :
— Je crois… qu’on a un nouveau problème.
Elle prit sa tablette.
Écrivit en haut d’une nouvelle page :
DOSSIER — ARTHY (intrusion niveau 1)
• Profession : vendeuse de salade
• Adresse : inconnue
• Lien avec Ulrich : ???
• Danger estimé : potentiel
• Observation : trop proche, trop gentille, trop naïve → faible = facilement éliminable
• Statut : à surveiller
Elle posa son stylo.
Ferma les yeux.
Et murmura :
— Ce n’est qu’une question de temps.