Celle qui ne savait pas

1379 Mots
Les jours suivants, Séoul continua de tourner comme si rien ne s’était passé. La mort de Nara fut avalée par le flux de l’actualité : une tragédie de plus, un hashtag, trois tweets, deux larmes, puis plus rien. Les fans avaient pleuré, posté une photo en noir et blanc, puis étaient passées à la prochaine obsession. Mais pour Désira, Nara n’était pas un hasard. C’était un test réussi. Et maintenant… un nouveau “dossier” avait pris toute la place dans sa tête. Arthy. La fille à la salade. ⸻ Matin — Côté Ulrich Ulrich n’était pas supposé retourner chez elle aussi vite. Il savait que ce n’était pas raisonnable. Après la vidéo virale, les fans auraient pu surveiller le coin, espérant le surprendre à nouveau. Son manager lui avait même dit : — Évite ce quartier pendant quelques semaines, OK ? C’est devenu risqué. Il avait répondu : — Ouais, ouais… t’inquiète. Et bien sûr, il était là deux jours plus tard. Hoodie noir, casquette, masque, écouteurs dans les oreilles, mais musique coupée. Il ne voulait pas rater un bruit. La vérité, c’est que ce n’était pas la salade qui le ramenait. C’était elle. Arthy. Quand il arriva devant le stand, il eut un micro-moment de panique : et si elle l’envoyait bouler après le chaos de la dernière fois ? Mais non. Elle était là, comme d’habitude. Cheveux attachés, tablier, mains occupées à couper du concombre. Quand elle le vit, elle plissa légèrement les yeux. Pas comme une fan qui le reconnaît. Comme quelqu’un qui reconnaît un client régulier. — Ah, James ! lança-t-elle. Tu t’es pas fait écraser par les folles de l’autre jour, finalement. Il eut un rire gêné. — Non, j’ai survécu. Elle leva un sourcil. — C’était quoi ça, d’ailleurs ? T’es recherché par la mafia ou… ? Il hésita. C’était là qu’en temps normal, il lâchait la vérité : “Je suis Ulrich James.” Et l’ambiance changeait. Toujours. Mais avec elle, il n’avait pas envie que ça change. — C’est compliqué…, dit-il simplement. On va dire que j’ai le genre de visage qui attire les ennuis. Elle éclata de rire. — Sérieux ? T’es ce genre de mec là ? “C’est pas ma faute si tout le monde me calcule” ? Il sourit sous son masque. — C’est pas ce que j’ai dit. — T’es marrant. Bon, aujourd’hui, tu veux quoi ? La même chose ? Ou tu oses changer dans ta vie ? — Je… veux la même chose. — Tu vois ? Tu te plains mais t’es routinier comme un grand-père. Elle commença à préparer la salade, rapide, automatique, mais avec cette énergie tranquille qui lui donnait envie de rester là plus longtemps. Il la regarda faire, en silence. Il se surprit à penser : Elle ne joue pas. Elle n’essaie pas de me plaire. Elle n’essaie pas de me séduire. Elle… est juste elle. Et ça, pour un homme dont tout le monde jouait un rôle autour de lui, c’était rare. Presque précieux. — Tiens, dit-elle en lui tendant le bol. Aujourd’hui j’ai rajouté un peu plus de mangue. Cadeau. T’as une tête de mec qui a besoin de sucre. — Je te dois combien ? — Le même prix hein. Le supplément, c’est pour moi. Je suis généreuse comme ça. Il resta une seconde à la regarder. — Tu fais ça pour tous tes clients ? — Non. Que pour ceux qui ont l’air fatigués. Il sourit, touché plus qu’il ne l’avouerait. — Alors merci. — De rien, James. Ce “James” sonnait bizarrement agréable dans sa bouche. Comme si c’était son vrai nom. ⸻ En parallèle — Côté Désira Pendant ce temps, dans un café un peu plus loin, Désira observait la scène à travers la vitre. Elle avait trouvé le stand très facilement. Le lieu était déjà tagué en commentaire sous la vidéo virale. Les fans mettaient toujours tout en open bar sur les réseaux. “Salade Girl”, qu’ils l’appelaient déjà. Elle avait commandé un café qu’elle ne buvait pas, uniquement pour ne pas paraître suspecte. Sa tablette était devant elle, mais ses yeux étaient braqués sur deux choses : Ulrich. Et Arthy. Elle les regardait interagir. Les gestes. La façon dont il se tenait un peu plus droit devant elle. La façon dont il restait quelques secondes de plus que nécessaire. La façon dont elle riait sans filtre. Elle nota mentalement : • Ulrich… plus détendu. • Regard moins défensif. • Temps passé au stand : 3 minutes 47 secondes. • Contact physique indirect (échange de la salade). • Intensité du danger : en hausse. Elle ouvrit son dossier dans la tablette et ajouta : Observation 2 : • Arthy ne montre aucun signe d’être fan. • Ne semble pas reconnaître Ulrich. • S’adresse à lui comme à un client normal. • Utilise l’humour, aucune idolisation. Ce détail la dérangeait encore plus. Si Arthy avait été une fan hystérique, c’aurait été simple. Catégorie : parasite, comme Nara. Cas classique. Mais là… Arthy ne s’intéressait pas aux stars. Elle ne faisait pas partie de ce système. Et le cerveau de Désira n’aimait pas ça. Parce que ça voulait dire que si Ulrich s’attachait à elle, ce ne serait pas un caprice de célébrité. Ce serait… humain. Plus réel. Plus profond. Plus dangereux. Elle serra la mâchoire. ⸻ Petit à petit — Attachement discret Les jours passèrent. Ulrich revint. Encore. Et encore. Toujours masqué. Toujours dans l’ombre. Parfois plus tôt, parfois plus tard. Parfois il arrivait très fatigué, après une nuit blanche en studio. — Tu tires une tête de zombie, constata Arthy un matin. Je vais te rajouter des noix. T’en as besoin. — Je suis allergique aux noix, répondit-il avec un petit rire. — Ah… ok, bah je veux pas te tuer le matin. On va éviter. — Merci, ça me touche, dit-il en souriant. D’autres fois, elle engageait la conversation sans pression : — T’as un travail où tu restes debout comme ça tous les jours ? — Pas vraiment… c’est compliqué. — “Compliqué”, hein. Plus tu dis “compliqué”, plus je suis sûre que tu caches un truc pas si compliqué que ça. — Je te jure. — Ouais, ouais. Bon, tant que tu payes et que t’es poli, moi ça me va. Elle ne cherchait pas à savoir qui il était. Elle ne le traquait pas. Elle ne lui posait pas mille questions. Elle ne lui disait pas : “Je t’ai vu dans un clip.” “Je t’ai vu à la télé.” Elle se contentait d’être là, entière, simple. Et c’est précisément pour ça qu’il commença à attendre ce moment de la journée. Le reste de sa vie était calculé. Son sourire, ses phrases, ses gestes, son image. Mais devant ce petit stand, pendant quelques minutes, il pouvait juste être un humain qui avait faim. Et à force d’y revenir… Il se surprit à guetter son sourire. À remarquer quand elle avait l’air fatiguée. À poser des questions : — Et toi ? Tu fais ça depuis longtemps ? — Le stand ? Ouais. Mon oncle m’a laissé l’emplacement. Je voulais pas au début, je rêvais d’ouvrir une pâtisserie. Mais bon, la vie n’écoute pas nos rêves, elle écoute nos factures. Alors je vends des salades. — Tu aimes ça quand même ? Elle haussa les épaules. — C’est pas ce que je voulais… mais c’est ce que j’ai. Entre détester sa vie et l’améliorer petit à petit, j’ai choisi la deuxième option. Il fut touché par cette phrase. Parce qu’il se rendit compte qu’il n’avait jamais choisi. On l’avait poussé dans ce monde-là. Et maintenant il flottait au milieu. Une fois, il osa : — Tu ne regardes pas la télé ? — Pas trop. Les émissions de stars, encore moins. Ça me fatigue. — Pourquoi ? — Parce que tout le monde veut être célèbre mais personne ne veut être une meilleure personne. Tu peux être connu et vide en même temps. Ça m’intéresse pas. Il resta silencieux. Un peu choqué. Elle venait de résumer son angoisse constante… sans même savoir qui il était. Et quelque chose en lui se rapprocha d’elle. Très légèrement. Très dangereusement.
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