I-2

2024 Mots
— Je peux vous parler, les jeunes ? Certains font un pas en avant, d’autres reculent. — Je ne vous embête pas, j’ai juste une question à vous poser. Evan, viens voir, s’il te plaît. Une œillade vers ses copains pour signifier qu’il n’a pas vraiment le choix, puis il approche. — Ça fait combien de temps que vous jouez ? — On n’a rien cassé. On n’a shooté dans aucune voiture. — Ce n’est pas pour cela que je te questionne. Vous êtes ici depuis quelle heure ? — Je ne sais pas, je n’ai pas de montre. On a fini les cours à quinze heures, je dirais donc qu’on a commencé à jouer vers quinze heures vingt, quinze heures trente. Pourquoi ? On a abîmé quelque chose ? — Mais non, je te dis ! Pas du tout. Je crois que j’ai été cambriolé, alors j’aimerais savoir si vous avez vu quelqu’un entrer chez moi. — Cambriolé ! Comme dans les films ? Heu, moi je n’ai rien remarqué. Et vous, les gars, vous avez vu quelqu’un entrer chez monsieur Garrec ? Tous font non de la tête. Soit leur attention était monopolisée par le ballon, soit mon ou mes cambrioleurs ont agi avant quinze heures quinze. Je retiens cette deuxième possibilité, car dans cette rue peu passante, ils auraient nécessairement repéré un individu. Même captivés par le ballon, ils n’auraient pas pu ne pas le voir. A fortiori s’ils étaient plusieurs. — Vous n’avez pas non plus constaté la présence d’une voiture inhabituelle ? Ou d’un fourgon ? À nouveau, dans un même ensemble, ils font non de la tête. — Je vous laisse continuer, alors. Si un détail vous revient, n’hésitez pas à m’en parler. Phares allumés, une voiture se présente à l’entrée de la rue. Je reconnais celle de nos voisins immédiats, à la droite de notre maison. Les footeux s’écartent pour la laisser passer, mais plutôt que de reprendre leur match, ils se réunissent au centre de leur terrain de jeu pour discuter du fait divers. Pour une fois qu’il se passe du croustillant dans le quartier ! À peine extrait de sa Saab, Tom Lijour me tend la main. Son sourire laisse augurer qu’il est au nombre des honnêtes gens qui, leur journée de labeur terminée, aspirent à une soirée de repos et de loisirs. On se connaît peu, mais assez pour échanger quelques mots lorsque nous nous voyons dans la rue ou pardessus la haie qui délimite les deux jardins. — Bonsoir. Ça va ? — Oui et non. Nous avons été victimes d’un cambriolage ou, pour le moins, d’une tentative de cambriolage. Il semblerait que rien n’ait disparu, mais nous n’en sommes pas encore totalement sûrs. — Non ! Ici ? Dans une rue aussi tranquille ! — C’est aussi la réflexion que je me faisais, mais l’expérience démontre que les voleurs frappent partout. Étiez-vous chez vous, aujourd’hui ? J’ai posé la question pour la forme, me doutant de la réponse. Elle est conforme à ce que j’attendais. — Non. Je reviens du boulot et je n’ai pas déjeuné ici à midi. Laure non plus. D’ailleurs, elle n’est pas encore rentrée. Un silence, avant qu’il ne réagisse : — Et chez moi ? Peut-être que… — Allons voir. Je vous accompagne, si vous voulez. Le portail étant largement ouvert, nous accédons sans bruit. L’inspection de la porte d’entrée et des fenêtres permet de ne rien déceler d’inquiétant. Par acquit de conscience, nous décidons cependant de visiter la maison. Nos brèves conversations ayant toujours été superficielles, nous n’avons jamais évoqué nos vies professionnelles. J’explique à voix basse à Tom Lijour que je suis flic, avant de lui demander de déverrouiller et, si cela tournait mal, d’alerter David chez les Jardel. Au vu des circonstances, il est normal de craindre une mauvaise rencontre. Dans le noir, l’assaillant aurait sur moi l’avantage de la surprise. Pour y remédier, j’actionne l’interrupteur du couloir. Pour mieux donner l’illusion du Monsieur tout le monde qui rentre chez lui, je siffle Amazing grace sur un tempo plus rapide que la version originale. Passant rapidement de pièce en pièce, je mets moins d’une minute à rejoindre Tom sur le pas de la porte. — Rien. Tout est OK. — Ça me rassure. Mais dites, vous… vous êtes vraiment policier ? Je me contente d’opiner. Comprenant que je n’ai pas envie de m’étendre sur le sujet, il se fend du constat que se font tous ceux qui n’ont rien à se reprocher : — C’est sécurisant, je trouve. On sait qu’on peut compter sur vous s’il nous arrive un problème. Si la majorité de nos contemporains partagent son avis, il existe un élément qu’il ne faut pas perdre de vue : hormis la “faute à pas de chance” qui voudrait que des cambrioleurs écument une maison ou un quartier choisis au hasard, il y a l’éventualité que ma fonction de policier attire la malveillance. Sur Concarneau et au-delà, ils sont quelques-uns à me maudire pour leur avoir valu un séjour derrière les barreaux. Ce n’est pourtant pas de ma faute si, à un moment de leur vie, ils se sont fourvoyés dans une mauvaise direction. En les bouclant, je me suis contenté de faire mon boulot. Dans l’immédiat, il est illusoire de définir le profil du ou des malfaiteurs. Il convient de poursuivre l’enquête de voisinage. Un signe de la main à l’adresse de Tom Lijour et je rejoins la rue. * Martine Durham est arrivée dans la foulée. Après que je lui ai montré les lieux, la technicienne de la police technique et scientifique m’a fait comprendre d’un froncement des sourcils que ma présence n’était pas indispensable. Je suis sorti poursuivre la quête de renseignements auprès des voisins. Evan ayant affirmé que sa mère n’était pas rentrée du travail, je suis allé un peu plus loin, chez les voisins de mes voisins, puis chez les voisins des voisins de mes voisins. Deux heures à expliquer que je suis flic et à poser les mêmes questions pour, au final, ne disposer d’aucun renseignement exploitable. Même résultat pour David. Soit les résidants de la rue Nicolas Appert étaient au boulot, soit ils n’ont rien vu ni rien entendu. J’ai un instant supposé que le cambrioleur était venu par le jardin qui communique avec le fond du nôtre, mais ce sont d’abord des aboiements furieux qui m’ont poussé à invalider cette version, avant qu’une visite au propriétaire ne m’apprenne que le Doberman est en totale liberté, toute la journée. Le résultat de nos premières investigations est sans équivoque : soit le voleur est doté d’ailes, soit il s’est introduit avant que ne débute le match de foot des gamins du quartier. Martine Durham indiquant depuis l’étage qu’elle a passé le rez-de-chaussée au peigne fin, je vais puiser deux bières dans le réfrigérateur. Au salon, David et moi les consommons à même le goulot en énumérant les personnes rencontrées et ce qu’il faut retenir de ces entretiens. Le constat est maigre, rachitique même, puisque nous en sommes au point zéro. La technicienne nous rejoint un peu plus tard. Elle aussi a soif. Nouvelle tournée de bières avant qu’elle ne prenne la parole : — Je n’ai rien découvert de spécial. J’ai relevé une flopée d’empreintes sur des décalques, mais il y a de fortes chances pour que ce soit les tiennes et celles de ton amie. Pour m’aider dans mon travail, j’ai isolé une des siennes sur son sèche-cheveux, mais l’idéal serait qu’elle passe me voir demain pour que j’en obtienne l’intégralité. Ça me simplifierait la tâche. Plus classe que David et moi, elle trempe les lèvres dans la mousse blanche de son verre, avale une gorgée. Elle attrape un petit boîtier, sort une feuille de sa sacoche et continue : — Je vais relever les tiennes maintenant. Tu apposes la dernière phalange de chacun de tes dix doigts sur le tampon encreur et tu les reportes ensuite sur ce papier. Tu ne vas pas te salir, il y a belle lurette qu’on n’utilise plus d’encre noire. Vas-y, une empreinte dans chaque carré, sur la feuille… Quand c’est fait, elle range son matériel tout en affirmant : — Je ne retourne pas maintenant sur Quimper, mais dès demain matin, je ferai tourner les empreintes dans le FAED2. Si j’ai du positif, je te bigophone à ton bureau. — Je ne bosse pas demain. Je suis en congé jusqu’à lundi d’après. — Non ! Une dizaine de jours à la maison ! Il y en a qui ont du bol ! Je t’appellerai sur ton portable, alors. Nous échangeons ensuite sur le pourcentage d’élucidations des cambriolages. Le taux en est relativement faible, en fait, mais il peut s’écouler des semaines, voire des mois ou des années, avant qu’enfin on mette la main sur les coupables. Surtout, ne jamais désespérer… Nous sirotons nos boissons en devisant. Quand verres et bouteilles sont vides, Martine et David se lèvent. Lorsque je referme la porte de la maison, je me fais la remarque que je n’ai pas faim. Une barre invisible me comprime l’estomac. Il y a une énorme différence entre recueillir des informations d’une manière professionnelle, pour résoudre une affaire, et être soi-même au cœur d’une affaire. Le cadre de mon travail m’oblige à conserver une certaine distance face à l’événement, alors que dans le cas présent, je suis impliqué par l’événement. Et je le vis mal. Je ne pensais pas que cela m’arriverait un jour, aussi la gifle n’en est-elle que plus forte. Pour un peu, le flic émérite, officier à la PJ, en redeviendrait un petit garçon et rechercherait le giron maternel pour se lamenter. Dans moins d’une heure, Murielle rentrera du travail. Il est vraisemblable que son traumatisme sera plus profond que le mien, car il s’agit de sa maison, celle dans laquelle elle a grandi. Quelle sera sa réaction ? Impossible de le savoir, tant chacun ressent et gère le drame à sa manière, mais je pressens que, sur ce coup, je dois être fort pour deux. Sans banaliser l’acte, ce qui est formellement impossible, je vais m’efforcer de trouver les mots justes pour en adoucir la portée. Maintenant que les lieux ont été inspectés par la technicienne de l’IJ, je peux me déplacer à loisir. Un second inventaire permettra peut-être de repérer ce qui a bougé ou ce que l’auteur du fric-frac a subtilisé. * J’ai arpenté la maison en tous sens, sans rien déceler d’inhabituel. S’il est vrai que Murielle connaît les pièces et le mobilier mieux que moi, je crois que je m’en serais rendu compte si quelque chose avait disparu. Peut-on parler de cambriolage ou faut-il mettre le carreau cassé et la visite des pièces sur le compte d’un malfrat de pacotille ? Prenant conscience de son geste, il aura pris peur et se sera empressé de prendre la poudre d’escampette… Je serais assez enclin à pencher dans ce sens. Parce qu’un sac vide ne tient pas debout, je m’affaire dans la cuisine pour préparer un dîner sommaire, pour Murielle et moi. Je la sens à cran, ces derniers jours. Un rien la fait sursauter. Il est extrêmement rare que nous nous accrochions, mais depuis une petite semaine, elle prend la mouche facilement. Nous avons discuté, bien sûr, et elle a mis son irascibilité sur le compte de son travail, des patients qui ne sont pas toujours agréables, d’une collègue qui accumule les arrêts de travail, ce qui oblige les autres à en faire plus, de son planning qui la fait travailler parfois le matin, d’autres fois l’après-midi et, de temps à autre, la nuit. Difficile dans ce cas de se reposer correctement. On accumule de la fatigue et vient un moment où le corps, ou la tête, dit stop. Rien que du très banal, en somme. Je me doute que la mauvaise nouvelle lui coupera l’appétit, néanmoins, j’épluche quelques pommes de terre que j’ajoute à trois beaux poireaux et un oignon pour une bonne soupe maison. J’ai allumé la télé, plus pour créer un fond sonore que pour regarder un programme. D’ailleurs, j’ai sélectionné une chaîne au hasard. Je n’entends donc pas la clef jouer dans la serrure et sursaute quand Murielle annonce son arrivée : — Je suis là ! Je vais la rejoindre et dépose un mimi mouillé sur ses lèvres. Je me suis fendu d’un sourire, mais on ne la fait pas à une femme. Encore moins lorsqu’elle partage votre existence et vous connaît parfaitement. — T’en fais une tête ! dit-elle tout en retirant son vêtement. Tu es malade ? — Non, je vais bien. C’est… On a été cambriolés. Elle accuse le coup, baissant les bras alors qu’elle s’apprêtait à suspendre son blouson à une patère du portemanteau. Vite, la rassurer : — J’ai fait le tour, je pense qu’on ne nous a rien dérobé. Elle accroche son vêtement et, sans retirer ses chaussures, se poste à l’entrée du séjour qu’elle inspecte millimètre par millimètre. — On ignore s’il y avait un ou plusieurs voleurs. Ils seraient entrés en cassant un carreau de la porte de la buanderie. Une collègue de l’IJ est venue, elle a ratissé chacune des pièces. Elle a relevé des empreintes digitales, de sorte qu’on les identifiera rapidement si elles sont fichées par les services de police. Elle fait oui de la tête, avant de s’offusquer : — Pourquoi as-tu prévenu tes copains flics ? Ce n’était peut-être pas la peine, si, pour un simple carreau cassé… Ce sont peut-être les gosses du quartier qui l’ont cassé ! Evan et ses copains jouent au foot : un coup de ballon, et…
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