I-3

1279 Mots
— Ils jouent sur la rue, et la porte en question est sur l’arrière de la maison. L’argument porte, mais ne suffit pas à la calmer. Elle affiche un visage fermé et bougonne : — Bon, dans ce cas c’est sûrement autre chose. Mais ce n’était pas la peine de déclencher le grand chambardement pour si peu… Je tombe des nues ! Je m’attendais à une scène de larmes ou de colère, et il n’en est rien. Les femmes sont, et demeureront, un mystère pour la gente masculine ! — Et puis… c’est chez moi, ici ! C’était à moi de décider s’il fallait ou non appeler la police ! De quoi te mêles-tu ? Depuis quand tu… — Tu sais bien qu’il fallait les prévenir. Il fallait que… — Non ! Ce n’était pas une obligation ! Et d’abord, pourquoi tu ne m’as pas téléphoné pour me demander la permission ? — Parce que ça tombe sous le sens. Le premier geste en découvrant un forfait est d’alerter les services compétents. — Non, la première initiative aurait dû être de me prévenir. C’était à moi de décider de ce qu’il convenait de faire. Tu… tu as fait le tour de la maison ? — Oui. Pièce par pièce. Une ombre craintive traverse son regard. — Tu as une arme ? Je veux dire, ici, à la maison ? — Pas besoin d’arme, je suis là. Je m’approche en ouvrant grand les bras pour démontrer l’étendue de ma protection. Elle esquive et me repousse sans trop de ménagement. — Laisse-moi tranquille ! Tu te permets des libertés qui ne me plaisent pas. — Mais enfin, Murielle ! — Fous-moi la paix ! Tu commandes chez toi, mais chez moi, c’est moi qui commande ! Tu fais comme j’ai dit, ou alors tu prends tes cliques et tes claques et tu vas voir ailleurs ! Jamais elle ne m’a parlé ainsi ! Jamais elle n’a eu dans le regard cette petite lueur qui ne me dit rien qui vaille. — Mais pourquoi tu te mets dans un état pareil ? Il n’y a pas de quoi fouetter un chat ! Disant cela, j’ai fait un pas dans sa direction. — Laisse-moi tranquille ! Attrapant ses poignets, j’essaie de l’attirer contre moi. Elle se débat, me repousse et explose : — Tu comprends ou quoi ? Tu es vraiment trop con ! Faisant volte-face, elle tend le bras vers son blouson qu’elle vient de pendre au portemanteau. Dans la seconde, elle est à la porte. Elle l’ouvre, se retourne lentement. Tandis qu’un premier bras s’engouffre dans une manche, des larmes perlent à ses paupières, ses lèvres tremblent, ses yeux lancent des éclairs. — Laisse-moi ! Rentre chez toi et oublie-moi ! Je ne veux plus te voir quand je reviendrai. Le second bras disparaît dans l’autre manche, d’un haussement d’épaules, elle ajuste son blouson et attrape son sac à main. Une moue de dégoût, puis elle sort, retirant violemment la porte derrière elle. Pour une colère, c’est une grosse colère ! S’il est bien évident que cette maison est la sienne, je ne pense pas avoir outrepassé mes droits de simple concubin en requérant le concours de mes collègues. Flic ou pas flic, n’importe qui aurait agi de même. Certes, j’aurais dû la prévenir, mais sur le moment, je suis allé à l’essentiel, au plus pressé, dans l’éventualité où le cambrioleur aurait été encore sur place. Peut-être qu’après, quand je me suis retrouvé seul, j’aurais dû composer le numéro de l’hôpital et demander à lui parler. Je ne vois pas ce que cela aurait changé, sinon que probablement elle aurait été tracassée. Qui sait, peut-être que la conduite de sa voiture en aurait été perturbée, la rendant dangereuse pour elle et les autres automobilistes. J’ai simplement cru qu’il était préférable qu’elle découvre la mauvaise nouvelle en arrivant à la maison. Ce n’est pas en soi une boulette, alors pourquoi a-t-elle une réaction aussi disproportionnée ? Admettons-le, son travail à l’hôpital n’est pas une sinécure. Ce n’est pas la première venue qui peut œuvrer au service cardiologie, avec ce que cela sous-entend comme détresse humaine et rapport direct avec la mort. Il faut avoir du coffre pour pouvoir encaisser les malheurs des patients. Ce qui est valable dans son travail l’est également dans la vie de tous les jours, et j’ai pu, à plusieurs reprises, constater qu’elle ne manque pas de cran et possède un réel potentiel de réactivité. En particulier, l’été dernier, en plein concert des Tri Yann au Festival Interceltique de Lorient, quand son esprit d’initiative a permis d’éviter un carnage3. Comment une femme avec une telle force mentale peut-elle craquer et envoyer tout dinguer, alors que la situation est moins délicate que ce qu’elle a déjà vécu ou qu’elle vit au quotidien ? Il est reconnu qu’un cambriolage peut être apparenté à un viol, dans le sens où il est difficilement admissible que notre petit nid douillet a été visité, alors se pourrait-il que ce soit moi qui me montre égoïste et occulte son ressenti. Possible. Néanmoins, je ne comprends pas la démesure de son emportement. Je résiste de longues minutes durant, à la tentation de l’appeler sur son portable. Mais je finis par céder. Après plusieurs sonneries, une voix suave me suggère de laisser un message. Ce que je fais en disant que je réitérerai mon appel plus tard, parce que je souhaite l’obtenir en direct pour que nous nous expliquions. J’ajoute que j’espère que les choses s’arrangeront. Une fraction de seconde, je juge prudent pour l’équilibre de notre couple de sauter dans mes chaussures et ma veste, et de rejoindre mon appartement de la rue Jules Simon, comme elle l’a exigé en termes un peu plus verts. Mais, sens pratique teinté d’insoumission, je ne peux me résoudre à laisser un carreau cassé à la porte de la buanderie. Ce serait mâcher la tâche des cambrioleurs s’il leur prenait l’envie de revenir sur le théâtre de leurs exploits. Cette tâche serait plus simple encore, puisqu’ils ont embarqué la clef. Muni d’une lampe de poche, je vais fureter dans le garage. Il y a là de vieux outils qui appartenaient au père de Murielle, et un fatras de plaques de bois ou de plastique. Je dégauchis un petit panneau de contreplaqué, déniche une scie aux dents élimées, quelques vis et un tournevis cruciforme. Dans le quart d’heure, l’ouverture est sommairement bouchée. Seconde précaution, je bloque une chaise sous la poignée de la porte pour en empêcher l’ouverture, et donne un tour de clef à la porte qui sépare la buanderie de la cuisine. Plus rien à redouter de ce côté-ci. Et maintenant ? Le fumet de la soupe de légumes se rappelle à mon souvenir. Heureusement que j’avais éteint le feu avant d’aller bricoler ! J’avais programmé le temps de cuisson en fonction du retour de Murielle, mais elle est encore chaude. Je m’en sers une belle assiettée dans laquelle je plonge des croûtons aillés. La télé étant toujours allumée, tout en mangeant, j’essaie de m’intéresser à un reportage sur les Maldives, mais ces paysages enchanteurs ne monopolisent pas mon attention. Invariablement, les derniers mots de Murielle m’agressent les tympans. Je la revois, hurlant son exaspération, me reprochant ma prise d’initiative et, pour finir, m’ordonnant de débarrasser le terrain. Les traits de son visage se dessinent nettement ; j’y décèle une foultitude de sentiments. J’y lis de la colère, bien sûr, mêlée à la crainte qu’un ou plusieurs individus puissent ainsi pénétrer dans son territoire qu’elle estimait inviolable, mais également d’autres éléments aussi nombreux qu’indéfinissables ; jamais auparavant, je ne lui ai vu ce visage défait ni ce regard catastrophé. Elle n’était plus elle-même. Un démon, plus fort que sa propre volonté, avait pris possession d’elle, lui faisant perdre sa lucidité et dire des mots qu’elle ne pensait pas. À ce moment-là, il était vain d’espérer exorciser son courroux qui était bien trop fort. Tout à l’heure, quand elle rentrera et sera passablement calmée, nous reprendrons notre conversation, et les choses finiront par s’arranger. Je finis ma soupe. Un yaourt suit. À la télé, les images sur les Maldives sont magnifiques. Je n’accroche pourtant pas. Sans cesse, je revis la scène de la colère. Je prends la télécommande, change de chaîne. Encore… encore… encore… Rien ne m’intéresse. Je compose le numéro du portable de Murielle. Pas de sonnerie, cette fois, mais la messagerie qui, illico, se déclenche. De guerre lasse, j’éteins le téléviseur et monte me coucher. On ne peut pas dire que les vacances commencent bien… 1 Voir Dolmens sanglants en Bigoudénie, même auteur, même collection. 2 Fichier Automatisé des Empreintes Digitales. 3 Voir Tri Yann Tro Breizh, même auteur, même collection.
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