Chapitre III

1002 Mots
Chapitre IIICe mot de vengeance le saisit lui-même. Il retrouve en le prononçant le sentiment d’audace et de confusion qui le prenait les premières fois qu’il usait de termes imposants : dialectique, transcendant, compulsif. Vengeance était un mot jusque-là réservé au commentaire des tragiques ou des sombres romans dont s’éclairaient les années de faculté. Il est devenu sien depuis trois mois, à son insu. — Une affaire d’héritage, par exemple. Le plus mal loti des fils s’insurge de ce lopin absurde, et comme ses frères veulent le lui racheter pour arrondir leur lot, s’empresse d’y bâtir cette horreur à décourager les sillons, les jardins ou les chasses. J’imagine. Se venger. Se venger d’eux, les crasseux, les sournois, parés de leur ignorance, forts de leur inculture, invincibles de tant de bêtise. Donner sens à des expressions de mélodrame : « le goût de la vengeance », « savourer sa vengeance », connaître ce plaisir-là qu’il imagine a priori comme la satisfaction brutale d’un vieil instinct, mais déguisée ou parfaite par les oripeaux de la morale (ne rétablit-on pas une justice ?) et l’apparence d’un sens. Rien ne devait manquer à ce plaisir, pensa Clément, pas même l’épice de la transgression : il enverrait au diable cette vieille affaire de joue gauche qu’on lui avait transmise comme une valeur cardinale. Se venger d’eux, et s’ils sont lâches – ne tirant leur avantage que de leur nombre, de l’anonymat bourdonnant du chahut – se venger d’eux lâchement. — Visite du château ! lance-t-il d’un ton enjoué. Ils tiennent à peine tous deux dans le dégagement qui, au pied de l’escalier, fait fonction d’entrée. Clément ouvre une porte à sa gauche : — Salon-séjour-cuisine américaine. Même un Tony Pousseur peut saisir l’ironie du commentaire. La pièce, encombrée d’un mobilier disparate, n’a du salon qu’une table basse et un fauteuil de cuir crevé, de la salle à manger que la table de merisier dont un pied vermoulu pèse sur la prothèse approximative d’une cale de bois blanc. Quant à la cuisine américaine, elle se compose d’un réchaud posé sur une planche et deux tréteaux, d’un évier aux écaillures noircies, où pend un robinet de caoutchouc précisément obscène. Le tout explosera peut-être ce soir même, si l’on en juge par les vacillements, pétards et fusées d’un chauffe-eau exténué, perdu dans l’enchevêtrement hydroélectrique de gaines et de tuyaux bricolés au long des décennies. Tony, soudain, donne des signes d’affolement, non tant devant ce qu’il voit que devant ce qui manque, se tourne en tous sens, cherche quelque chose. Clément répond à son inquiétude : — Eh non, Tony, pas de télévision. Mais j’ai un frigo, regarde (indiquant près de l’évier une caissette étamée), veux-tu un Coca ? Sans attendre la réponse il le lui sert, prend une bière pour lui, indique le fauteuil au gamin et s’assoit sur une chaise – et ce géant sur une chaise de cuisine, cette créature chétive perdue dans un fauteuil ont quelque chose de clownesque : on s’attend à voir se briser la chaise où Clément se perche, quand Tony, noyé dans son assiette, adopte spontanément la posture fiérote et compassée du jardinier dans le salon de la patronne, le verre de Coca tenu sur ses genoux comme la tasse de thé dans le giron du prolétaire. — Je n’ai pas la télévision, reprend Clément, mais je sais ce que c’est ! Quand je vais chez mes parents en vacances, je m’offre une cure, ils sont câblés : je regarde tout, même le téléachat. Ici j’aime mieux lire. Ils reprirent la visite. Passant un premier palier, Clément conduisit d’abord son élève jusqu’au second étage, sous le toit. La chambre était monacale : un lit, une chaise, un lavabo. Clément ne pouvait s’y tenir debout qu’au centre, et devait se pencher pour se laver, se raser. Ils descendirent. Avec des airs de mystère le professeur entrebâilla la porte du premier étage. Et, passant la tête, Tony n’eut que le temps d’apercevoir l’indicible : autour du bureau central où s’empilaient des copies, quatre murs couverts de livres, jusqu’au plafond ; des étagères encadraient même la fenêtre et la porte. Les parois semblaient faites de livres. — Je ne me ruine pas en papiers peints, dit Clément. Il tira doucement Tony par l’épaule en ajoutant : — Nous reviendrons voir cela de plus près. Il y a encore une pièce que tu n’as pas vue, connais-tu Barbe-Bleue ? C’est mon cabinet secret ! Dans l’escalier, il dit encore : — Quand je suis dans mon bureau, entouré de tous ces mots, je peux m’imaginer que j’habite une maison de livres, comme Dame Tartine son palais de friandises. Tout serait livres : meubles, murs, portes et toit. Pour lire un roman, on estropierait un volet, en tirant le Petit Larousse on provoquerait un courant d’air ! Le couloir du rez-de-chaussée se fermait d’une porte de bois brut, donnant accès à l’appentis qu’ils avaient aperçu du dehors. Clément prit une clé à un clou planté sur l’escalier, ouvrit la porte, alluma l’électricité depuis un interrupteur posé dans le couloir. — Passe devant, dit-il au gamin. Quand Tony fut entré, son maître ferma la porte sur lui, donna un tour de clé. — Voilà, tu es mon prisonnier maintenant. Il forçait légèrement la voix, pour être entendu derrière la porte, mais parlait avec un grand calme. Il ajouta : — Inutile de taper sur la porte, de crier, tu as vu le voisinage… personne pour t’entendre. Et, avec plus de brutalité : — Comme je veux ma tranquillité, si tu gueules je te mets dans le noir. Il éteignit la lumière quelques secondes. Il ne plaisantait pas. C’était un dur. Il se vengeait. Le gamin se taisait, réfléchissait peut-être. Il finit par demander : — Qu’est-ce que vous allez me faire ? Le ton était à peine inquiet, simplement un peu geignard, moins sans doute que lorsque la bête brute qui lui servait de père détachait sa ceinture en beuglant. — Rien, pour le moment rien. Je sors chercher ce qu’il faut pour te rendre la vie possible ici. Tiens-toi tranquille jusqu’à ce que je rentre. Ne tente rien pour sortir, c’est un conseil d’ami. Qu’il est difficile d’être menaçant, quand on a la douceur de Clément, qui s’écoute, pas très fier de lui, proférer les stéréotypes triviaux du maître chanteur ou du geôlier. Il était sorti déjà, montait dans sa voiture quand il se ravisa. Il rentra, grimpa dans son bureau, prit sur les rayonnages un livre de son enfance : illustré, écrit gros. Même Tony doit pouvoir lire ça. Il ouvrit prudemment la porte du cagibi. Le petit était assis par terre, rencogné dans des cartons, immobile. Son visage n’exprimait rien, ne trahit quand il vit Clément ni espoir, ni crainte. Clément lui lança le livre : — Tiens, si tu t’ennuies. Je risque d’être long.
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