Chapitre 1 : Le Gala de l'Hypocrisie
(Point de Vue : Maïra)
Cent quatre-vingt-deux jours.
Quatre mille trois cent soixante-huit heures.
C'était le temps exact qui s'était écoulé depuis que la petite boîte en chêne contenant le dictaphone du Docteur Lucien Morvan avait été posée sur mon bureau. Six mois d'un silence absolu. Pas une lettre, pas un piratage, pas un meurtre. Rien. Le vide.
Et ce vide était en train de nous tuer à petit feu.
— ... une vision extraordinaire pour notre métropole, Mademoiselle Leduc. Toronto vous accueille à bras ouverts.
Je clignai des yeux, forçant mon esprit à revenir dans la salle de bal panoramique du soixante-dixième étage de notre tout nouveau siège social ontarien. Le Premier Ministre de l'Ontario se tenait devant moi, une coupe de champagne cristal Roederer à la main, affichant un sourire obséquieux qui exposait ses dents blanchies artificiellement.
Autour de nous, le Tout-Toronto financier et politique se pressait sous les immenses lustres en cascade. Des robes de créateurs, des costumes sur mesure, le tintement de l'argent et du pouvoir. L'Empire Leduc rayonnait d'une puissance incontestée.
— L'Ontario est un terrain fertile pour ceux qui n'ont pas peur de bâtir, Monsieur le Premier Ministre, répondis-je avec un sourire millimétré, d'une froideur polaire. Nous ne faisons que commencer.
Mon œil balaya la salle, ignorant royalement la suite de son discours flatteur.
À quelques mètres de là, Élara irradiait dans une robe de soirée émeraude fendant jusqu'à mi-cuisse. Elle riait poliment aux plaisanteries d'un magnat de l'acier. Derrière elle, moulé dans un smoking noir d'une coupe parfaite qui masquait l'arsenal tactique qu'il portait sans doute en dessous, Viktor Vance montait la garde. Il avait appris les codes de la haute société avec une facilité déconcertante, mais il gardait cette immobilité de prédateur qui tenait les hommes d'affaires à distance respectueuse.
Ils semblaient invincibles.
Mais moi, je voyais les détails. Je voyais la façon dont les yeux d'Élara scrutaient frénétiquement chaque serveur qui approchait. Je voyais la crispation de la mâchoire de Viktor à chaque fois qu'une porte d'ascenseur s'ouvrait.
Et puis... il y avait Silas.
Mon regard trouva le chef de la sécurité près des grandes baies vitrées. Mon roc. Mon père de substitution. Il portait un costume sombre et une oreillette discrète, mais il avait l'air d'un revenant. Ses joues étaient creusées, de profonds cernes violacés marquaient ses yeux injectés de sang. Il avait perdu dix kilos en six mois.
Dans l'oreillette miniature dissimulée dans mon tympan droit, je pouvais entendre sa respiration saccadée. Il haletait presque.
Silas : Secteur nord, dégagé, grésilla sa voix, tendue à l'extrême. Le type avec la cravate rouge... il transpire trop. Viktor, garde un œil sur lui.
Viktor : C'est le Ministre des Finances, Silas, répondit-il calmement sur le canal crypté. Il transpire parce qu'il vient de parier l'argent des contribuables au casino. Relâche la pression.
Silas : Je ne relâche rien du tout ! aboya-t-il dans le micro, faisant sursauter Élara à l'autre bout de la pièce. Morvan est un p****n de fantôme. Il pourrait utiliser n'importe qui ! Même les traiteurs !
Je m'excusai d'un signe de tête auprès du Premier Ministre et fis un pas vers le centre de la pièce. La paranoïa de Silas irradiait dans toute la salle. L'absence d'attaque de Morvan avait transformé chaque ombre en monstre sanguinaire dans l'esprit de mon chef de la sécurité.
Soudain, un jeune serveur en livrée blanche s'approcha de moi avec un plateau de canapés. Il semblait nerveux, intimidé par l'aura de la Reine Noire. En arrivant à ma hauteur, il trébucha légèrement sur le tapis épais. Pour rattraper son équilibre, sa main libre plongea précipitamment vers la poche intérieure de sa veste.
Ce fut l'affaire d'une fraction de seconde.
Silas : Arme ! hurla-t-il dans la radio.
Avant même que je ne puisse réagir, une masse noire fendit la foule avec la violence d'un train de marchandises.
Silas percuta le jeune serveur de plein fouet. Le choc fut brutal, viscéral. Le plateau d'argent vola dans les airs, les coupes de champagne explosant sur le sol en marbre dans un fracas assourdissant.
Silas écrasa le jeune homme contre une immense sculpture de glace en forme de cygne, qui se brisa en mille morceaux tranchants. Le colosse plaqua le serveur au sol au milieu des débris de glace et de verre, bloquant sa gorge avec son avant-bras, de l'autre main, il dégaina son Glock 19 et le braqua directement entre les deux yeux du gamin terrifié.
Silas : Ne bouge pas, fils de p**e ! rugit-il, la bave aux lèvres, le regard fou. Bouge un seul p****n de muscle et je t'éclate la cervelle !
La musique de l'orchestre symphonique s'arrêta dans un grincement de cordes discordantes.
Des cris d'effroi s'élevèrent dans la salle. Les ministres, les PDG et les épouses de milliardaires reculèrent, horrifiés, découvrant la brutalité sauvage qui se cachait sous le vernis de l'Empire Leduc.
Je restai figée, le souffle coupé. Viktor s'était instantanément téléporté devant Élara, prêt à tirer, avant de comprendre.
Le jeune serveur pleurait à chaudes larmes sous le poids de Silas. Sa main, celle qui avait plongé dans sa veste, était crispée hors de sa poche.
Ses doigts tremblants tenaient un simple tire-bouchon en métal.
Viktor : Silas... murmura-t-il dans l'oreillette, la voix chargée d'une tristesse infinie. Baisse ton arme. C'est un gamin.
Silas cligna des yeux, aveuglé par la sueur. Il regarda le tire-bouchon, puis le visage en larmes du serveur de dix-neuf ans. Le Glock se mit à trembler violemment dans sa main immense. Le souffle du colosse se brisa.
Il venait de craquer. Devant l'élite du pays. L'invincible chef de la milice Leduc venait de succomber à la terreur psychologique imposée par un homme que nous n'avions jamais vu.
Je m'avançai à pas lents, mes talons crissant sur le verre brisé. L'immense salle retenait son souffle. J'arborais mon masque le plus indéchiffrable, celui de la PDG qui contrôle le chaos.
Je posai doucement ma main sur l'épaule de Silas. Ses muscles étaient tendus à s'en déchirer sous le tissu de son costume.
— Relâche-le, Silas, ordonnai-je d'une voix basse et hypnotique, uniquement pour lui. C'est fini. Lève-toi.
Il obéit mécaniquement, rangeant son arme avec une lenteur d'automate. Il se redressa, l'air complètement perdu, fixant ses mains tremblantes couvertes du sang de ses propres coupures causées par la glace.
Je me tournai vers l'assistance terrifiée. Mon sourire de prédatrice réapparut, implacable.
— Mesdames et Messieurs, je vous prie de pardonner cet excès de zèle, annonçai-je d'une voix claire et dominatrice. Chez Leduc Immobilier, nous prenons la sécurité de nos invités très au sérieux. Les menaces qui pèsent sur l'élite de cette province exigent des protocoles stricts, et nos équipes de protection rapprochée viennent de vous démontrer que nous ne laissons absolument rien au hasard.
Je fis un signe de tête au chef d'orchestre, toujours pétrifié.
— Maestro. La musique, s'il vous plaît.
Les violons reprirent en tremblant. Les murmures nerveux remplacèrent les cris. Les valets de la tour apparurent comme par magie pour nettoyer le verre et évacuer le serveur en état de choc. La crise médiatique était étouffée.
Mais en regardant Silas, qui fuyait la salle de bal avec la démarche d'un homme brisé, je savais que la véritable crise ne faisait que commencer.
Le Docteur Morvan n'avait pas eu besoin de lever le petit doigt. En six mois de silence, il venait de nous amputer de notre plus fidèle bouclier. La place était libre pour les fantômes.