Boum !
J’aurais vraiment préféré ne plus revoir le visage de mon fils ! Encore moins sur l’écran de ma télévision. Ne pouvait-il pas se cacher jusqu’à la fin de sa vie ? Et profiter tranquillement… Non ! Fallait que celui-ci se fasse encore remarquer, alors que la justice et tous les flics de France le recherchent.
Mon nom fait encore la Une du journal télévisé. Là, devant mes yeux. Car Marc s’est rendu à la Police.
— Quoi ? Pourquoi ?
Il s’est offert à l’ambassade française à New-York. Depuis le temps, j’osais espérer ne plus jamais le revoir. Qu’il avait fini par trouver sa place. Loin de moi. Les images le montrent escorté sur une piste d’aéroport.
— Merde. Chut ! Tais-toi Sonia !
La voix du journaliste précise maintenant que mon fils est en vol. Direction Le Bourget. Tout bascule.
Ce petit merdeux va tout foutre en l’air. Je le sais. Je le sens. Sinon, il ne se serait pas constitué prisonnier. Il veut en finir. Qu’à cela ne tienne.
Je fracasse mon verre contre la télévision, j’en ai assez vu. Ma colère n’est plus sourde. Je saccage tout ce que je croise. Y compris la petite gueule de Sonia. Il me faudra plusieurs minutes pour me calmer et retrouver raison. Se concentrer sur l’essentiel : éliminer Marc, mon fils, avant qu’il ne parle.
La nuit a été courte, bordée de cauchemars, je n’ai plus l’âge pour ces conneries. Sonia m’amène mon café, elle porte un coquard à son œil. Ça fait longtemps que les remords ne me touchent plus. D’ailleurs, elle non plus. Et elle sait bien qu’il faut me laisser seul dans mes moments de rage. Planté devant le téléviseur de la cuisine, je contemple abasourdi les bandeaux d’alertes infos, Marc a demandé à être entendu par le juge dès son arrivée sur le plancher des vaches.
Je sens tourner le vent. Gronder l’orage. Il me faut prévoir un parapluie. Mais lequel ?
Le téléphone sonne et gronde sur le bar de la cuisine.
C’est mon avocat surpayé. Un de ses amis l’a prévenu de la rencontre du juge avec mon fils. Et surtout, du pourquoi. Ma progéniture compte tout me mettre sur le dos. Avouer tous les délits commis par la famille. La liste est longue, je sais. En échange d’un traitement spécial en prison, isolé des autres détenus. La rencontre est prévue dans la journée.
Je me doutais bien que mon petit bâtard allait finir par me mordre. Mais là, c’est trop. Pas question de finir comme ça, et de tout perdre. Je veux bien reconnaître et être blâmé pour la corruption, l’extorsion, le blanchiment… Les conneries de bas étage. Mais surtout ne pas avouer les crimes sexuels sur les gamines. Ceux-là sont lourdement condamnés. À mon âge, je n’ai plus le luxe d’être incarcéré.
J’imagine déjà le dossier du procureur, épais comme une encyclopédie universelle en dix volumes, qui depuis 6 ans réunit les preuves contre mon fils. Les témoignages des petites victimes, et de mes clients pédérastes, sous les verrous depuis. On se dirige vers un procès à charge, sans aucune chance d’y échapper. Dans mes plans, je devais uniquement être jugé par le Saint Pierre. En espérant que sa loi à lui soit plus permissive que la nôtre et que sa sentence soit plus clémente. Après tout, j’y peux rien, moi, si j’aime les petites filles. Depuis toujours. Je suis comme ça.
Faut prendre une décision Jean-François ! Le téléphone va de nouveau sonner. Ce sera le juge, pour une convocation. Ou les flics devant la porte. Barre-toi ou tue ton connard de fils !
Marc est incarcéré au centre de détention de Gradignan, à une heure d’ici, sans compter les sempiternels bouchons sur la rocade. Le juge l’attend dans l’après-midi. La seule occasion de décrocher ce spectre au-dessus de ma tête.
Je donne l’ordre à Sonia de préparer nos valises, au cas où. Sans lui dire pourquoi, seulement en lui promettant un joli voyage. Je ne sais pas encore si je l’amènerais avec moi. Peu de chance de finir ma vie, au soleil, avec elle, seuls au monde.
Une dernière chose à faire avant de quitter ma luxueuse tanière : mon coffre-fort personnel est plein à craquer. Des berlingots d’héroïne, du cash, mais aussi un magnifique calibre 11.43 et sa boîte de munitions. Terrible pistolet offert par un farfelu britannique, qui m’avait initié aux joies du tir sur son élevage de cochons nains, lâchés dans un jardin prétentieux. Une séance sanglante qui concluait un week-end de débauche, d’orgie et de pouvoir.
Je rejoins le garage, et avant de monter dans ma Mercedes Classe S, aux vitres fumées, je fais sauter les plaques d’immatriculation avec un tournevis. En démarrant, j’allume un cigare trouvé dans l’accoudoir. Possiblement le dernier. Je tape l’adresse de la prison dans le GPS, et lance mon opéra favori sur l’autoradio : La Chevauchée des Walkyries de Wagner. De circonstance.
Une heure plus tard, je suis planqué dans le quartier. Et je ne suis malheureusement pas le seul. Des dizaines de camions de CRS côtoient ceux des chaines de télévision, encore plus nombreux. Ça commence mal. Difficile de s’approcher plus. Un cordon de sécurité contrôle la circulation. Et je ne peux sortir à découvert, trop risqué. Je décide d’aviser le moment venu. J’attends dans mon carrosse, à l’abri des regards et des objectifs. Laissant une vitre entr’ouverte pour mieux respirer après mon interminable havane.
Deux heures s’écoulent. Je guette l’ouverture du grand portail. Les journalistes aussi. La foule stagnante s’impatiente. 15 heures sur ma Rolex Submariner édition limitée, l’héritier ne devrait plus tarder à montrer le bout de son nez. Sauf, que j’aperçois une silhouette qui ne m’est pas inconnue. Une voiture l’a déposée à quelques dizaines de mètres de moi. Décidée, elle fonce vers l’antre de la prison, à travers la nuée de curieux. S’arrête devant un CRS en faction, discute, puis se retourne.
Bordel ! C’est Paul Gontrand ! Celui par qui le scandale a été révélé. Le père de la gamine, celui qui a mis le feu à mon château. Le fouteur de merde ! Qu’est-ce qu’il fait là ? Ironie. Certainement la même chose que moi : dézinguer Marc !
Pourquoi parle-t-il alors à ce gendarme ? La meilleure option, c’est la mienne. Il doit avoir autre chose en tête…
Enfin, le portail s’ouvre. Je démarre ma voiture, prêt à faire rugir le moteur V8. Le calibre est chargé et le cran de sûreté est levé. Un cortège d’uniformes s’élance, Marc est grossièrement dissimulé sous son blouson, entouré d’au moins quatre agents. Ils progressent difficilement à travers la foule. J’ai repéré leur voiture : un chauffeur patiente depuis une demi-heure dans le seul véhicule autorisé en double file. C’est le moment d’agir.
J’appuie sur le champignon, à fond. Trois secondes plus tard, je dérape devant Marc et son escorte. Ma vitre est baissée, je n’ai plus qu’à tirer pour l’atteindre. Trois balles. Une pour lui, en pleine tête. Il n’aura pas eu le temps de souffrir, son corps est projeté en arrière comme un pantin désarticulé. Les deux autres détonations pour les deux officiers qui avaient eu le réflexe de dégainer leur arme. Je n’ai pas tremblé.
Je décampe à toute vitesse, la gomme mord l’asphalte. Ils ne pourront pas me rattraper, le temps de comprendre, il sera trop tard. Coup d’œil dans le rétroviseur. Un homme désespéré me poursuit, à pied. Bonne chance, Paul Gontrand ! Derrière lui, des flics, pensant viser un complice, arrosent l’avenue avec leurs pistolets. Ces cons vont finir par le toucher. Avant de prendre le virage serré au bout de la rue, je vois le pauvre gars écroulé sur la chaussée. Merci, messieurs, vous m’enlevez une belle écharde du pied !
Si Gontrand m’a reconnu, il ne doit pas être le seul…
J’ai l’opportunité de rentrer chez moi avant que ces toquards réunissent les témoignages, s’il y en a. Retrouver Sonia et prendre la fuite. Pour de bon. Laisser le temps tasser les choses, ça marche toujours.
La maison est vide. Personne. Je crie, j’appelle Sonia. Personne. Ni traces des valises. Où est-elle, bordel ? Je déboule dans mon bureau, et constate que la porte blindée du coffre-fort est entrebâillée. p****n ! L’avais-je laissé ouvert ?
Je poursuis mes recherches après Sonia. Redescends vers le garage. Toutes les voitures sont présentes. Je ne comprends rien… Elle ne doit pas être loin. Éssoufflé par les efforts, je la retrouve finalement dans notre salle de bains, gisant sur le sol. Une seringue encore plantée dans l’avant-bras.
Elle ne respire plus. Terminus. La petite a trouvé ma réserve de poudre. Et a succombé à la tentation. Sauf, que d’ordinaire, je coupe la came de moitié, car beaucoup trop pure. Sonia l’ignorait.
Je calcule mes options. Que faire du corps ? Encore un de plus à enterrer dans le jardin ? Non, je la laisse ici pour l’instant. Réfléchir aux conséquences. À l’évidence, je dois me planquer quelque temps. Savoir si le juge va me convoquer. Que sait-il ? Que lui a dit Marc ? Prévoir le pire, anticiper, fuir.
Je réunis le contenu du coffre et le fourre à la hâte dans un bagage, et je vide la poudre dans les toilettes pendant que Sonia me fixe de ses yeux vides. Pauvre petite. Pauvre marionnette.
Ma valise, mes passeports et mon cash sont dans la voiture. Je m’apprête à démarrer et quitter ma maison, avec l’essentiel. Je suis certainement en train de tout perdre. Et tout ce que je possèderai à l’avenir se trouve dans cette voiture. Et dans mon carnet, dans ma poche. Quelques lignes. Quelques chiffres. Les plus importants : ceux qui identifient la totalité de mes comptes bancaires, synonymes de nouveau départ. Direction Genève. Première étape de la fuite, avant que les choses ne se gâtent.
Dernier regard en arrière : Sonia et son aiguille. Soit je reviens libre, soit je ne reviens plus jamais.
***
Le Chirurgien
Le système GPS m’indique sept heures de route pour rejoindre la frontière. Sept longues heures à travers l’interminable A89, qui coupe le pays en deux. Mon premier objectif est de rencontrer ce fameux Pierre Lemarque, chargé depuis des années de veiller sur mes liquidités. Qu’elles circulent à travers le globe, en toute discrétion. Je lui expliquerai la situation, et j’espère qu’il fera son job, qu’il orientera mes fonds là où j’en aurai besoin.
À la radio, on parle bien entendu de l’assassinat de mon fils. De cette exécution devant l’objectif des caméras. Le baratin habituel. L’interview du procureur ne donne aucun élément, du moins aux journalistes. Les flics, eux, doivent maintenant savoir que je suis derrière tout ça. Ils rassemblent tous les éléments à charge avant de citer mon nom. Classique. Mais trop tard, je suis déjà parti. Plus que quelques heures. J’ai passé Clermont-Ferrand, après je serai intouchable.
C’est quoi cette moto qui me suit depuis des kilomètres, peut-être même depuis le départ ? La nuit est tombée depuis des lustres, mais je perçois son unique phare dans mon rétroviseur. Un cyclope à mes basques. Toujours dans ma roue, à la même allure que moi. Je décide de stopper dans une station. J’ai faim, j’ai soif, la voiture aussi. En plus j’ai besoin de pisser. Je verrai bien si la moto s’arrête aussi.
Après avoir fait le plein, je me dirige vers la boutique. La moto est garée au pied d’un réverbère, devant l’entrée. Sacrée coïncidence ! Tous ces kilomètres et s’arrêter au même moment que moi ? Je vais bientôt en avoir le cœur net.
Les allées ultra-lumineuses et blafardes du magasin sont presque désertes. Je distingue quelques têtes au-dessus des rayonnages. Tout le monde se fait discret dans ce type d’endroit, surtout la nuit. Je règle mon carburant avec des espèces. Jusqu’ici, je n’ai vu personne déguisé en motard. J’envisage enfin de me rendre aux toilettes, en prenant soin de parcourir le chemin le plus long entre les rayons, histoire de croiser tous les clients.
À l’instant où je pénètre dans l’espace réservé aux hommes, une silhouette enserrée dans une combinaison de moto s’éclipse des toilettes pour dames. Non sans me fixer droit dans les yeux, la démarche lente et assurée, comme un ralenti au cinéma.
C’est une jeune femme. La vingtaine fluette, la coupe garçonne. Des écouteurs plantés au creux de ses minuscules oreilles. On devine ses hanches et sa poitrine sous sa deuxième peau de cuir. Qu’est-ce qu’elle me veut cette s****e ? Au cours de ces longues secondes, je peux sentir toute son arrogance. Mais je ne suis pas du genre à trembler devant des gamines. Si elle savait, elle fuirait à toutes jambes. Connasse.
Je jette tout de même quelques regards furtifs par-dessus mon épaule tandis que j’inonde l’urinoir. Elle ne m’inspire pas confiance. Pourquoi me suit-elle ? Une petite nana sur une grosse cylindrée, non sans déconner, pour qui elle se prend celle-là ?
Je ne suis pas rassuré. Elle aggrave ma paranoïa, déjà ordinairement aigüe. Son visage me dit quelque chose. Mais qui ? Où ? Impossible d’y accrocher un quelconque souvenir. Je quitte la station-service rapidement. La moto est toujours à sa place. La pilote est derrière sa bécane, dans l’ombre. Je devine qu’elle ne me quitte pas des yeux, en tirant sur sa cigarette, rouge dans le noir.