La vieille dame la fixa longuement, un sourire amusé aux lèvres. Ses yeux scintillaient d’un éclat vif et elle hocha la tête à plusieurs reprises.
— Très bien… très bien, ma chère.
Clara, un peu déstabilisée, répondit par un sourire poli mais hésitant.
— Ne sois pas inquiète, ma petite, dit la vieille femme. Je ne suis pas méchante, juste un peu fatiguée. Tu m’as paru agréable, alors j’ai demandé qu’on t’amène. C’est brusque, je sais. Tu m’excuseras ?
Touchée par cette franchise désarmante, Clara secoua doucement la tête.
— Ce n’est rien. Je suis seule, de toute façon.
La vieille femme vit dans ses yeux clairs une ombre de tristesse. Elle posa sa main sur celle de Clara, la tapota doucement, et son expression se fit plus douce.
— Comment t’appelles-tu ?
— Clara, murmura-t-elle.
« Tu ne trouves pas que c’est un joli prénom, Dorian ? »
La vieille femme se tourna vers lui, ses yeux brillants d’un avertissement silencieux. Une seule remarque de travers, et il savait qu’elle n’hésiterait pas à lui répondre sèchement.
Dorian esquissa un sourire résigné et hocha la tête.
— Oui… c’est joli.
« Il lui va parfaitement. »
Satisfaite, elle releva légèrement les sourcils et se tourna vers Clara.
— Clara, voici mon petit-fils, Dorian.
Le regard de Clara se leva, malgré elle, vers l’homme près d’elle. Leurs yeux se croisèrent. Ses traits marqués, sa posture droite et cette élégance naturelle… il n’était pas ordinaire. Rien dans son allure ne laissait penser qu’il appartenait au commun des mortels.
Elle eut la sensation de l’avoir déjà rencontré, sans pouvoir se souvenir où. Mais elle douta aussitôt : un homme pareil, on ne l’oublie pas.
Les yeux profonds de Dorian semblaient sonder son malaise. Il tendit la main simplement.
— Dorian Halden.
Clara hésita un instant, puis serra sa main.
— Clara.
Elle tenta de se relever, mais ses jambes engourdies et le mal de dos l’avaient trahie. À peine avait-elle bougé qu’un picotement remonta ses jambes, la faisant basculer en arrière.
— Fais attention.
Une voix grave résonna au-dessus d’elle, et un bras puissant l’attrapa par la taille. Elle se retrouva contre lui, soutenue sans effort.
L’odeur fraîche qu’il dégageait la troubla et elle voulut s’écarter. Mais ses jambes flageolantes la lâchèrent encore. Par réflexe, elle s’accrocha à ses épaules solides.
Dorian la serra légèrement, la soutenant sans effort.
Clara mordit sa lèvre, honteuse de s’être appuyée sur lui une nouvelle fois.
— Ne bouge plus.
Sa voix grave et ferme la cloua sur place. Sa main contre sa taille diffusait une chaleur qui traversait le tissu. Son visage pressé contre sa poitrine, elle entendait ses battements forts, réguliers, comme un tambour.
Son propre cœur s’emballa. Jamais elle n’avait été si proche d’un homme. Avec Lance, même après des années, ils s’étaient contentés de gestes distants, presque formels, sans jamais franchir cette barrière physique.
Pour Dorian, elle semblait si fragile qu’un simple geste suffisait à la soutenir. Ses sourcils se froncèrent légèrement.
Il cherchait son regard, mais son menton heurta sa tête. Ses cheveux effleuraient sa peau et le chatouillaient, le forçant à détourner les yeux vers son cou délicat. La blouse ample laissait deviner un peu de peau.
Ses prunelles se firent plus sombres, mais Clara bougea soudain, et un parfum léger s’échappa de son col. Dorian resta immobile un instant.
Elle se détacha lentement, retrouvant la sensation dans ses jambes, et murmura :
— Merci… je peux tenir debout maintenant.
Le cœur de Dorian se serra, mais il la relâcha doucement. Quand il vit qu’elle était stable, il retira sa main.
— Ça va ? demanda-t-il.
Clara rougit et hocha la tête.
— Oui… mes jambes étaient engourdies.
Il esquissa un petit sourire.
— Je sais, inutile de t’excuser.
Ces mots la touchèrent. Elle resta droite, impassible, mais un goût amer lui monta à la gorge.
— Merci, souffla-t-elle.
La vieille dame, témoin de la scène, avait d’abord été surprise. Puis une lueur de satisfaction traversa ses yeux : son petit-fils n’était pas aussi insensible qu’il le montrait.
Dorian esquissa un sourire discret.
Clara resta silencieuse un instant, puis, se souvenant de ce que Lance avait dit plus tôt, elle se tourna vers l’aïeule.
— Madame, j’ai des choses à faire. Dans quelle chambre êtes-vous ? Je passerai plus tard.
— Là-bas, tu vois cette porte ? La prochaine fois, tu pourras entrer par ici, dit-elle en désignant du doigt, un éclat malicieux dans les yeux.
Puis elle ajouta :
— Échangeons nos numéros… Ah, mais je n’ai pas mon téléphone.
Hélène, non loin, chercha dans sa poche et s’avança avec son portable.
— Madame…
Un simple regard de la vieille femme suffit, et Hélène recula.
— Dorian, fais-le toi-même, dit-elle.
Il fronça les sourcils, sortit un téléphone noir de sa poche et laissa Clara dicter son numéro. Une fois enregistré, il rangea l’appareil.
Son regard revint vers elle. Il ôta sa veste d’un geste et la posa sur ses épaules.
Une chaleur douce, mêlée à son parfum, l’entoura aussitôt. Le tissu gardait la trace de son corps.
— Mets-la, il fait frais, dit-il calmement.
Le cœur de Clara se réchauffa, ses yeux s’humidifièrent. Elle ne s’attendait pas à cette attention d’un inconnu.
Après quelques secondes, elle lui rendit la veste.
— Merci, mais ça ira. Je retourne dans ma chambre. Si je garde ton manteau, je ne pourrai plus te le rendre.
— Quelle corvée… dit-il en souriant à moitié. Tu ne viens pas juste pour faire plaisir à ma grand-mère, j’espère ?
Clara, surprise, secoua la tête.
— Non, je viendrai vraiment.
Elle lui remit la veste et s’éloigna vers la gauche.
Dorian resta immobile, la suivant du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Une lueur particulière brillait dans ses yeux.
— Dorian…
La voix de la vieille dame le ramena à lui. Il se tourna vers elle.
Elle souriait, mais son regard se fit sévère.
— Tu es idiot, ou quoi ? Va la raccompagner.
Dorian resta figé, les yeux sur Clara. Sans prévenir, la vieille femme lui donna une tape sèche sur les fesses. Il se raidit aussitôt.
Hélène étouffa un petit rire derrière eux.
— Allez, dépêche-toi ! Tu veux que je fasse une attaque ? lança la vieille femme, indifférente à sa réaction.
Dorian passa une main sur sa tempe, las.
— Oui, grand-mère, répondit-il, sans conviction.
Pendant ce temps, Clara franchissait seule la porte de la chambre d’hôpital.
Lance se tenait près de la fenêtre, de dos, vêtu d’un uniforme gris impeccable, mais sans sa veste, seulement une chemise blanche. Cette simplicité rappelait à Clara le jeune étudiant élégant qu’il avait été, droit dans sa chemise claire. Mais ce temps-là était révolu : l’homme devant elle n’avait plus rien du garçon d’autrefois.
Elle évita son regard et s’assit auprès du lit.
Lance se retourna en la voyant.
— Où étais-tu passée ? demanda-t-il.
Clara ne répondit pas, fixant le matelas.
Il reprit :
— Je t’ai bousculée tout à l’heure, j’étais pressé… je m’excuse.
Sa voix était douce, presque tendre, comme si sa froideur d’instant plus tôt n’avait été qu’une illusion.
— Ce n’était pas ma faute, répondit Clara sèchement.
Lance baissa les yeux. Son excuse se transforma en un sourire teinté de sarcasme.
— Tu sais ce que Kaya a dit ?
Clara leva les yeux vers lui, croisant un regard chargé de déception.
— Elle a dit que c’était sa faute, qu’elle n’avait pas bien tenu la tasse. Elle te défendait. Toi, tu refuses toute responsabilité. Clara, tu as changé…
Les yeux de Clara s’assombrirent, passant de la surprise à la désillusion, puis à une froide indifférence. Elle détourna le regard vers la fenêtre, un sourire amer étirant ses lèvres.
— Lance, depuis combien d’années nous connaissons-nous ?
— Huit ans, répondit-il après un instant.
Clara laissa échapper un rire bref et désabusé. Huit années de confiance, réduites à néant. Elle n’avait pas besoin d’un homme aussi faible.
Elle se leva brusquement, le fixant droit dans les yeux.
— Lance, nos fiançailles sont annulées.
Sa voix claqua, ferme, sans appel. Un éclair de stupeur traversa le visage de Lance.
— Pourquoi t’étonner ? reprit-elle. Depuis que tu as sauvé Kaya, ou même avant, ton choix était déjà fait, non ?
Lance resta silencieux quelques secondes, partagé, puis retrouva son calme apparent.
— Clara, je suis désolé. Peut-être que rompre est la meilleure solution. Si nous continuons ainsi, je finirai par te blesser encore… pour protéger Kaya.
Les doigts de Clara se crispèrent, mais son regard resta glacial.
— Protéger Kaya ? Alors toute ta confiance en moi n’était qu’un mensonge ?