Chapitre 3

1622 Mots
Une ombre de tension passa dans le regard de Lance. — Kaya est trop naïve, trop fragile… Et toi, Clara… tu es trop distante, trop forte. Clara le fixa sans rien dire, puis laissa échapper un petit rire sec, presque cruel. Ce son trahissait un sarcasme glacé, mais au fond, elle se sentait vulnérable. Voilà donc ce qui posait problème : son assurance ? Belle manière de le formuler. Affirmer ses sentiments faisait-elle automatiquement d’elle la coupable ? Les mots de Lance l’avaient frappée comme une lame. — Clara… Il fit un pas en avant, la main tendue, mais elle se recula aussitôt. — Ne m’approche pas ! cria-t-elle en repoussant son geste. Elle releva la tête lentement. Ses yeux éteints, son sourire moqueur, formaient un masque cruel derrière lequel perçait une douleur intense, presque définitive. Un simple regard d’elle suffisait à lui broyer la poitrine. — Clara…, murmura Lance, perdu. — Écoute bien, dit-elle, glaciale, c’est moi qui décide de mettre fin à cette histoire. J’espère que toi et Kaya ça marchera. Mais ne compte pas sur moi pour la moindre compassion. Qui voudrait d’une serviette déjà utilisée ? La brutalité de ses mots le paralysa. Cette femme, si posée d’habitude, venait de cracher sa rage sans hésitation. Pourtant, il comprenait sa colère. — Quoi qu’il en soit…, souffla-t-il doucement. Je regrette. — Je t’ai entendu, répondit-elle sèchement. — J’aimerais que tu puisses accepter, murmura-t-il. — Et pourquoi donc ? répliqua-t-elle, glaciale. Tu t’excuses, soit. Mais je n’ai pas à pardonner. Maintenant, sors. Lance resta figé un instant, puis dit seulement : — Prends soin de toi. Il quitta la pièce sans attendre de réponse. Seule, Clara s’effondra sur le lit, ramenant ses genoux contre elle, le regard perdu vers la fenêtre. « Froid et ferme », vraiment ? Autrefois, elle avait été souple, douce. Mais le monde s’était montré impitoyable, et elle avait dû se durcir. Se protéger était le seul moyen de ne pas céder. Elle croyait avoir forgé une armure solide, et pourtant, la douleur la traversait encore. Les larmes ? Inutiles, honteuses. À jeter au silence. Une présence se fit sentir. Une main tendit un mouchoir immaculé. Surprise, Clara tourna la tête. Ses yeux trahirent un bref étonnement. Elle lâcha ses genoux et se leva lentement. Un homme se tenait devant elle, grand, d’une beauté saisissante. À peine quelques instants plus tôt, ils s’étaient séparés, et voilà qu’ils se retrouvaient. — Qu’est-ce que tu fais là ? lança Clara, sèche. Dorian portait son uniforme plié sur le bras, sa chemise impeccable, rehaussée de boutons de manchette argentés. Tout dans sa posture respirait le contrôle et une élégance singulière. Il la regarda fixement. Clara détourna les yeux, mal à l’aise. Il parla enfin, lentement, d’une voix grave mais douce : — Dans ce genre de moment, les femmes pleurent d’habitude. Elle sursauta, mais ses yeux brillaient d’une compréhension silencieuse. — Je suis désolé, dit-il, légèrement redressé. J’ai entendu sans le vouloir une partie de ta conversation. Je n’ai pas l’habitude d’écouter les autres. Elle haussa les épaules, indifférente. — Pleurer pour un homme comme lui ne vaut pas la peine. Mes larmes ne servent à rien, souffla-t-elle amèrement. — Tu as raison de ne pas gaspiller tes sentiments pour quelqu’un qui ne le mérite pas, dit Dorian. Mais tes larmes ont de la valeur. Clara leva les yeux, surprise. — Tout dépend de qui les voit, continua-t-il calmement. Certains y voient de la faiblesse, d’autres un trésor. Ses mots, posés sans dureté, la touchèrent au point qu’elle détourna le regard. Dorian replia le mouchoir. — Pour répondre à ta première question… Il marqua une pause, la fixa. — Tu es maligne, tu devrais deviner. Ma grand-mère veut que je te poursuive. Clara cligna des yeux, légèrement gênée. — Peut-être qu’elle t’a trop attendu. Ce qu’elle veut, c’est surtout que tu aies un enfant en bonne santé. — Tu as raison, dit-il avec un sourire qui détendit un peu l’atmosphère. — Mais cette poursuite, c’est moi qui la choisis, ajouta-t-il. Toutes les femmes ne sont pas destinées à porter mon enfant. Son ton posé et son attitude froide rendaient la situation presque insupportable pour Clara. Jamais elle n’aurait cru qu’un homme si cultivé puisse être aussi arrogant. — Monsieur Halden est-il toujours aussi franc avec une femme ? demanda-t-elle. — Je ne fais que te poursuivre, répondit-il simplement. Un léger mal de tête la saisit ; elle n’avait jamais eu autant de mal à gérer quelqu’un. — On se voit deux fois par jour. Ne pensez-vous pas être un peu impulsif, Monsieur Halden ? — Je fais confiance à mon jugement, répondit-il sans détour. L’expression neutre de Clara se fendit. Un rire amer s’échappa d’elle. — Tu as entendu ma conversation avec cet homme, n’est-ce pas ? Huit ans que nous nous connaissons, et je n’ai jamais reçu qu’une confiance superficielle. Toi et moi, c’est différent. Toi, tu as choisi de me faire confiance. C’est ton choix. Dorian la fixa. — Tu me compares à cet homme méprisable ? Clara resta figée, cligna des yeux, puis un petit rire lui échappa. — Excuse-moi… j’ai dérapé, dit-elle. Dorian, fasciné par son sourire lumineux, la regarda avec une tendresse discrète. — Et qu’est-ce qui te fait rire ? — Je réalise à quel point je te connais mal, répondit-elle. Toi, l’homme élégant et réservé… jamais je n’aurais cru que tu puisses dire ça. Ça ne correspond pas du tout à ton image. — Tu as raison, admit-il calmement. Mais l’essentiel est que tu comprennes. Tout possède un cœur et une surface. Le cœur reste, la surface change selon les circonstances. Si tu ne regardes que l’extérieur, tu rates la vérité. Il marqua une pause. — Les gens, c’est pareil : tu connais le dicton, ne te fie pas à la couverture d’un livre. Dis-moi que tu juges vraiment les autres sur leur apparence ? Le rire de Clara s’éteignit, remplacé par un froid mordant. Une seule personne, Kaya, lui avait appris ce que valaient les faux-semblants. Elle inspira profondément, puis déclara : — Monsieur Halden, nous n’avons rien en commun. Je ne vous connais pas. Je viens à peine de rompre avec mon petit ami. Je n’ai pas eu le temps d’encaisser, et tu voudrais que je m’engage dans autre chose ? Ce serait malhonnête. — Tu te trompes, répondit Dorian calmement. Je n’attendais pas de réponse immédiate. Tu m’as posé une question, j’y ai répondu. Me suivre, c’est mon choix. Je n’aime pas que d’autres s’en mêlent. Il la laissa digérer ses paroles, puis reprit, plus doux : — Accepter ou non, c’est ton affaire. Mais sache-le, je n’accepte pas ton refus. Clara resta silencieuse. — Je t’invite à découvrir mes véritables qualités quand tu le voudras. Elle le regarda, interdite. Dorian tourna les talons et quitta la pièce. Seule, elle reprit ses esprits. S’il prétendait que refuser était son droit, et qu’il avait le droit de rejeter ce refus… où était sa liberté ? En fin de compte, tout se résumait à une chose : il la désirait. Un sourire ironique effleura ses lèvres. Elle secoua la tête et se glissa dans son lit. Une faim légère la tirailla. Elle se leva, se versa un verre d’eau tiède et le but avant de se recoucher. Elle agissait ainsi par habitude, sans même remarquer qu’elle était seule. Depuis trois ans, sa vie avait pris ce rythme. De retour de l’étranger, elle vivait seule dans un appartement qu’elle avait acheté. Malade, elle s’était soignée seule. Lance était là, mais son attention était toujours dispersée. Trois ans plus tôt, le groupe Orvain avait sombré dans un scandale à cause de produits défectueux. Un procès retentissant avait entraîné de lourdes indemnisations et plongé la société dans les dettes. À cette période, Clara venait de rentrer de l’étranger. Elle n’avait pas encore repris officiellement l’agence de sa mère et avait intégré la société de Lance. Au début, elle l’accompagnait dans les soirées mondaines, puis ils y allaient séparément. Elle avait perdu le compte des fois où des investisseurs avaient effleuré sa main, des verres qu’on l’avait forcée à avaler jusqu’à l’étourdissement. Combien de pilules avait-elle prises pour l’estomac ? Elle ne saurait le dire. Pourtant, elle avait tenu bon. Repris l’agence de sa mère, dirigé les relations publiques d’Orvain, et assumé le rôle de parfumeur en chef. Trois ans à ses côtés, à affronter chaque crise. Et qu’avait-elle reçu en échange ? La trahison, et ce jugement absurde : « tu es trop froide, trop autoritaire ». Si elle n’avait pas cultivé cette froideur, comment aurait-elle traversé tout ça ? Si elle avait été vulnérable, qui sait où il l’aurait menée ? Elle refusait d’être un poids. Tout ce qu’elle récoltait, c’était tristesse et humiliation. Elle voulait juste une vie normale : un travail banal, des vêtements simples, des sorties entre amis, des repas, des fêtes, des voyages. Impossible. Jamais. Cette fois, elle n’avait que sa propre force pour se protéger. Dans sa chambre d’hôpital, Clara laissa échapper un soupir silencieux. À côté, la chambre de Kaya était pleine de monde : Carmen Perrin, Neil Sorel, Valeria Roussel, Lance, Brice Salvier, ses amis et quelques camarades du bateau. — Ta sœur est coriace… et toi, tu oses l’asperger après t’être excusé ? — Kaya, reste loin d’elle. Sa froideur est intimidante. Tu souffrirais à ses côtés. — Oui, c’est une femme, mais toujours comme au bureau. Elle est plus dure que les hommes chez Lance. Ceux qui travaillent avec elle n’ont pas la vie facile. Le visage de Lance se durcit. Kaya fronça les sourcils, triste. — Elle reste ma sœur. Même si elle paraît froide, elle n’a rien fait de mal, dit Kaya.
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