Chapitre 2
Assise sur le lit, dans la chambre qu’elle avait retenue dans un hôtel de la place des Lices, au cœur du vieux Rennes, Mary Lester contemplait la photo de Jacky de Trébédan.
Un joli garçon ma foi, blond tirant sur le roux, avec un sourire un peu en biais, à la fois candide et canaille qui lui donnait un faux air de Robert Redford.
— Beau mec, apprécia-t-elle à mi-voix.
Un coup d’œil sur sa montre lui apprit qu’elle avait le temps d’aller jusqu’à la fac de médecine prendre des nouvelles de son « client ».
Elle ne ressentait pas la moindre inquiétude quant à son sort. Et si madame de Trébédan avait été moins pitoyable, Mary aurait fait immédiatement demi-tour et aurait rejoint Quimper dans la journée.
Y a-t-il lieu de s’alarmer parce qu’un garçon de vingt-deux ans entend voler de ses propres ailes ? Tant de parents se plaignent d’une descendance qui ne se résoud pas à quitter le cocon familial !
Ah, on n’est jamais content!
Mais voilà, madame de Trébédan était pitoyable, donc elle faisait pitié… Et Mary s’était laissé prendre aux larmes de la veuve. Était-ce de la comédie? Même pas! De l’inconscience. Madame de Trébédan était inconsciente. Elle ne réalisait pas que son « petit gars » était un homme désormais. Elle ne réalisait pas que l’atmosphère de sa maison était débilitante. Il y avait plein de choses que madame de Trébédan ne réalisait pas.
Et, quand Mary avait accepté avec réticence de rester quelques jours à Rennes pour rechercher Jacky, elle avait aussitôt proposé de l’héberger:
— J’ai trois chambres de libres, avait-elle dit, dont la plus belle, celle qui s’ouvre sur la terrasse. Voulez-vous la voir?
Non, Mary n’avait pas voulu voir. Rien que la pensée de passer une heure de plus dans cette baraque lui fichait le cafard. Et elle comprenait mieux que personne ce jeune Trébédan, qui avait pris la poudre d’escampette.
Madame de Trébédan avait fait la moue. Une si belle chambre! Cette jeunesse, décidément, était bien difficile à comprendre.
•
Les hôpitaux avaient toujours produit une impression fâcheuse sur le moral de Mary Lester et le CHR de Pontchaillou ne fit pas exception à la règle.
Par ailleurs, le quartier de l’université de médecine était si vaste qu’elle se sentit désemparée.
Elle erra de l’institut médico-légal à l’école nationale de santé publique, pour revenir au centre de transfusion sanguine puis au centre de rééducation fonctionnelle pour l’enfance.
À quelle porte frapper?
Elle finit par s’adresser à l’accueil, au centre de transfusion sanguine où l’hôtesse se méprit, pensant qu’elle venait pour un don. Mary la détrompa:
— Comment feriez-vous, demanda-t-elle à la secrétaire postée derrière son ordinateur, comment feriez-vous pour retrouver un étudiant en médecine?
L’autre la regarda stupidement, visiblement elle ne comprenait pas le sens de la question.
— Des étudiants en médecine? Ce n’est pas ça qui manque ici, dit-elle.
Mary précisa:
— Je recherche un jeune homme, un étudiant en deuxième année. Il s’appelle Jacques de Trébédan, voici sa photo.
La fille prit la photo, parut apprécier le physique de Jacky comme Mary elle-même l’avait apprécié, et la rendit comme à regret:
— Désolée, je ne connais pas.
Puis elle expliqua:
— Il y a tant d’étudiants à Rennes…
— Oui, dit Mary, mais vous auriez pu l’apercevoir.
— Désolée, redit la fille.
— Vous ne voyez pas qui pourrait me renseigner?
— Non… Enfin, plutôt que d’errer dans les multiples services de la fac de Villejean, moi j’essaierais les bistrots…
— Les bistrots?
— Ben oui, dit la fille, tous les étudiants se retrouvent tôt ou tard au bistrot. Vous allez sûrement trouver quelqu’un qui le connaît. D’ailleurs, une gueule comme ça, ça ne s’oublie pas! N’importe quel barman vous renseignera.
— Merci, dit Mary. Je vais faire comme ça.
Qu’elle était bête de n’y avoir pas pensé toute seule!
•
Ce fut le barman de La Lune Rousse qui la renseigna. Jacky? il ne connaissait que lui. Mais c’est vrai, il ne l’avait pas vu depuis un bon moment.
L’établissement s’ouvrait sur une rue piétonne, au rez-de-chaussée d’une maison à pans de bois.
À l’intérieur l’atmosphère était glauque, enfumée. Une musique syncopée sortait de baffles dissimulés derrière les bouteilles, des groupes de jeunes gens et jeunes filles entraient, repartaient, dans un joyeux brouhaha.
Mary ne détonnait pas dans cette ambiance. Ne ressemblait-elle pas à n’importe laquelle de ces jeunes filles?
Le barman allait et venait derrière son comptoir, servant les consommations, essuyant les verres avec une dextérité incroyable. Chacun de ses gestes était précis, efficace. Son regard bleu enregistrait tout ce qui se passait dans la salle.
— Tenez, dit-il à Mary, la petite brune là-bas au fond, c’est sa copine, Margot. D’ordinaire ils ne se quittent pas. Elle pourra vous dire où se trouve Jacky.
Il était déjà retourné à autre chose et plongeait derrière son comptoir en disant au serveur qui lui avait passé la commande:
— Deux «Leffe», deux, ça marche!
Et pour marcher, ça marchait! La caisse enregistreuse n’arrêtait pas de s’ouvrir et de se fermer pour se rouvrir à nouveau.
La jeune fille que l’on avait désignée à Mary pour être l’amie de Jacky de Trébédan pouvait avoir une vingtaine d’années. Ses cheveux très noirs étaient coupés très court, et un rouge à lèvres cerise couvrait sa petite bouche charnue. Hors ça, elle n’était pas maquillée et, avec son visage pâle, elle faisait penser à un portrait de la garçonne peint par Van Dongen.
Une charmante petite garçonne qui sirotait un Coca-Cola au moyen d’un chalumeau en forme de clé de sol, les yeux dans le vague.
— Je peux m’asseoir? demanda Mary en montrant la chaise vide devant la table.
La fille la regarda, intriguée, et dit, en posant son verre:
— C'est pas la place qui manque…
Elle montrait la banquette de moleskine où plusieurs emplacements étaient vides.
— Bien sûr, dit Mary, mais comme je voudrais vous dire quelques mots…
— Quelques mots ? répéta Margot sur la défensive. Mais je ne vous connais pas.
— Non, mais vous connaissez Jacques de Trébédan.
Le visage de la fille changea, reflétant en quelques fugaces instants la surprise, la méfiance, l’hostilité. Puis elle demanda:
— Vous savez où il est?
— Non, dit Mary, et c’est même ce que je souhaitais vous demander.
La jeune fille eut une moue amère:
— Je n’en sais rien!
— On m’a dit que vous étiez ensemble! s’exclama Mary.
La jeune fille toisa Mary avec insolence:
— Vous voyez bien que je suis seule!
— Ce n’est pas ce que je veux dire, fit Mary agacée, et vous le savez bien! Allons, n’êtes-vous pas sa petite amie?
— Humph… fit la fille, j’étais…
— Vous vous êtes fâchés?
Sa bouche s’arrondit sur la paille musicale tandis qu’elle aspirait une gorgée de Coca. Elle but et laissa tomber:
— Même pas! Il a disparu.
— Disparu? fit en écho Mary, incrédule.
La garçonne confirma d’un air ennuyé, en regardant tourner les glaçons dans son verre:
— Comme je vous dis!
— Depuis combien de temps?
— Bientôt un mois.
— Vous habitiez ensemble?
— Oui.
— Où ça?
— Dans une résidence d’étudiants, cours Kennedy.
— Vous-même, vous êtes étudiante?
— Oui, en sociologie.
Elle fixa soudain Mary en fronçant les sourcils et posa la question que celle-ci attendait depuis le début de l’entretien:
— Mais pourquoi me demandez-vous ça?
Ça avait mis du temps à venir, mais c’était venu!
— Madame de Trébédan, la mère de Jacky, m’a demandé de le retrouver, dit Mary. Elle aussi s’inquiète de ne plus voir son fils.
Nouvelle moue. La gamine savait parfaitement jouer de sa jolie petite bouche:
— Tiens, voilà que son fils l’intéresse maintenant?
— Pourquoi ce ton sarcastique? Elle semble l’aimer beaucoup.
— Trop et mal, dit la jeune fille.
C’était lapidaire et catégorique.
Et comme Mary la regardait, surprise, elle précisa:
— Pour le garder sous sa coupe…
— N’est-ce pas ce qu’on appelle une mère abusive? demanda Mary.
— C’est en effet comme ça qu’on les appelle, dit l’étudiante.
Elle sourit :
— Je fais aussi de la psycho…
Puis elle regarda plus attentivement Mary:
— Vous êtes de la police?
Mary éluda:
— En quelque sorte…
La jeune fille se recula sur la banquette de moleskine comme si son interlocutrice eût été atteinte d’une maladie contagieuse particulièrement répugnante.
— N’ayez pas peur, dit Mary, en réalité je fais du journalisme d’investigation et j’ai été mêlée à quelques affaires qui ont eu un certain retentissement. C’est pour ça que madame de Trébédan a fait appel à moi.
Margot se détendit un peu tout en restant sur la défensive :
— De quoi avez-vous peur? demanda Mary.
Margot aspira une goulée de Coca et laissa tomber avec lassitude:
— Je ne sais pas.
Puis elle regarda longuement Mary comme pour la jauger. Elle dut avoir confiance car, après un instant de silence, elle se décida à parler.
— Par moments, dit-elle, j’ai l’impression d’être surveillée.
— Surveillée? Mais par qui? Par Madame Mère?
— Oh non!
Elle eut un rire bref, sans joie, comme si cette hypothèse lui avait paru particulièrement incongrue.
— On la verrait de loin, ajouta-t-elle. Non, c’est un sentiment, comme ça.
Elle rêvassa un moment, les yeux dans le vague et ajouta:
— Comme si des forces mauvaises tournaient autour de moi.
Encore une qui devait lire trop de romans de Stephen King ou de Brussolo. Des forces mauvaises, quelle imagination !
— Et, dit Mary en retenant un sourire, ces forces mauvaises ne se sont jamais matérialisées?
— Peut-être… il y a parfois une grosse voiture noire qui stationne au pied de la tour…
— Vous habitez une tour?
— Oui.
— Je suppose qu’il doit y avoir pas mal d’habitants là-dedans, dit Mary. Combien d’étages?
— Seize.
— Et combien d’appartements par étage?
Margot eut une moue d’ignorance:
— Je ne sais pas, moi. Au moins quatre.
— Ça fait soixante-quatre logements, calcula Mary. Je suppose qu’il y a d’autres immeubles près de cette tour.
— Pour ça oui ! C’est pas ça qui manque.
— Et vous avez tout de même l’impression que c’est vous, personnellement, qu’on surveille.
— Oui, dit Margot catégorique, et je suis même sûre que l’on a fouillé chez nous.
Du coup Mary eut l’air intéressé:
— Fouillé chez vous? Comment ça?
— Je ne sais pas, dit Margot, mais on a dérangé mes affaires.
— Peut-être est-ce Jacky qui est revenu en votre absence ?
— Je ne crois pas, il aurait emporté les vêtements, les livres auxquels il tient. Il n’en a pas tant, avec ce que lui donne sa mère…
— Et vous-même, de quoi vivez-vous?
— J’ai une bourse, et mes parents m’aident. Ce n’est pas comme cette vieille…
Elle ne termina pas sa phrase mais elle ne semblait pas porter cette belle-mère virtuelle dans son cœur.
— Heureusement qu’il y a le foot, dit-elle.
Mary fronça les sourcils:
— Le foot?
— Oui, Jacky joue au Stade Rennais. C’est un très bon joueur, il s’entraîne avec les professionnels et il est souvent sur la feuille de match comme remplaçant. Il est rentré à plusieurs reprises en cours de partie cette saison. Il était même question qu’on lui fasse signer un contrat professionnel dès la saison prochaine. Mais maintenant…
— Et… il est payé pour ça ?
— Et comment ! dit Margot.
Elle sourit plus largement :
— Ça rapporte, le foot !
— Mais il n’en a rien dit à sa mère !
— Bien sûr que non, fit Margot méprisante, cette vieille chouette aurait été fichue de lui taxer une partie de son fric. Et lui, ajouta-t-elle, il aurait été bien assez naïf pour lui en donner.
— Ah… dit Mary.
Un nouveau paramètre dans le paysage. Elle demanda :
— Il n’a pas reparu au foot non plus?
— Non, je vous dis qu’il a disparu!
Elle regardait Mary comme si elle avait affaire à une demeurée.
Et elle ajouta en la fixant droit dans les yeux:
— Il est parti un beau matin et il n’est pas revenu.
— C’est invraisemblable! s’exclama Mary. Et personne n’a songé à prévenir la police?
— À quel titre l’aurais-je fait? Nous ne sommes pas mariés!
— Et sa mère?
— Sa mère… sa mère, elle a fait appel à vous, sa mère !
Et comme Mary demeurait muette elle proposa:
— Le club de foot, peut-être ?
Et elle haussa les épaules :
— Je ne sais pas !