Chapitre 3
Oui, le club de foot avait prévenu la police. Mary Lester avait eu le secrétaire au téléphone. Mais on ne les avait pas pris au sérieux. Ces jeunes joueurs, ça va, ça vient… C’est capricieux, trop payé…
Du moins était-ce l’avis du commissaire Darle, Lucile Darle, que Mary rencontra après une longue attente au commissariat central.
Elle fut vite « expédiée » par cette quadragénaire au regard dur, pas fâchée de faire toucher du doigt à la célèbre Mary Lester la différence qu’il y avait entre un commissaire en activité et un ex-capitaine, démissionnaire.
Mary n’insista pas. Au moins savait-elle désormais qu’ici elle ne pourrait pas compter sur l’assistance de ses anciens collègues.
Ce qui ne constituait pas une surprise.
Elle prit son téléphone et appela le numéro que lui avait laissé Margot. La jeune femme était à son domicile et elle accepta de recevoir la visite de Mary.
La tour où elle résidait se dressait juste devant une barre d’immeubles qu’elle dominait de toute la hauteur de ses seize étages.
Margot habitait le dixième, et Mary accéda à ce niveau en empruntant l’ascenseur en compagnie d’un vieux monsieur qui sentait fort le tabac.
Le logis de Margot était petit mais agréable et confortable. Devant la fenêtre il y avait des pots contenant des plantes vertes, contre le mur un gros canapé de velours brun.
— Comment ça va? demanda Mary à la jeune fille en entrant.
— Bien, dit Margot, mais…
Mary, qui avait subitement ressenti une curieuse impression en entrant dans l’appartement l’interrompit en mettant le doigt sur les lèvres :
— Chuttt…
Interdite, Margot la regarda aller jusqu’à la fenêtre et regarder en bas de l’immeuble à travers le rideau.
Puis Mary se dirigea vers le poste de télévision, l’alluma, et fit monter le son. Enfin, elle glissa à l’oreille de Margot:
— Racontez n’importe quoi à voix haute, mais si vous avez quelque chose de particulier à me dire, dites-le-moi à l’oreille.
— Mais pourquoi? bredouilla la jeune fille.
Mary ne répondit pas, mais elle s’en fut examiner le téléphone posé auprès du lit, sur une table basse. Elle souleva le récepteur, écouta, puis entreprit de dévisser le dessous de l’appareil. La plaque tomba et elle vit une minuscule pastille métallique pourvue d’une antenne d’un demi-centimètre de long.
Elle montra sa trouvaille à Margot, toujours le doigt sur les lèvres:
— Chutt…
Puis elle se pencha sur elle et lui dit à voix basse:
— On vous surveille.
La jeune fille pâlit:
— Moi ? mais pourquoi? souffla-t-elle.
— Je ne sais pas, dit Mary. Mais c’est sûrement lié à la disparition de Jacky.
Et comme elle voyait Mary revisser le socle de l’appareil:
— Il faut enlever ça!
— Sûrement pas! souffla Mary.
— Mais…
Mary lui coupa la parole à haute voix:
— Bon, on va les faire, ces courses?
Margot, désemparée, acquiesça. Elle ne comprenait plus rien. Mary ajouta:
— Ah, et puis éteins donc cette télé! Je ne sais pas comment tu peux supporter ces débilités !
Elle appuya sur le bouton et fit signe à Margot de l’accompagner. Elles descendirent sans parler mais, lorsqu’elles furent dans la Twingo, Margot demanda:
— Qu’est-ce que ça veut dire?
— Ça veut dire que tu es surveillée, ma petite, dit Mary.
Margot ne s’offusqua pas de ce tutoiement subit. La Twingo fit le tour du parking pour gagner la sortie.
— Regarde, dit Mary. Il y a là-bas une grosse Peugeot noire. C’est cette voiture que tu as remarquée?
— Oui, dit Margot d’une petite voix.
La Peugeot avait des vitres fumées, si bien qu’on ne voyait rien à l’intérieur. 6688 AZX 75. Mary enregistra le numéro, à tout hasard. Puis elle roula jusqu’au parking d’une grande surface, à la périphérie, et s’arrêta au milieu des autres voitures.
— Qu’est-ce que ça veut dire? redemanda Margot d’une voix étranglée.
— Je n’en sais rien. Mais j’ai l’impression que Jacky a mis le doigt sur quelque chose de pas très net.
— C’est pour ça qu’il a disparu?
— Sans aucun doute.
— Et c’est pour ça aussi que mon téléphone est sur écoute.
— Ton téléphone et aussi ton appartement.
— Vous pensez que…
— Oh, dit Mary, on peut se tutoyer, non? Tu avais raison, « on » est intervenu chez toi, mais pas pour te voler, « on » est intervenu parce que, par toi, « on » espère remonter jusqu’à Jacky.
— Mais qui « on »?
— Ça, dit Mary, ça reste à déterminer.
Margot se raccrochait à Mary comme un naufragé à une planche.
— Mais qu’est-ce que je vais faire? demanda-t-elle.
— Rien, dit Mary, tu ne vas rien faire. Tu vas laisser tout en état, tu vas faire comme si tu ne t’étais aperçue de rien. Je vais essayer de savoir qui sont les occupants de cette Peugeot.
Elle sortit de la voiture:
— Viens!
— Où ça? demanda Margot.
— Tu vas acheter un téléphone portable…
Margot protesta:
— Dis donc, je n’ai pas de fric à mettre là-dedans, moi!
— T’inquiète pas pour le fric, je m’en charge. Il y a tant de choses autrement plus importantes…
— Quelles choses?
Elle traînait les pieds, comme si Mary la menait à l’abattoir.
— D’abord retrouver Jacky!
Mary s’arrêta brusquement, bloquant une femme et son caddy. La femme protesta. Mary lui lança un regard si noir que l’autre rompit, poursuivant son chemin en marmonnant des choses peu amènes. Mary regarda Margot dans les yeux:
— Tu tiens à le retrouver, oui ou non?
— Quelle question ! dit l’étudiante les yeux pleins de larmes.
— Bon, dit Mary, parce que si tu n’y tiens pas, je ne veux pas être plus royaliste que le roi. Je reprends ma voiture et dans deux heures je suis chez moi.
C’était ce que la sagesse commandait. Mais la sagesse et Mary Lester…
Lorsqu’elle eut son téléphone portable, que Mary paya de ses deniers, Margot demanda:
— Et maintenant? qu’est-ce que je vais en faire de ce machin ?
— Ce machin, dit Mary, il sert à téléphoner. Mais seulement à moi. Tu comprends?
— Pas bien.
Mary respira fort et, s’armant de patience, expliqua:
— Puisque ton autre téléphone est sur écoute, on ne peut pas l’utiliser pour parler de Jacky. Si je retrouve sa trace…
Le visage de Margot s’éclaira:
— Tu crois que…
— Oui, je crois que. Alors tu continueras à utiliser ton poste fixe à l’appartement tout à fait normalement. Pour appeler tes parents, tes copains, comme d’habitude. Et surtout, sois naturelle, fais comme si tu ne savais rien. Mais ne dis que des choses anodines. Compris?
Margot hocha la tête.
— En revanche, poursuivit Mary, si tu dois communiquer avec moi, utilise celui-ci.
Elle brandissait le petit téléphone mobile.
— J’ai mis mon numéro de portable en mémoire, comme ça, tu ne pourras pas l’oublier. Appelle plutôt de l’extérieur. Et si tu ne peux vraiment pas faire autrement que d’appeler de l’appartement, fais fonctionner la télé, comme je l’ai fait tout à l’heure, et éloigne-toi au maximum du téléphone fixe. Compris?
Margot hocha la tête d’un air lugubre. Dans quelle aventure se trouvait-elle engagée?
— On pourrait aussi, dit-elle, aller chez les flics et porter plainte.
— Oui, on pourrait, dit Mary gravement.
— Alors, pourquoi ne le fait-on pas?
Mary réfléchit et laissa tomber:
— Quelque chose me dit que ça ne servirait à rien.
Margot la regardait avec inquiétude.
— J’ai été flic pendant assez longtemps pour sentir certaines choses, dit Mary.
— Quelles choses?
— Des magouilles dont le citoyen ordinaire n’a même pas idée, dit-elle.
— Tu me fais marcher, dit Margot.
— Je voudrais bien… mais cette voiture noire… c’est une histoire qui ne sent pas bon.
Elle se tourna vers Margot:
— Mais si tu préfères aller voir les flics, libre à toi!
— Qu’est-ce qu’ils me diront, les flics?
— Eh bien ! Ils te questionneront pour savoir où ils seraient susceptibles de retrouver Jacky.
Margot était troublée. Le combat qui se livrait en elle se lisait sur son visage.
— Et toi, demanda-t-elle enfin, qu’est-ce que tu proposes?
— La même chose que les flics. Tu me dis tout ce que tu sais et je tâche de retrouver Jacky.
— Mais alors… dit Margot.
— Alors, la différence est que moi je ne lui veux que du bien, à Jacky. Tandis que les autres…
Margot pâlit:
— Les autres? Il n’a fait de mal à personne, Jacky!
— J’en suis persuadée, dit Mary.
— Mais alors…
— Viens, dit Mary en la prenant par le coude.
Et lorsqu’elles furent assises dans la Twingo, Mary commanda:
— Maintenant, dis-moi tout.
— Tout quoi?
— D’où tu viens, où habitent tes parents et aussi tout ce que tu connais sur la famille de Jacky.
Elle protesta:
— Mes parents n’ont rien à voir là-dedans!
— D’accord. Mais ses parents à lui?
Ça n’était pas la peine de la brusquer : lorsque Margot avait rempli la fiche pour acheter le téléphone, elle avait donné le renseignement. Elle s’appelait Marguerite Abiven et elle avait donné l’adresse de ses parents à Plouër-sur-Rance.
— Il n’a que sa mère, dit Margot.
— Pas de cousins? Pas de copains inséparables?
— Il ne m’a jamais parlé de cousins, mais pour ce qui est des copains, oui, il avait de bons copains.
— Où ça? Au foot?
— Au foot, oui, et aussi à la fac…