La danse des sept voiles
Certains ne deviennent jamais fous,
leurs vies doivent être bien ennuyeuses
Charles Bukowski
NOIR
J’avais oublié que la poussière colle aux mailles du tissu. Il n’y a pas d’air à l’intérieur. Il fait juste chaud, sec et poussiéreux. Si j’ouvre la bouche, j’avale de l’air brûlant et le morceau de toile vient se coller contre mes dents. Je peux sentir le goût de la poussière, mêlé à celui de la fibre synthétique. Ça donne soif. Les manches longues se collent à mes bras. L’étoffe aussi se tanne, se flétrit, s’assèche, se ternit, durcit, se craquelle, se consume. Le noir absorbe tout, et moi avec. Je m’efface, je disparais, je me soumets. Je cache cet être humain qu’ils ne sauraient voir. Je redeviens une silhouette fantôme parmi des millions d’autres. Je suis bel et bien de retour au pays de l’or noir et de la femme monochrome. Ça fait un an, presque jour pour jour, que je ne m’étais pas vue comme ça dans un miroir. Franchement, vêtue de noir de la tête aux pieds, abaya1, hijab2 et niqab3, j’en reste sans voix, c’est le mot ! Pas le choix, si je sors sans le look sac poubelle 100L, le voisin va appeler les Muttawas4 pour leur dire qu’une femme est sortie nue dans la rue et c’est mon père qui va avoir des soucis avec la police puisque je ne suis pas mariée. Ou pire, mon frère…
Un an. Juste un an et j’ai changé à ce point ? Ça s’est fait petit à petit, insidieusement, je ne m’en étais pas rendu compte mais là, tout à coup, le retour est aussi v*****t que l’aller a pu être simple !
Doctoura Gihane avait tout prévu. Quand j’y pense ! Les réunions du club de français pour les boursières en partance, le briefing du mercredi de midi à 13h, pendant la pause prière/déjeuner.
« En France, pour se saluer, il faut se faire la bise. Rappelez-vous l’Unité Un de votre manuel de première année : Le problème en France est de savoir combien de bises faire car le nombre varie selon les régions ... Même les Français s’y perdent ! Vous allez à Montpellier et, là-bas, c’est trois bises : joue droite, joue gauche, joue droite. Mais soyez prudentes, Banat5, tout le monde fait la bise à tout le monde, aux filles comme aux garçons. C’est Haram6 !
Dès que quelqu’un s’approche de vous pour vous dire bonjour ou au revoir, débrouillez-vous pour tendre la main avant que la personne ne rentre dans votre espace vital. Tout le monde comprendra. On vous trouvera un peu distante mais ça vous évitera des soucis. Entraînez-vous deux par deux...
Non, vous n’êtes pas obligées de serrer la main des garçons, vous pouvez juste saluer en inclinant un peu la tête et vous refusez le contact. Non, on ne fait pas la bise aux professeurs, on ne leur serre pas la main non plus, on dit juste Bonjour Monsieur ou Bonjour Madame. Non, ce n’est pas la peine de connaître au préalable le titre des personnes pour les saluer, on ne dit Docteur qu’aux docteurs en médecine... Oui, la bise c’est entre les étudiants, avec les personnes de votre âge, pas avec les autres... »
« En France, le taxi coûte très très cher. Banat, si vous voulez vous déplacer, vous devrez prendre des transports en commun, le bus ou le tram. Non, il n’y a pas de bus ou de tram hommes célibataires, et de bus ou de tram famille. Quand vous les prenez, faites attention, parfois il y aura des gens tout contre vous, oui, des femmes et des hommes. Serrez bien votre sac contre vous et essayez de vous coller dos à la paroi si vous êtes debout pour que personne ne puisse vous toucher. Faites-vous toute petites, entraînez-vous, levez-vous et serrez-vous le plus possible sans vous toucher... Attention aussi, quand le bus ou le tram s’arrête, vous devez vous dépêcher pour monter ou descendre, il ne reste que quelques secondes et il repart, vous ne pouvez pas rester à la porte à faire des politesses à tout le monde « après vous, mais non, après vous, je vous en prie, c’est moi... ». Vous devez entrer ou descendre comme s’il n’y avait personne, c’est tout. Entraînez-vous, allez, hop, la porte s’ouvre... »
« En France, vous pouvez garder le hijab, ça ne pose pas de problème, les Français sont habitués. Vous pouvez choisir un foulard de couleur, assorti à votre toilette si vous voulez, de nombreuses femmes le font. Non, vous n’aurez pas le droit de porter le niqab dans la rue, c’est interdit par la loi.
Les Français sont habitués à déchiffrer l’amitié et l’hostilité aux expressions sur les visages. S’ils ne peuvent pas savoir si le visage sourit ou pas, ça les inquiète et ils deviennent agressifs. Souriez. Si on vous regarde parce que vous portez le hijab, souriez. Non, pour celles qui partent accompagnées, même si votre accompagnateur insiste pour que vous portiez le niqab, faites-leur comprendre que ce n’est pas possible. Parlez-en avec vos familles à la maison ce soir...
Oui, c’est vrai, dans certains lieux publics, les supermarchés, les lieux touristiques, si vous tenez vraiment à vous couvrir le visage, ou si votre accompagnateur y tient, vous pouvez porter un masque de chirurgie en papier sur le hijab. Vous pouvez en acheter ici au supermarché avant de partir mais vous en trouverez dans les pharmacies en France. On ne vous dira rien parce qu’il y a toujours des risques d’épidémies de ceci ou de cela et parce que les Asiatiques en portent parfois. Mais n’allez pas mettre un masque de chirurgie en cours, ça finira par attirer l’attention ! Ne vous faites pas remarquer, Banat, essayez de vous rendre invisibles. Vous n’êtes pas obligées de porter l’abaya, vous pouvez porter un Trench beige ou marron qui couvre vos formes mais qui fait plus Parisienne. Vous pouvez aussi porter un turban hijab, c’est islamique et c’est pratique, c’est comme la serviette de bain que vous mettez sur la tête quand vous venez de vous laver les cheveux. C’est déjà cousu, pas besoin d’épingle ou de pince, c’est pratique, j’en ai apporté un, regardez, essayez-le... »
« En France, il y a un service de vélo gratuit dans les villes pour aller plus vite ou pour ne pas prendre les transports en commun. A Montpellier, ça s’appelle le Vélomagg. Qui a déjà fait du vélo ? Personne ? Moi non plus ! Bon, alors, inutile d’en parler... »
« En France, il y a du porc dans les magasins mais il y a aussi de la viande halal7 dans les supermarchés. Lisez-bien tout ce qu’il y a écrit sur les emballages et, si vous n’êtes pas tranquilles, mangez plutôt du poisson. Au restaurant, en tout cas, c’est plus sûr. »
« Non, vous n’avez pas à répondre si on vous parle de religion ou si vous n’êtes pas très à l’aise. Vous pouvez dire que vous êtes fatiguées et que vous devez rentrer pour étudier, ou que vous ne parlez pas assez bien français pour expliquer. Non, on ne vous demandera pas d’enlever votre foulard. Non, les Français ne pensent pas que tous les Saoudiens et toutes les Saoudiennes sont des terroristes. Si quelqu’un vous provoque ? Pourquoi quelqu’un vous provoquerait ? Vous avez peur de partir ? Qui a peur de partir ? Banat, vous n’êtes pas obligées d’y aller si vous avez peur. C’est une bourse d’étude que vous avez, pas une condamnation à vivre en pays ennemi. Si vous ne voulez pas y aller, n’y allez pas, sinon, trouvez des réponses simples, parlez de votre religion avec amour et souriez. Vous allez représenter l’Arabie saoudite à l’étranger, faites en sorte que l’Arabie soit fière de vous, que l’université soit fière de vous, que vos professeurs soient fières de vous, que vos familles soient fières de vous, souriez, entraînez-vous... »
Oui, Doctoura Gihane, nous nous sommes toutes bien entraînées avant de partir !
Nous nous sommes appliquées à imaginer ce que serait notre réalité dans ce monde que vous nous montriez par le petit bout de la lorgnette. C’était juste une question de points de vue.
Il fait chaud et je mange de la poussière à travers mon Niqab. Mes yeux coulent derrière mes lunettes noires, il faut qu’ils se réhabituent à la luminosité crue, eux aussi. Mon être tout entier aspire à se réfugier dans une alcôve. N’importe où mais avec la clim et une lumière tamisée, mais pour l’heure, je n’ai pas d’autre option, il faut que j’aille chercher mon attestation de diplôme. Ce n’est pas gagné. La priorité du jour : ne pas compliquer encore un peu plus la situation.
Bien entendu, le chauffeur ne répond pas, ça fait trois fois que je tombe sur son répondeur et je cuis à l’attendre. Heureusement que Paul m’a envoyé un message ce matin. Un peu de baume au cœur pour commencer mon Odyssée.
Sur mes cahiers d’écolier,
Sur mon pupitre et les arbres,
Sur le sable et sur la neige,
J’écris ton nom
Mon nom ! C’est le seul mot qu’il connaisse en arabe et il le préfère en version française : Hourïa, un prénom inoubliable, prédestiné, ma mère aurait voulu le faire exprès, elle n’aurait pas pu faire mieux.
Bien sûr le chauffeur était occupé à récupérer la fille de Sarah à l’école puis à amener Latifa à son cours de statistiques à l’université et moi, je passe après... Quand je leur dis qu’un seul chauffeur pour tout le monde ce n’est pas suffisant ! La prochaine fois, je prendrai un taxi. Evidemment, je suis arrivée trop tard. A 13 heures tout le monde est déjà parti dans les bureaux. J’ai fait tous les étages du bâtiment de l’administration générale et il ne restait plus que des miettes de makrouds dans des assiettes en carton, des sachets en papier de shawarmas et des boîtes vides de gâteaux et de beignets. Au deuxième étage, quelques silhouettes noires étaient affalées dans des sofas devant des tables basses, en train de téléphoner aux chauffeurs, et une armée de femmes de ménage philippines en uniformes bleus tentaient de faire disparaître les traces de l’activité quotidienne jusqu’à demain. Bref, j’ai au moins repéré l’endroit où est le bureau de Madame Iman, au quatrième étage, tout au bout du couloir. J’aurai plus de chance demain. Là, j’ai le choix, soit je mets trois points de suspension, soit j’opte pour Inch’Allah8.
Ce matin, je suis partie à 6h45 avec Rana pour être sûre d’arriver tôt dans les bureaux même si je savais qu’il me faudrait attendre l’arrivée des employées jusqu’à 10 heures. Les cours à Dina School commencent à 7h15, le chauffeur a déposé Rana et je suis arrivée à 8 heures devant l’hôpital. Pourquoi les bureaux de l’administration générale de l’université sont dans une aile de l’hôpital ? Bref, j’ai attendu... Madame Iman est arrivée un peu après 10 heures et il lui a bien fallu quarante-cinq minutes pour comprendre que j’avais besoin d’une attestation de diplôme. Oui, j’ai fini ma Licence en Arabie, oui, j’ai participé à la cérémonie de remise des diplômes, oui, j’ai fait les photos avec ma toge noire et mon petit chapeau carré, non, je n’ai pas mis de photo de moi sur f*******:, oui j’ai mon joli papier dans son étui cartonné couvert de calligraphies bleues et blanches qui m’a été remis par la doyenne en grande pompe sur la scène de l’auditorium. Et alors ? Pourquoi je veux une attestation de diplôme ? Et bien parce que, si je veux m’inscrire dans une université ailleurs, je ne peux pas présenter un papier en arabe qui m’a été remis avant que les examens finaux ne commencent ! Oui, ça se passe comme ça ici, mais ça n’est pas recevable à l’étranger ! Pour la parade, je peux monter sur scène et dire merci quand on me remet un diplôme par anticipation, mais pour continuer des vraies études, il faut que je puisse prouver que je ne me suis pas arrêtée à la séance de photos, que j’ai passé les examens, et que je les ai eus ! La seule différence entre une étudiante qui a été jusqu’au bout et une qui a pris les lauriers pour un diplôme c’est que la première a eu des notes aux examens, pas la seconde ! Moi, j’ai eu de vrais bons résultats et j’ai besoin de mon relevé de notes qui atteste que j’ai un vrai diplôme, pas juste une pochette cartonnée qui fera joli dans un cadre dans le salon. Sans parler du fait que, parmi les étudiantes qui ont eu leur diplôme avec un A, il y en a qui l’ont eu parce qu’elles ont étudié et d’autres qui ont su tricher, soudoyer les profs pour connaître les sujets à l’avance ou payer tout simplement, ni vu ni connu. Un petit coup de fil à la prof quelques jours avant l’examen en pleurant pour avoir quelques cours particuliers à tout prix. Un secret de polichinelle qui marche tellement bien !
Bref, tout ça avait l’air bien compliqué à comprendre mais, si je ne peux pas fournir d’attestation de diplôme, je ne peux pas m’inscrire à Paul Valéry à Montpellier. J’ai peiné, moi, pour avoir ma certification DELF B29 en français. J’ai vraiment bossé pendant un an en France à étudier le FLE10. Je n’y suis pas allée pour faire du tourisme. Je l’ai mérité mon B2 ! Du coup, je suis admissible pour un cursus français en France mais ça, je me suis bien gardée de le dire à madame Iman même si ça me brûlait les lèvres et que c’était la seule chose dont j’avais vraiment envie de parler.
Elle va se renseigner et elle me rappelle...
Encore un morceau de poème ce matin. Juste quelques vers, mais c’est beau. Je me suis habituée à les recevoir. Tous les matins au réveil, c’est devenu ma drogue quotidienne, j’allume mon iPhone pour voir si j’ai des notifications, si j’ai un message w******p, un message de lui. S’il n’y en a pas, je passe ma journée à consulter mon écran, toutes les cinq minutes en me demandant qu’est-ce qu’il est en train de faire,
qu’est-ce qui le retarde, à quel moment il va avoir du temps pour un peu de poésie. Je le traque sur f*******:, j’ai besoin de savoir s’il est en ligne, s’il est actif, depuis quand il n’a pas
été vu connecté. S’il a liké une page, je l’ouvre et je dévore
ses commentaires. S’il a accepté une invitation ou s’il est
ami avec une nouvelle personne, je surfe tous azimuts pour en savoir plus. Je me sens devenir folle. Puis arrive enfin le message, mon rayon de soleil. J’en ai des sueurs froides. Je tremble pour retenir le moment, je m’enferme dans ma chambre et je le dévore, lettre par lettre, mot par mot, je le déguste lentement en réfrénant mon désir de n’en faire qu’une bouchée. Je le lis et le relis jusqu’à le connaître par cœur. Je pourrais réciter tous ses messages, à la virgule près. Et puis je les efface pour ne pas laisser de trace. On ne sait jamais, mieux vaut rester prudente.
Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom
Moi, je veux écrire mon nom, ma vie, mon histoire.