VERT
On dit que le vert était la couleur préférée du Prophète. Le vert me manque. Les feuilles des platanes le long des routes et dans les villages du sud de la France, le vert profond des grands pins, le vert changeant des champs de luzerne et celui des feuilles de vignes, le vert des pelouses de l’Esplanade où on peut aller s’étendre quand les beaux jours arrivent, des centaines de nuances de vert dans les parcs botaniques et les jardins publics où les familles vont se promener le dimanche, où les amoureux se donnent rendez-vous, où les enfants courent se cacher, le vert de ses yeux.
Pas de message de lui ce matin. Juste une photo. Une photo de mon homme, en costume parce qu’il va passer un entretien d’embauche. Il est beau !
Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom
Quand on y pense, c’est bizarre que la gothra11 des hommes soit rouge et blanche à petits carreaux. Pourquoi pas verte ? Ceci dit, le rouge est une couleur chaude, et heureusement qu’il y en a un peu par-ci par-là pour égayer la bichromie ambiante. Le rouge et le noir, toute une histoire !
Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom
L’humeur est poétique ce matin. L’entretien s’est bien passé, il pense avoir le job. Je suis certaine qu’il l’aura, il est né sous une bonne étoile.
De mon côté... toujours pas de nouvelle de Madame Iman ce matin. Je vais lui téléphoner, je sais trop bien qu’on ne rappelle jamais quelqu’un à qui on a promis qu’on rappellerait « Inch’Allah », comprenez : à la Saint Glinglin !
J’ai bien fait d’appeler. Madame Iman m’a dit qu’elle avait demandé, et qu’on lui avait dit de me dire que ce n’était pas elle qui donnait ce genre de documents. Il faut que je le demande directement à l’université, à Madame Lamya, bureau D 325 dans les nouveaux bâtiments de l’extension féminine tout en marbre noir et gris qui vient d’émerger du désert comme par magie en quelques mois. Pour ce genre d’attestation, ce n’est plus la peine de venir dans les bureaux de l’administration générale.
Bien sûr, le chauffeur est à l’autre bout de la ville et je ne peux pas partir à pied, traverser le quartier sous les regards hébétés des travailleurs pakistanais qui n’ont pas vu de femme depuis deux ans, des voisins désœuvrés et des chauffeurs assoupis qui tuent le temps au volant de leur voiture en attendant que Madame appelle.
Il fait trop chaud pour marcher, je vais fondre et sentir la transpiration toute la journée dans ma panoplie de sauna portatif mais ça, ce n’est pas grave.
Le problème c’est surtout que, si quelqu’un m’aperçoit, on n’a pas fini d’entendre parler de cette « fille » qui marche dans le quartier en provocant les hommes. De là, ça va vite devenir la « p**e » qui rôde dans le quartier et qu’« on » a vu partir avec un homme... ou deux. Ensuite ce sera la « p**e » qui rôde dans le quartier et qui s’arrête à chaque porte ouverte pour divertir les chauffeurs et les travailleurs du tiers monde qui l’attendent dans la rue. Le téléphone arabe, c’est quelque chose !
Si, par malheur quelqu’un m’aperçoit sortant de la maison, il n’y en a pas pour deux heures avant que n’arrive aux oreilles de ma mère que « la créature » en question, dont tout le monde parle et que tout le monde a vue, est certainement une amie d’une de ses filles ou une amie d’une des bonnes, ce qui serait déjà plus politiquement correct. Bref, la version soft pour faire comprendre à ma mère, sans le lui dire, qu’une dévergondée vit sous son toit et que la honte s’est déjà abattue sur toute la famille. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire mon père sera averti ou pire... mon frère !
Du coup, je n’ai pas d’autre choix que de rester là, bien emballée dans mon sarcophage de tissu noir et de sentir ma transpiration couleur le long de mon dos, entre mes omoplates, sous mes bras, entre mes cuisses, dans mon cou, en attendant le chauffeur qui arrivera quand Dieu voudra ! Ceci dit, je peux transpirer comme une baleine, je ne serai embarrassée ni par des auréoles sous les aisselles ni par mon entrejambe dégoulinante et je peux ruisseler de haut en bas, personne ne le verra. Il y a du bon à tout, même à l’abaya finalement. De toute façon, c’est perdu d’avance, il y a une prière dans vingt-cinq minutes, je n’aurai jamais le temps d’arriver où que ce soit avant la fermeture et ça m’étonnerait que les bureaux ré-ouvrent après la prière. Les employées de bureau ont des enfants ou des maris, elles ne peuvent pas rester toute la journée au bureau. En plus, c’est jeudi, veille de week-end, c’est mort, il va me falloir attendre dimanche. Je vais rester à la maison. Ouma m’a dit que Mohammed voulait me voir. J’espère qu’il ne vient pas me proposer un bon parti à épouser quoique, le connaissant, et étant donné qu’on ne s’est pas vus depuis un an, j’imagine bien qu’il ne vient pas juste pour me serrer dans ses bras fraternellement et me demander comment s’est passée mon année hors de son champ de vision. Il vient se rassurer, se conforter dans ses certitudes, juger, évaluer les dégâts, ré assoir son pouvoir de tuteur. Pas encore Mohammed, pas encore, Baba est encore là ! Il est âgé mais il est là...
Un vrai bonheur de discuter avec Mohammed, on en apprend toujours une bonne avec lui mais, aujourd’hui, j’avoue, il était en forme. C’est quoi ce délire avec les poils ? Il ne m’a pas vue depuis un an et, ce qu’il voit quand il regarde sa sœur, c’est qu’elle s’est épilé les sourcils ! Ma coupe de cheveux, ce sera certainement pour la prochaine fois. Le sermon du jour : Se raser ou s’épiler les poils du pubis en insistant bien autour de l’anus c’est bien, mais s’épiler les sourcils, ce n’est pas conforme à la nature primordiale. Mohammed, dès que je ferme les yeux, maintenant, je t’imagine en train de te raser les testicules. Paul est mort de rire. Il n’arrête pas de m’envoyer des w******p en me demandant si c’est lui qui se le fait lui-même ou si c’est sa femme qui s’en charge ? A la cire ou à la pince ? Si c’est au rasoir, ça doit être une râpe à fromage quand ça se met à repousser. Mon frère, je t’adore ! Parce que je m’épile les sourcils à la pince à épiler je ne suis pas une bonne m*******e ? Sérieusement ! Il va falloir qu’on me montre dans quelle sourate c’est écrit ça. Sous prétexte que la femme doit se présenter à son mari telle que Dieu l’a faite, je ne peux pas me tirer quatre poils des sourcils ? Et les oreilles des petites filles, elles sont nées percées ? Ce n’est pas bien de faire des trous aux petites filles ! Et les appareils dentaires pour redresser les dents, ça c’est possible ? Donc, je peux avoir des bagues sur les dents mais je dois me teindre les sourcils à l’eau oxygénée pour que, de loin, on ait l’impression que mes sourcils sont fins alors qu’ils sont drus et épais. Teints en blanc : oui, épilés : non. Ceci dit, les oreilles percées sous le hijab et les bagues sur les dents sous le niqab, pas de danger, personne ne va profiter du spectacle. Bref, si je m’épile les sourcils, je suis vouée à l’exécration publique. Je dois garder mon mono sourcil et attendre qu’une fois mariée, mon cher et tendre daigne accepter ma requête épilatoire blasphématoire et me donne l’autorisation d’utiliser une pince. Waouh ! On n’imagine pas les combats qui se gagnent à force de ténacité à l’intérieur des couples après une bonne nuit de noces !
Mohammed, mon grand frère ! Qu’est-ce qui peut bien avoir fait de toi cet homme sinistre aigri de la vie ? Baba est tellement gentil, tellement doux avec tout le monde. Pourquoi tu ne prends pas exemple sur lui ? Ce sont les douze poils de barbe qui ont poussé sur ton menton et les pics de testostérone de l’adolescence qui t’ont fait prendre le melon ? Tout à coup, tu t’es senti investi de la mission de convaincre tout le monde de se conforter à tes caprices, d’obéir à tes ordres et de comprendre la vie à travers ton interprétation personnelle de ta religion. Qui t’a mis ces idées-là dans la tête ? Pourquoi ? Pourquoi as-tu décidé que le fait que je m’épile les sourcils est un acte suffisamment grave pour déclencher ta désapprobation et ta colère ? On ne s’est pas vus depuis un an. Je suis devenue une autre mais je suis ta sœur et je te souhaite du bonheur, juste du bonheur. Mohammed, keep cool, tout va bien, ce n’est pas comme si je t’avais taillé la barbe dans ton sommeil.
Pourtant, ça me démange, je dois l’avouer ! Une barbe ça peut être charmant quand c’est une barbe bien propre et bien taillée. Mais tes poils hirsutes, franchement, si je te disais à quoi ça me fait penser...
Mohammed, j’aimerais pouvoir te dire que si une femme, m*******e, ou pas d’ailleurs, n’a pas envie de mettre un foulard sur sa tête dans un Mall, c’est son problème, pas le tien, inutile de la harceler et de lui courir après, en aboyant « cover your head », elle n’en a rien à faire. Tu ne fais que te ridiculiser et te donner en spectacle tout seul. Et même si, grand moment de victoire devant l’éternel, elle accepte de couvrir sa tête pour te faire lâcher le morceau, ça n’apporte rien, ni à ton Dieu, ni à ta religion, ni à toi, parce qu’elle va l’enlever dès que tu auras le dos tourné. Tu es juste un élément pittoresque dans le décor de notre société, tu donnes ton one man show pitoyable dans les Malls, et susciter la haine te remplit de fierté. Tu penses vraiment que tu en sors grandi ? Ou que ça éclaire les cœurs de la lumière de l’Islam ?
Mohammed, fais ce que tu veux de ton corps, de ta vie, de tes poils et laisse-moi vivre en paix. Je m’épile les sourcils et je vais continuer à le faire !
Et puisque tu ne me l’as pas demandé, je ne te dirai pas que je vais très bien, que j’ai passé une année extraordinaire, que j’ai rencontré des gens merveilleux qui se comportent comme des êtres humains, qui se sourient quand ils se croisent dans la rue, qui se lèvent dans le bus pour laisser leur place à quelqu’un qui a l’air fatigué, qui se demandent des renseignements dans la rue quand ils ont perdu leur chemin, qui plaisantent et qui rient. J’ai vécu dans un pays où j’ai pris du plaisir à vivre, tout simplement.
Paul a trouvé un smiley barbu ! Bonne nuit mon amour...
Incroyable ces deux-là ! Hier c’était Mohammed qui s’énervait sur mes sourcils, aujourd’hui c’est Hessa qui s’y est mise ! Quelle équipe ! Ils ont bien fait de les marier ces deux-là mais il faudrait qu’ils restent chez eux, entre eux et qu’ils nous oublient. Quand on entend sa voix de crécelle dans l’entrée, Louloua, Sadeem et moi on sent les poils de nos bras qui se hérissent, encore une histoire de poils ! Hessa ne parle pas, elle enseigne ! Hessa ne s’étonne pas, elle fait des arrêts sur image ! Hessa ne prend pas des nouvelles des uns et des autres, elle prononce sa sentence. Elle n’a même pas l’air de se rendre compte que tout le monde lève les yeux au ciel autour d’elle quand elle s’agite. Non, tout glisse sur elle. Ça doit être confortable d’être le centre de l’univers. Ce qui est un peu gênant, c’est que les mortels que nous sommes ne soient pas capables de réaliser à quel point elle est exceptionnelle ! Même les profs à l’université n’ont pas su voir son génie. C’est surement pour ça qu’elle n’a pas pu finir ses études, ni les commencer d’ailleurs. Sadeem avait un cours en commun avec elle à une époque où elle n’imaginait même pas qu’elle deviendrait sa belle-sœur. Elle n’a jamais pu la supporter. Elle a même préféré se désinscrire d’un cours pour toute la durée d’un semestre plutôt que d’être avec elle, et elle n’est pas la seule à avoir fait ça.
Paul dit que, dans toutes les familles, ici comme ailleurs, les relations avec les belles-sœurs et la belle-famille sont toujours compliquées. La bêtise est universelle. Elle n’a pas de religion.
Au cours de linguistique, en France, il y avait une fille comme ça, une petite brune aux cheveux courts, un peu rondelette, toujours assise au premier rang, toujours à se tortiller sur sa chaise comme si elle était assise sur des clous, toujours à lever le bras de façon frénétique pour être autorisée par la prof à sortir l’absurdité du siècle. Le même genre d’étudiante qu’Hessa ! La main en l’air comme s’il fallait chasser une invasion de sauterelles, pour que tout le monde sache que son cerveau a eu une connexion malencontreuse à exprimer en urgence avant qu’elle ne grille tout le système. Le genre d’intervention qui, en fin de cours, montre clairement s’il était encore besoin de le faire, que la fille n’a pas compris le moindre mot de ce qui s’est dit depuis le début ! Sadeem nous fait mourir de rire quand elle mime Hessa en train de fulminer, la bave aux coins des lèvres, brandissant le syllabus du cours qu’elle a sorti de son sac, tapant frénétiquement du doigt le papier froissé en hurlant que ce n’est pas possible de changer la date d’un quiz parce que « c’est écrit, c’est comme ça, on ne peut pas changer si c’est écrit », c’est tellement Hessa, et les autres...