Lydie fixait la liasse de billets sur la table de chevet, son cœur battant à tout rompre. Les deux cents euros, accompagnés du mot griffonné – “Merci pour la nuit” – semblaient la narguer. Elle était assise sur le bord du lit de la suite de l’Hôtel Carlton, sa robe noire froissée à côté d’elle, le t-shirt trop grand de Luc encore sur ses épaules. La honte et la confusion l’écrasaient, comme si elle avait été déshabillée une seconde fois. Comment avait-elle pu laisser les choses aller si loin ? Et pourquoi cet argent ? Elle n’arrivait pas à assembler les pièces du puzzle de la nuit précédente.
Son téléphone vibra, la tirant de sa spirale. Un message de Clara : “On est en bas, dans le hall. Monte pas en panique, OK ? Sophie est avec moi.” Lydie soupira, reconnaissante pour ses amies, mais terrifiée à l’idée de leur raconter tout ça. Elle répondit rapidement : “Je descends dans 2 min. Merci d’être là.”
Elle ramassa ses affaires, glissant les billets dans son sac après une hésitation. Elle ne voulait pas les garder, mais les laisser là semblait pire, comme si elle acceptait tacitement le malentendu. Elle enfila son blouson en cuir, vérifia son reflet dans le miroir – des cernes sous les yeux, des cheveux en bataille – et quitta la chambre, la clé magnétique à la main.
Dans l’ascenseur, elle tenta de se préparer mentalement. Clara allait probablement plaisanter, Sophie poser des questions sérieuses. Elle avait besoin des deux, d’une certaine manière : l’humour pour respirer, la raison pour comprendre. Mais rien ne pouvait effacer la boule dans son estomac.
Le hall de l’Hôtel Carlton était lumineux, avec ses lustres élégants et son sol en marbre. Clara était affalée sur un canapé en velours, ses boucles blondes à peine domptées, un café à emporter à la main. Sophie, plus droite, feuilletait un magazine, ses lunettes glissant sur son nez. En voyant Lydie, Clara bondit, renversant presque son café.
« Lydie ! T’es là ! » Elle la serra dans ses bras, son parfum sucré envahissant l’espace. « OK, t’as une tête de zombie, mais t’es vivante, c’est l’essentiel. »
Lydie esquissa un sourire faible, se dégageant doucement. « Merci, Clara. Super réconfortant. »
Sophie posa son magazine et s’approcha, son regard scrutateur. « T’es sûre que ça va ? Tu m’as fait peur avec ton message. » Elle posa une main sur le bras de Lydie, sa voix douce mais ferme.
Lydie déglutit, sentant les larmes menacer. « Pas vraiment. Je… je sais pas ce qui s’est passé. Enfin, pas tout. »
Clara haussa un sourcil, jetant un coup d’œil à Sophie. « OK, attends, on va pas faire ça dans le hall comme des touristes perdues. Y a un café juste à côté, on va s’asseoir, et tu nous racontes tout. »
Lydie hocha la tête, reconnaissante pour leur présence. Avant de partir, elle s’approcha du comptoir de la réception, où un employé d’une vingtaine d’années, en costume impeccable, triait des papiers. « Bonjour, je rends la clé de la suite 304, » dit-elle, tendant la carte magnétique.
Le réceptionniste sourit poliment. « Merci, madame. Tout s’est bien passé ? »
Lydie sentit ses joues s’échauffer. « Oui, merci. C’est… réglé, non ? »
Il vérifia sur son écran. « Oui, tout est en ordre, payé par M. Moreau. Vous souhaitez une facture ? »
Lydie secoua la tête, le nom Moreau résonnant dans son esprit. C’était la première fois qu’elle avait un indice concret sur Luc. « Non, ça va. Merci. »
Clara, qui écoutait à quelques pas, murmura à Sophie : « Moreau ? Classe, comme nom. On dirait un méchant de film. »
Sophie lui donna un coup de coude. « Chut, Clara. Laisse-la. »
Elles sortirent dans la fraîcheur d’avril, traversant la Grand’Place où des pigeons s’éparpillaient sous les pas des passants. Le café Le Pain Quotidien, à l’angle, sentait le pain frais et le café torréfié. Une serveuse, une jeune femme aux cheveux courts et à l’air débordé, les guida vers une table près de la fenêtre. « Vous voulez des menus ? » demanda-t-elle, posant des serviettes sur la table.
« Juste des cafés pour l’instant, » répondit Sophie, prenant les devants. « Et peut-être des croissants, si vous en avez. »
« Pas de souci, je reviens tout de suite, » dit la serveuse, s’éloignant en notant la commande.
Lydie s’assit, triturant son bracelet en cuir, un tic nerveux. Clara se pencha vers elle, les yeux pétillants de curiosité. « Bon, alors, c’est quoi le délire ? T’étais avec Luc, tout allait bien, et là, t’es en mode panique. Il s’est passé quoi ? »
Lydie prit une grande inspiration, puis sortit les billets de son sac, les posant sur la table comme une preuve accablante. « Il a laissé ça. Avec un mot qui dit ‘Merci pour la nuit’. »
Clara écarquilla les yeux, attrapant le mot pour le lire. « Attends, quoi ? Il t’a payée ? Genre… comme une… » Elle s’arrêta, voyant l’expression de Lydie s’effondrer.
Sophie, plus rapide, posa une main sur celle de Lydie. « Lydie, respire. T’as rien fait de mal. Ce mec a clairement mal compris quelque chose. Raconte-nous tout ce dont tu te souviens. »
Lydie ferma les yeux, fouillant sa mémoire fragmentée. « On a dansé, on a bu… beaucoup. Il m’a proposé de quitter le club, et j’ai dit oui. On est venus à l’hôtel, on a continué à boire, et… » Elle rougit, baissant la voix. « On a couché ensemble. Mais je me souviens pas de tout. C’est flou après l’ascenseur. »
Clara siffla, incapable de se retenir. « Wow, t’as pas fait les choses à moitié ! Mais sérieusement, ce mec est un abruti. Laisser de l’argent comme ça ? Sans même te parler ? »
« Peut-être qu’il a paniqué, » suggéra Sophie, plus mesurée. « Ou qu’il a cru… je sais pas, que c’était une sorte de deal. T’as dit qu’il était de passage, non ? Il a peut-être des habitudes bizarres. »
Lydie secoua la tête, les larmes affleurant. « Je me sens tellement stupide. J’ai suivi un mec que je connais pas, j’ai bu comme une idiote, et maintenant… ça. »
Clara se pencha, prenant son autre main. « Hé, stop. T’es pas stupide. T’as passé une soirée, t’as voulu t’amuser. C’est lui qui a merdé, pas toi. »
La serveuse revint avec trois cafés et une corbeille de croissants. « Voilà pour vous. Si vous voulez autre chose, je suis là ! » Elle jeta un coup d’œil à Lydie, notant ses yeux rougis. « Tout va bien ? »
Lydie força un sourire. « Oui, juste… une longue nuit. Merci. »
La serveuse hocha la tête, compréhensive, et s’éloigna. Sophie poussa un café vers Lydie. « Bois. Ça va t’aider à y voir plus clair. »
Lydie obéit, la chaleur du café apaisant légèrement sa nausée. « Je sais pas quoi faire. Je veux juste oublier, mais… cet argent. Ce mot. Ça me rend malade. »
Clara prit un croissant, mordant dedans avec énergie. « OK, plan d’action. Option un : on brûle les billets dans un rituel anti-mecs débiles. Option deux : on les donne à un SDF sur la Grand’Place. Option trois : on va au New Club ce soir et on trouve ce Luc pour lui coller une baffe. »
Lydie éclata d’un rire malgré elle, essuyant une larme. « T’es pas possible, Clara. »
Sophie sourit, mais son ton resta sérieux. « Plus sérieusement, Lydie, tu devrais peut-être voir un médecin. Juste pour être sûre que… tout va bien. »
Lydie fronça les sourcils, l’idée la terrifiant. « Un médecin ? Pourquoi ? »
Sophie hésita, choisissant ses mots. « Vous avez… couché ensemble, non ? Sans protection, peut-être ? Je dis pas ça pour te juger, mais c’est mieux de vérifier. »
Lydie sentit son estomac se nouer. Elle n’avait même pas pensé à ça. Les souvenirs étaient trop flous pour savoir si elle et Luc avaient pris des précautions. « Merde, Sophie, t’as raison. Je… j’y avais pas pensé. »
Clara, soudain plus grave, posa son croissant. « OK, on va s’organiser. On rentre, tu te reposes, et demain, on t’accompagne chez un médecin si tu veux. Pas de panique, on gère. »
Lydie hocha la tête, reconnaissante mais submergée. « Merci. Je sais pas ce que je ferais sans vous. »
Elles terminèrent leurs cafés, discutant de tout et de rien pour alléger l’ambiance. Clara raconta une anecdote sur un mec qui l’avait draguée au New Club après minuit, imitant son accent exagéré, ce qui arracha un sourire à Lydie. Sophie, plus discrète, partagea des nouvelles de son boulot à la bibliothèque universitaire, promettant de prêter à Lydie un roman pour se changer les idées.
En quittant le café, elles hélèrent un taxi. Le chauffeur, un homme chauve avec un accent chantant, les salua joyeusement. « Alors, les filles, on va où ? Une autre soirée en vue ? »
Clara rit, s’installant à l’avant. « Oh non, on a assez donné pour aujourd’hui. Direction le Vieux-Lille, rue Esquermoise. »
« Bien reçu ! » dit le chauffeur, démarrant. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur, remarquant l’air fatigué de Lydie. « Vous avez l’air d’avoir dansé jusqu’à l’aube. Le New Club, je parie ? »
Lydie tressaillit, mais Clara répondit pour elle. « Bingo ! Mais là, on va se poser. Trop de mojitos, pas assez de sommeil. »
Le chauffeur éclata de rire. « Je connais ça. Profitez, vous êtes jeunes ! »
Lydie se cala contre la banquette, écoutant Clara taquiner le chauffeur sur sa playlist de variétés françaises. Sophie, à côté d’elle, murmura : « Ça va aller, Lydie. Une étape à la fois. »
Lydie hocha la tête, fixant les rues de Lille qui défilaient. Elle voulait croire Sophie, mais la liasse de billets dans son sac pesait comme une ancre. Elle ignorait que cette nuit, qu’elle voulait désespérément oublier, avait déjà semé une graine qui bouleverserait sa vie.