PROLOGUELe vrai fauteur de trouble, dans cette histoire ? Le vétérinaire de Lamothe-Saint-Léonard, le docteur Oillic. Celui-là, pour déterrer les cadavres… Ou pour foutre un coup de pied dans la fourmilière… Il ne s’est jamais douté, peut-être, des embrouilles dans lesquelles il nous a tous plongés, à la Brigade Criminelle de Vannes. J’ai senti que la galère démarrait le jour où le commissaire divisionnaire Cazaubon m’a prévenu qu’il voulait me parler en privé, dans son bureau.
L’après-midi était bien avancée. Je regardais tout le temps ma montre parce que j’avais, ce soir-là, rendez-vous avec Sarah pour visiter un appartement. En attendant le commissaire, je faisais de la paperasse.
À côté de moi, mon collègue Tournebise écoutait les doléances d’une de ses mémés, comme il les appelle. Il les attire, avec sa bouille ronde et ses taches de rousseur. Et il a une de ces patiences, avec elles ! Mais cette fois, mon état d’énervement devait être communicatif. Je les entendais :
— Je ne supporte pas le bruit ! dit la dame. Hier, il devait être 6 heures du matin quand vos collègues ont monté l’escalier. On aurait dit un troupeau de bisons… Mon mari…
— Nous cherchions un individu dangereux, dit Tournebise.
— Et l’autre jour, au feu rouge, le jeune de la circulation… Vous savez ce qu’il a fait ? Il m’a prise par le bras et m’a traînée sur le trottoir… Sans dire ni bonjour ni bonsoir !
— Le feu n’était peut-être pas rouge.
— Je veux déposer plainte, dit la dame.
— Vous me faites perdre mon temps, madame Le Ny ! Et votre mari va s’inquiéter ! Vous êtes là depuis… Et zut !
Il se leva :
— Rentrez chez vous, madame Le Ny ! « Quand c’est vous qui serez assassinée, vous serez bien contente de venir nous chercher !* »
Ça, c’est un langage que les gens comprennent ! La dame s’en alla sans un mot.
Tournebise se tourna vers moi :
— Alban ! Qu’est-ce qu’il te veut, le commissaire ? Tu as encore fait une connerie ?
— C’est personnel, dis-je d’un air digne.
— Comment le sais-tu ?
— Il me l’a dit. Il s’agit de Marie Lafitte. Enfin, c’est ce que j’ai compris…
Il hocha la tête :
— Tu crois qu’ils se disputent ? Qu’est-ce qu’elle a encore fait ?
— J’ai l’impression qu’elle a encore trouvé un nid de…
Le commissaire apparut à la porte. À la déception de Tournebise, je me levai et nous montâmes dans son bureau.
Il faut que vous sachiez que le commissaire et Marie Lafitte vivent ensemble depuis quelques mois. Enfin… À leur façon… Depuis le temps qu’ils se connaissent, ils se disent vous, et elle l’appelle « Commissaire ». Mais personne n’ignore que notre chef passe tous ses moments libres chez elle, à Lamothe-Saint-Léonard, près de Locminé.
Il y a à peu près trois ans, en 1997, Marie a perdu son mari, Jean-Edmond, dans un accident de voiture. Apparemment, elle ne s’est pas remise du drame. Le commissaire m’en a souvent parlé. Je suis sûr qu’il est impatient de la demander en mariage. Cul bénit comme il est ! Mais c’est aussi un sage. Il attend de voir comment ça va tourner…
Le commissaire ferma la porte de son bureau, sortit une petite boîte de sa poche.
— Regarde, me dit-il. Qu’est-ce que tu en penses ?
J’ouvris la boîte. Sur un coussin de velours bleu foncé reposait un anneau d’or plat, assez large, historié, orné d’une petite émeraude rectangulaire. Le dessin de l’anneau était à la fois léger et compliqué. Une histoire sans fin… Des feuilles d’acanthe s’étiraient le long de l’anneau, interrompues par des bustes de femmes-griffons dans leurs minuscules médaillons. De chaque côté de la pierre, limpide et lumineuse, un griffon lilliputien faisait face à son pendant.
— Chef ! dis-je. Où avez-vous trouvé cette merveille ?
Il rit :
— Tu crois que je l’ai volée ? Tu ne pense qu’à ça, ma parole ! Non, elle me vient de ma grand-mère. C’est peut-être un dessin italien.
— C’est pour Marie ?
— Tu penses qu’elle l’aimera ? C’est un peu vieux jeu, pour une jeune femme de trente-deux ans, non ? Mais Rosine m’a persuadé que ça irait… C’est elle qui s’est chargée de faire ressertir et nettoyer la bague.
Ce qu’il ne me dit pas – je l’ai su après par ce concierge de Tournebise – c’est que Rosine, la fille du commissaire, en avait profité pour faire enrager son père de façon éhontée. Quand il avait demandé si cette vieillerie conviendrait à Marie, elle avait dit :
« Tu trouves que ça ne fait pas assez fiançailles ? Tu as envie de montrer au monde entier que Marie t’appartient ? »
Il s’était presque fâché, puis il avait ri en avouant à sa fille qu’il aurait voulu un gros diamant pour Marie, tout neuf. « Quelque chose qui en jette, hein ? » avait dit Rosine avec dérision. « Avec des trucs autour ? Mais tu n’as pas les moyens, pauvre flic. » « C’est comme ça que tu parles à ton père ? » avait répliqué le commissaire. « Les hommes sont aveugles. » dit alors Rosine d’un air sentencieux. « Marie sautera de joie si tu lui donnes cette bague ! »
L’anneau, une fois restauré, étincelait dans un écrin qu’il avait trouvé ridicule. « Mais Marie adore les boîtes… » avait protesté Rosine. « Elle m’a montré sa collection quand les Lafitte ont donné cette réception, après l’affaire Garnier**. Tu as bien dû la voir ? » « Non », dit le commissaire, éberlué. « C’est ça ! » dit Rosine. « Monsieur ne voit rien, n’entend rien, il passe son temps à poursuivre ses truands ! Tu as intérêt à lui en trouver, des boîtes, avant que d’autres lui en offrent ! » Le commissaire avait demandé à quoi ça ressemblait, ces boîtes-là. Pas des boîtes à chaussures, quand même ? « Pourquoi pas ? » avait dit Rosine d’un air énigmatique.
Le commissaire remit la bague dans sa poche. Il avait l’air tout content de ma réaction.
— Ce n’est pas pour ça que je t’ai dérangé, Alban ! dit-il. Figure-toi que le vétérinaire de Lamothe-Saint-Léonard, le docteur Oillic, a dit à Marie qu’elle ferait mieux de s’occuper un peu de ce qui l’entoure au lieu de pleurer sur le passé.
— Voilà qui est parler ! Mais qu’est-ce qu’elle est allée faire chez le vétérinaire ? Elle n’a plus de chien depuis belle lurette…
Vous voudriez bien savoir, b****s de pipelettes, de quoi nous avons parlé ensuite ? Je vous connais, vous êtes comme Tournebise, du genre à écouter aux portes. Bon, je vais tout vous raconter… Mais surtout qu’on ne m’interrompe pas pour des vétilles.
* Réplique de Louis Jouvet (l’inspecteur Antoine) à Suzy Delair (Jenny Lamour), dans le film Quai des Orfèvres. H.-G. Clouzot, 1947.
** Voir La petite dame de Locminé, 2001, même éditeur.