Chapitre I

1862 Mots
ILa maison de Marie à Lamothe-Saint-Léonard, près de Locminé, est située dans un lotissement récent. On l’appelle Ar C’hoad Bihan ou Le Petit Bois. Les maisons sont adossées à un ensemble boisé au nord de la forêt de Lanvaux, entre Brangouzerh et Kerhero. Ce n’est pas la peine que je me casse à vous décrire les lieux, je suis sûr que vous êtes incapables de retenir les noms. Quant à vous demander de lire une carte pour y aller voir de plus près, autant cracher en l’air. Et je suis encore poli. Quoi qu’il en soit, il y a quelque temps, en rentrant de Vannes, après une journée de travail particulièrement merdique à l’Institut, Marie trouva dans sa boîte aux lettres une enveloppe à l’en-tête du conseil syndical* du Petit Bois. Elle regarda l’enveloppe avec indifférence. Jean-Edmond, son mari, avait été élu président du conseil syndical dès leur arrivée à Lamothe. Il s’occupait avec enthousiasme de la copropriété, mais elle… Elle se rappela soudain une conversation avec lui, un soir où il était rentré à minuit de l’assemblée générale des copropriétaires. « Tu comprends, ma puce, avait-il dit, nous avons la chance d’habiter un coin magnifique et verdoyant. Il ne faut pas laisser gagner le béton. Nous sommes des interlocuteurs importants pour la municipalité de Lamothe. Les gardiens de notre propre environnement… » Depuis la mort de Jean-Edmond, elle avait eu cent fois la tentation de vendre la maison, alors le béton… Elle ouvrit l’enveloppe. À sa grande surprise, elle vit que ce n’était pas une circulaire, mais une lettre personnelle du président, monsieur Seguin-Beaulieu. Il la conviait à la prochaine réunion du conseil syndical, certains des membres désirant qu’elle y siège, à titre honorifique au moins, en souvenir de son mari. Elle réfléchit. Pourquoi faire appel à elle ? Elle n’assistait même pas aux assemblées générales. Les Chassagne, ses voisins, qui suivaient assidûment les événements locaux, acceptaient son pouvoir. Est-ce que Seguin-Beaulieu avait l’intention de démissionner ? Est-ce que les membres du conseil syndical étaient trop peu nombreux ? Il y avait bien… heu… 400 maisons dans le lotissement… Il faut un nombre minimal d’élus pour que le conseil ait une existence légale… Elle bâilla. Elle verrait demain… De toutes façons, il était temps de préparer le dîner pour le commissaire. Il arriverait tard, mais un canard, il faut que ce soit bien cuit… Elle s’assoupit dans le fauteuil. La minute d’après, elle dormait profondément. Jean-Edmond lui apparut en rêve. Il n’était pas là, bien sûr, mais à Saint-Pétersbourg. Est-ce qu’il téléphonait ? Il était pourtant tard… « Marie, dit-il, tu as bien porté les affiches à l’imprimerie ? Non ? Oh ! Je t’avais dit de ne pas attendre ! Tu iras demain ? Bon ! D’accord ! Sois discrète, hein ? » « Pas trop froid. J’ai quand même acheté une toque en fourrure… Oui, oui, on peut rabattre les oreilles ! La toque sera pour toi quand je serai rentré. Madame Marshak m’a dit, en voyant ta photo, que ça ira avec tes cheveux… Oui, ma communication au colloque a bien marché. Ils ont ri de mon mauvais accent anglais, mais ils m’ont invité l’an prochain à l’Institut de Physique Nucléaire de Doubna. Tu viendras, cette fois ? » Elle se réveilla brusquement. Le téléphone sonnait. C’était une voix un peu nasillarde. — C’est inutile d’aller à la réunion, dit la voix. — Il y a une erreur, dit Marie. Qui demandez-vous ? — Il n’y a pas d’erreur, Madame Lafitte. Je vous conseille de rester chez vous. — Qui êtes-vous ? On raccrocha. Elle se précipita sur la lettre de Seguin-Beaulieu. Elle n’avait pas vu que la réunion du conseil syndical avait lieu le soir même, à 21 heures 30. Elle haussa les épaules. « S’il croit te faire peur, celui-là… T’en as vu d’autres, Lafitte… » Dans la cuisine, tout en farcissant le canard d’olives et d’ail, elle se dit qu’elle ne renoncerait pas à sa soirée avec le commissaire pour aller à la réunion. D’ailleurs, c’était trop tard pour le prévenir. Deux secondes plus tard, le téléphone sonna à nouveau. C’était le commissaire. Il ne pouvait pas venir dîner. La fatigue de la journée l’envahit à nouveau. Elle remit le canard dans le réfrigérateur, alla chercher une boîte de sardines Petit Navire, de la salade, s’assit à la table de cuisine. Après ce dîner, elle se sentait nettement mieux. « Capable de te rendre à la réunion, Lafitte, hein, maintenant… Non pas parce que ça t’intéresse… Mais tu ne vas pas te laisser faire… » Il n’était pas l’heure encore. Une lampe à la main, elle alla ouvrir la porte d’entrée pour contempler les boutures de rosier blanc devant la maison. Ce n’était pas la saison des boutures, elle le savait, mais la gardienne de l’Institut, à Vannes, les avait volées pour elle deux jours auparavant dans le petit jardin central de la cafétéria. Il faut bien que les arbustes soient taillés, avait-elle dit en riant en tendant à Marie une brassée énorme de tiges verdoyantes. Le rosier de l’Institut était haut et rond, couvert de fleurs neigeuses de mai à décembre. Marie avait embrassé la gardienne. En sortant, elle faillit trébucher sur quelque chose qui était contre sa porte, sur le paillasson extérieur. Un chien, tout mouillé, d’une couleur foncée, était couché là, l’air misérable. Elle oublia les boutures. L’image de Murdoch, le chien qu’elle avait perdu, lui sauta au visage. Il avait du sang sur le nez. Ses petits pieds blancs, si chauds, si soyeux, étaient devenus raides, il ne la regardait pas… Elle faillit refermer la porte. « Mais tu n’as pas été élevée comme ça, Lafitte… » Elle souleva le chien dans ses bras, l’emporta dans la cuisine. Il gémissait, elle serrait les dents. C’était une petite chienne. Marie vit une blessure assez profonde à la cuisse. Elle tamponna la blessure avec un désinfectant, installa l’animal sur une vieille couverture, lui apporta le reste des sardines Petit Navire mélangées à du riz très cuit, un bol d’eau. Quand elle partit pour la réunion syndicale, la bête n’avait pas bougé, pas mangé, pas bu. Marie la laissa dans la cuisine. Dans la voiture, elle passait en revue son programme du lendemain, qui était un samedi. Visite au vétérinaire, déclaration aux gendarmes… Il fallait trouver une corde pour promener la chienne dans Lamothe-Saint-Léonard. Si jamais quelqu’un la reconnaissait… Elle rédigea aussi mentalement une petite annonce pour Ouest-France… « Trouvé jeune chienne grise, race indéfinie, petite taille… » * La réunion avait lieu dans une petite salle au premier étage de l’ancien Archevêché. C’était un grand bâtiment qui devait dater de la fin du XIXe siècle, laid et imposant. On y avait logé les services municipaux, et il y avait des salles réservées aux activités des différentes associations locales. Avant d’être admise, Marie dût montrer sa lettre d’invitation à la gardienne. Tous les membres du conseil syndical étaient déjà arrivés quand elle apparut à la porte de la salle de réunion. Le président, monsieur Seguin-Beaulieu, un homme jeune, élégant, un peu gras, se leva sans un mot, s’inclina. Il avait l’air d’un cadre prospère. Elle remarqua devant lui sur la table un de ces superbes agendas “organiseurs”, épais, à la couverture de cuir, que l’on vend en même temps que les séminaires qui vous apprennent à les utiliser. Plusieurs membres du conseil s’avancèrent, se présentèrent à Marie en souriant et lui serrèrent la main. Elle fut étonnée de reconnaître plusieurs personnes qui faisaient déjà partie du conseil quand Jean-Edmond était président : Amédée Marie-Rose, un colosse au doux visage, d’origine martiniquaise, Lucile Capdevielle avec ses fossettes malicieuses, monsieur Lacoste dans son costume trois pièces gris, Roland Nédellec, le trésorier, qui était souvent venu travailler à la maison avec Jean-Edmond… Elle alla s’asseoir au bout de la table et sortit le petit bloc à carreaux qui ne quittait jamais son sac. L’ordre du jour était chargé. Outre la préparation de la prochaine assemblée générale, il fut question du procès en malfaçons contre le promoteur qui avait construit leur village, du bail de location de l’ancienne maison-témoin, dite “Le Club”, du projet de construction d’un gigantesque centre commercial à proximité du village. Il y avait aussi les “questions diverses”. Il s’agissait souvent de querelles particulières entre voisins. Marie observa que le président essayait dans chaque cas de minimiser les difficultés. Elle se demanda, en plusieurs occasions, s’il n’éludait pas le fond des problèmes. « En tout cas, il n’est pas avare de bonnes paroles », se dit-elle, essayant de noter avec précision les solutions retenues, noyées dans des expressions telles que « normaliser les rapports », « créer des structures », « trouver un module », « quantifier les retombées »… Elle faillit plusieurs fois intervenir pour demander des précisions. Elle n’osa pas. À la fin de la réunion, elle eut la surprise de voir son voisin de droite, monsieur Lacoste, se lever, et demander que madame Lafitte soit acceptée comme membre à part entière du comité syndical, en lieu et place de monsieur Hénon, démissionnaire, qui n’avait jamais été remplacé. — Mais je n’ai pas l’intention… balbutia Marie, prise de court. Le président avait l’air embarrassé. « Les membres du conseil syndical, dit-il, doivent, normalement, être élus pendant l’assemblée générale… C’est vrai que parfois, en cas de nécessité, on accepte en cours d’année que les conjoints remplacent les élus… Et monsieur Lafitte… » — Nous manquons de monde. Le nombre minimal est de dix. Nous ne sommes que huit, Monsieur le Président, coupa Lacoste. — Oui, oui… clamèrent en chœur trois autres personnes. — Bon, dit le président qui semblait vaguement réticent. Qu’en pensez-vous, Madame Lafitte ? — Ce n’est pas possible. J’ai trop de travail dans l’immédiat, dit Marie fermement. — Dans l’immédiat. Mais après, vous vous y mettrez ? demanda la dame qui était sur sa gauche avec un sourire enjôleur. — On vote, maintenant, dit monsieur Lacoste. Qui est pour la candidature de madame Lafitte ? Marie vit cinq mains se lever en même temps. Le président n’avait pas voté pour elle… Après cette étonnante élection, monsieur Lacoste dit à la secrétaire de séance : — Vous avez bien tout noté, pour le compte rendu, madame Miallon ? Bon ! Maintenant, on boit ! Madame de l’Écluse, avez-vous les bouteilles entamées à la dernière réunion ? Ma femme a fait un gâteau pour nous. Madame de l’Écluse était la dame au sourire enjôleur assise près de Marie. Elle avait apporté aussi du Perrier, des glaçons… Marie se retrouva, un verre à la main, bavardant avec ses deux voisins qui l’avaient manifestement adoptée. Roland Nédellec, le trésorier, vint se joindre à eux : — On a oublié de parler des chiens errants, dit-il. Il y en a encore un qui traîne dans le bois depuis hier. — Je sais, dit monsieur Lacoste. Mon fils a essayé de l’attraper. Il faudrait téléphoner à la gendarmerie. Mais je n’aime pas beaucoup… — Comment est ce chien ? demanda Marie. Le trésorier, comme monsieur Lacoste, fut vague. Un animal assez petit, foncé… Quand Marie raconta qu’elle venait de trouver une chienne, petite et foncée, sur son paillasson, ils la regardèrent, stupéfaits. Un animal que personne n’avait pu approcher… — Je vais rechercher ses maîtres, dit Marie fermement. Je ne veux pas… Madame de l’Écluse l’interrompit : — C’est bien utile, un animal, vous verrez ! Il y a toujours quelque chose à manger dans le réfrigérateur, quand on rentre le soir. Ils approuvèrent tous d’un air grave. * Marie rêvait que le président, vêtu comme un prophète de la Bible, et qui était en réalité Yahvé, voulait lui reprendre Murdoch. Ou bien était-ce Mardochée ? Elle luttait, sentait ses forces s’épuiser… On lui avait déjà pris Jean-Edmond, elle était seule… Si seule… Et si elle demandait à… Il y avait quelqu’un. Quelqu’un de grand, très brun, avec une barbe courte, et des cheveux drus, coupés ras, une tête ronde. Un roi mage. Mais il était si loin… Dans le Nouveau Testament peut-être… Elle ouvrit la bouche pour appeler le commissaire… Le téléphone sonna encore. Elle tendit le bras vers la table de nuit. C’était la voix nasillarde qu’elle avait déjà entendue dans la soirée : — Deuxième avertissement. Ne vous mêlez pas du conseil syndical. L’homme raccrocha. « Qui connaît mon numéro de téléphone ? » se demanda Marie encore à moitié endormie. « Il est sur la liste rouge. » Elle s’aperçut alors que la petite chienne était couchée contre elle, sous la couette. « Si tu ne laissais pas toujours les portes ouvertes, Lafitte… » Elle se rendormit. * Note d’Alban : « conseil syndical », ça vous dit quelque chose, b***e d’illettrés ? C’est une assemblée de copropriétaires élus qui veille aux intérêts communs, tranche les litiges, entretient les parties communes.
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