Chapitre II

1795 Mots
II— Madame Lafitte, qu’est-ce que vous m’apportez là ? Je croyais que vous ne vouliez plus de chien ? dit le docteur Oillic. — Docteur, elle n’est pas à moi. Je n’en veux pas. Je l’ai trouvée hier soir sur mon paillasson. Après avoir examiné l’animal, le vétérinaire hocha la tête, et dit : — Elle a reçu un méchant coup. Je vais être obligé de poser des agrafes. Mais l’os n’est pas cassé. Après le pansement, ils bavardèrent. Le docteur Oillic avait un faible pour Marie. Il aurait bien voulu savoir si elle avait refait sa vie, comme on dit. Il ne savait pas trop comment aborder le sujet. Lui, était toujours célibataire. Il tourna autour du pot. Marie ne parla que de Murdoch, son chien mort. « Comme si elle voulait nier l’existence de cette pauvre grisoune, se justifier de ne pas la garder », pensa-t-il. Il lui dit rudement : — Madame Lafitte, essayez un peu de regarder autour de vous ! Tenez ! Pour changer de sujet, vous savez ce qui se trame, ici, à Lamothe ? Si seulement j’avais le temps ! — Qu’est-ce qui se passe ? — On reparle du centre commercial ! Vous allez voir la vie que nous aurons ! Le bois, on va en raser une partie pour construire. La petite route au-delà de la zone industrielle, n’en parlons pas ! Elle sera à quatre voies ! C’est sûr ! L’afflux de gens, le bruit… Vous ne vous êtes pas installée loin de la ville pour ça, je suppose ? — Mais, dit Marie, l’emplacement du centre commercial n’est même pas choisi… — Il n’y a que trois endroits possibles, vous le savez bien : le terrain vague après la zone industrielle, la pointe du Pendu, pas loin de l’église, et, tout près de chez vous, le Trou aux Rainettes. Quand je parle du terrain vague, je suis encore optimiste, c’est le plus éloigné du village ! — Docteur Oillic, que voulez-vous que je fasse ? — Eh bien ! Protestez, entrez dans une association, rédigez des tracts, je ne sais pas, moi… Marie ramassa ses affaires sans rien dire. Le docteur Oillic se demanda aussitôt comment il avait pu lui parler sur ce ton. Il eut du remords. Quand il lui mit la petite chienne dans les bras, il s’excusa. « Revenez pour les pansements », dit-il tendrement. Marie sourit. Il en fut tout remué. « Elle n’a pas l’air de m’en vouloir », se dit-il en refermant la porte de son cabinet. « J’ai pourtant été infect… » Le reste de la matinée, il poursuivit ses pensées de vétérinaire. « Je ne me rappelais pas qu’elle était aussi petite… À quoi me fait-elle penser ? Ses yeux sont clairs comme ceux du husky de madame Lebon. Non, du persan de monsieur… En plus gris… plus… nuageux. De toutes façons, ce n’est pas la même forme, c’est plus grand. Des cils noirs et longs comme ça, je n’en ai pas vu beaucoup chez mes patients… Et ses cheveux… Blond argenté… Un labrit ? Un épagneul ? On ne peut pas comparer, espèce de crétin… » Tout en s’occupant des patients suivants, il continuait à comparer. Il se dit finalement que la grisoune était en bonne compagnie. Elle avait peut-être ses chances… * Après le vétérinaire, Marie se rendit à Locminé pour montrer sa trouvaille aux gendarmes. Dans la voiture, elle fulminait. « Tous des furieux, le docteur Oillic et les autres… Ils veulent te dicter une conduite, Lafitte… » À un feu rouge, elle jeta un coup d’œil à la petite chienne sur la banquette arrière. « Tu as intérêt à garder profil bas », lui dit-elle sévèrement. La petite chienne aplatit ses oreilles en se trémoussant d’un air engageant. « Encore une qui veut m’embobiner… » À la gendarmerie, elle ne vit pas l’adjudant-chef Perrault qui était un ami. Le sergent Petitmangin qu’elle ne pouvait pas souffrir*, prit sa déposition. Il mit un temps considérable à noter ci et ça, alla jusqu’à la voiture vérifier que Marie avait bien décrit la chienne, fit tout une histoire parce que la bête lui montra les dents quand il s’approcha, décréta finalement que c’était un sloughi.** Il écrivit le nom de travers. Marie repartit en continuant à fulminer. Quand elles rentrèrent à la maison, la chienne alla se coucher sous la table de la cuisine. « Tant mieux, comme ça, je ne la vois pas, cette horreur… Dès qu’elle est guérie, je la vire… » Pendant que Marie développait distraitement le jambon qu’elle avait acheté pour le déjeuner, des souvenirs d’enfance heureuse à la campagne montèrent soudain à sa mémoire. Elle s’arrêta, stupéfaite, le jambon à la main. L’horreur sous la table ressemblait beaucoup aux chiens à vaches qu’elle voyait en Haute-Loire, où ses parents avaient longtemps habité, dans un petit village près du Puy. Ces chiens étaient gris foncé. Un peu comme de la paille de fer, mais truités, avec des taches plus sombres. De petites oreilles pointues dont le bout retombe. Parfois un moignon de queue. Les meilleurs, d’après les paysans, avaient les yeux vairons. Un des yeux de Mathilde était vert. L’autre avait l’aspect du verre pilé. Gris bleu assez pâle… « Mathilde… ! Pourquoi Mathilde ? » Elle haussa les épaules. * L’après-midi, Marie marcha lentement avec la bête dans les rues de Lamothe. Personne ne les remarqua. Dans les magasins où elles entrèrent, on secoua la tête : désolé, on ne l’a jamais vue. Sur la place de l’église, Marie ouvrit, à tout hasard, la porte du petit café où elle achetait ses cigarettes. La patronne regarda la chienne et dit à son mari : — Tu ne trouves pas qu’elle ressemble à la noiraude de monsieur Enjolras ? — Tu crois ? dit le mari. Mais non, l’autre chien est plus grand. — Qui est ce monsieur Enjolras ? demanda Marie. — C’est un client. Un vieux monsieur qui vient parfois en vélo. Mais on ne l’a pas vu aujourd’hui. Hier… je ne me rappelle pas. — Où habite-t-il ? Le patron expliqua à Marie que c’était une petite maison isolée, de l’autre côté du bois, après la zone industrielle. « C’est le désert », ajouta-t-il. « Vous n’allez pas y aller seule quand même ? » « Monsieur Enjolras ne va pas me manger, si je lui rapporte son chien », dit Marie. — C’est plutôt l’endroit qui n’a pas bonne réputation, reprit le patron. La maison de monsieur Enjolras a failli brûler, il y a juste trois semaines. Il a pris un chien pour la garde. Enfin, en plein jour… Marie partit bravement. Elle se sentait le cœur lourd, elle ne savait pas pourquoi. « Enjolras… » songeait-elle en conduisant distraitement. « Ça me dit quelque chose… » Après avoir longé le petit bois, elle se rappela. Le boulanger du village où habitaient ses parents en Haute-Loire s’appelait Enjolras, un des professeurs au lycée du Puy aussi… Elle se perdit dans la zone industrielle, où elle n’était jamais allée. L’endroit lui donna le frisson. Des routes rectilignes en gravier poussiéreux, sans nom, sans arbres, séparaient des baraques en tôle gigantesques, vertes, bleues, roses, à toit plat, sans fenêtres, sans porte d’entrée reconnaissable. Des pancartes incompréhensibles, « STECMA, PIERS, ZONE EXCLUSIVE DE LEVAGE, DEGAZ. AUT. » la mystifiaient à chaque croisement. Elle rencontra quelques camions cahotants, si hauts qu’on ne voyait pas leur conducteur. « Tu traînes les pieds, Lafitte », se dit-elle soudain. « Tu es persuadée maintenant que monsieur Enjolras est le maître de Mathilde, alors tu renâcles… Tu voudrais la garder, hein ? Eh bien, elle n’est pas à toi. Alors, sors-toi de là en vitesse et trouve la maison… » Elle finit par émerger de la zone industrielle. La maison surgit au bout d’une petite route campagnarde, aux bas-côtés verdoyants. Elle était basse, en granit doré, alternativement clair et foncé. Une glycine au tronc épais courait sous le toit en ardoise, éclairé par des chiens-assis peints en blanc. On y accédait par un perron à deux marches aux bords incurvés. La lourde porte moulurée avait une imposte vitrée protégée par une grille en fer forgé. Elle était surmontée d’une marquise en verre. Les fenêtres étaient couronnées d’un bandeau de pierre blanche. Mathilde commençait à s’agiter sur la banquette arrière en poussant des cris de souris. Marie la laissa, descendit de voiture. Un grillage tout neuf clôturait le terrain autour de la maison. Marie aperçut un potager bien dessiné, sans une mauvaise herbe, des massifs de camélias en boutons, aux feuilles brillantes, des fusains, des althæas, des viornes, une rangée de rosiers soigneusement taillés. Au-delà du jardin, un immense terrain vague s’étendait jusqu’au bois de Lamothe-Saint-Léonard. La grille d’entrée était entrouverte. Marie se dirigea vers le perron, sonna à la porte plusieurs fois, sans succès. Il n’y avait aucun bruit. Si vous aviez été à la place de Marie, qu’auriez-vous fait, b***e de nases ? « Enjolras ? Inconnu au bataillon, et je me tire vite fait avec la bête… La conscience tranquille… » D’ailleurs, le silence a vite fait de vous oppresser, foies blancs que vous êtes. Ça vous met face à vous-même, et le spectacle est démoralisant. Vous auriez eu carrément les jetons, dans ce trou. Marie a des défauts, c’est sûr, mais pas les mêmes que vous. Elle réagit contre l’oppression ambiante par une audace démesurée – par rapport à sa taille de microbe, j’entends. Contrairement à vous, elle réfléchit. Elle avait remarqué une fenêtre entrouverte au rez-de-chaussée et la boîte aux lettres qui débordait de prospectus. C’était bizarre, cette fenêtre ouverte, par un temps aussi froid, non ? Et tout ce courrier… Le maître des lieux, sûrement un homme méticuleux, ne l’aurait pas laissé s’entasser sans raison… Elle essaya d’ouvrir la porte. Peine perdue. Elle fit le tour du jardin. Le désert. Hésitant à peine, elle revint devant la maison, se hissa à la force des poignets sur l’appui de la fenêtre ouverte, sauta à l’intérieur. Elle avait atterri dans la cuisine. Une de ces cuisines comme on n’en fait plus… Un buffet de formica blanc à deux corps, une cuisinière à gaz émaillée, d’un bleu pâle moucheté, avec des brûleurs noirs, un évier profond en porcelaine blanche, un réfrigérateur aux formes arrondies meublaient la pièce. Sur la table recouverte d’une toile cirée, elle vit une bouteille de vin blanc entamée et trois verres. La seconde pièce, de l’autre côté du couloir d’entrée, était vide aussi. C’était la salle à manger. La lourde table rectangulaire, au plateau épais, aux pieds droits, aux coins coupés, recouverte d’une plaque de verre, était entourée de huit chaises de même style, dont le dossier raide était sculpté de volutes en bas-relief. Un long dressoir occupait tout un côté du mur. Une sculpture en bronze, représentant une jeune fille aux cheveux ondulés, à moitié étendue sur un rocher, trônait sur le dressoir. Il régnait un froid glacial dans la maison. « Il n’y a sûrement personne », se dit-elle. Elle monta quand même les marches de l’escalier raide en bois brillant, dont la cage était recouverte d’un papier à fleurs tout neuf, appela plusieurs fois, s’avança sur le palier mansardé. Une porte était entrouverte, elle la poussa. Il était là, couché dans le grand lit, sur le dos, les couvertures remontées jusqu’au menton. Ses yeux ouverts étaient tournés vers le plafond. Il ne bougeait pas. Le cœur de Marie sauta. « Il est mort tout seul, sans personne pour lui tenir la main, sans Mathilde… Et je voulais lui prendre son chien… » Moquez-vous maintenant, ô lecteurs dont le cœur est comme le plomb, vil et sans chaleur***. Devenue émotive depuis la mort de Jean-Edmond, Marie pleura. Le choc, le remords, ce que vous voudrez… Elle n’osa pas fermer les yeux de monsieur Enjolras. Revenue en bas, elle finit par trouver le téléphone noir à cadran mobile qui était fixé au mur près de la porte de la cave, sous la cage d’escalier. « Tant pis si on te reproche d’être entrée par la fenêtre, Lafitte… » Elle appela les gendarmes de Locminé. * Voir Ratissages dans le Golfe, 2002, même éditeur. ** Lévrier arabe au poil ras, à la robe couleur de sable. *** Note d’Alban : J’exagère peut-être. Vous pouvez venir protester au commissariat si vous n’êtes pas dans ce cas.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER