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2003 Mots
1.A Milan, la noble ville, il y avait, vers l’année 1544, un armurier célèbre, du nom de Guasta-Carne, ce qui voulait dire Gâte-Chair. Maître Guasta-Carne avait forgé les plus nobles épées qui eussent étincelé depuis un demi-siècle au soleil poudreux des champs de bataille ; il avait ciselé les plus fines armures et trempé les dagues les meilleures qui jamais eussent rebondi sur le haubert d’un gentilhomme. Il avait fabriqué la cuirasse que François Ier portait à Marignan et le casque qui couvrait la tête de l’empereur Charles-Quint les jours de bataille. Quand deux gentilshommes avaient querelle d’amour ou d’honneur, et qu’il leur paraissait convenable d’en appeler au jugement de Dieu, c’était chez Guasta-Carne, l’armurier, qu’ils allaient quérir les rapières destinées à cet usage. Le maître n’était point seulement un ouvrier merveilleusement habile, un trempeur justement renommé, c’était encore un professeur sans rivaux en la galante science de l’escrime, un maître d’armes dont la réputation éclatante faisait pâlir la gloire des plus savants tireurs de l’Italie. La salle d’armes de maître Guasta-Carne était le rendez-vous des plus braves et des plus nobles, qu’ils vinssent de Naples ou de Palerme, de France ou d’Allemagne, de l’Espagne ou des pays flamands. Il donnait leçon tous les soirs, après avoir fermé son atelier et ses forges, et alors ses ouvriers devenaient ses élèves, et chacun d’eux soupirait bien bas : — Ah ! si j’avais l’habileté du maître, peut-être me permettrait-il de lever un jour les yeux sur Marianna !… Marianna était la fille de l’armurier. Elle avait dix-huit ans ; elle était belle comme les madones de Raphaël d’Urbino, blonde et blanche comme la Fornarina, son modèle, en dépit du soleil italien qui fait aux femmes le teint doré et les cheveux si noirs. Marianna était, au milieu de ces hommes rudes et batailleurs, dans cette maison où le son du marteau frappant le fer ne s’éteignait que pour faire place au cliquetis du fer froissant le fer, comme un ange de paix que Dieu aurait chargé d’une mission sainte parmi des hommes dont, l’unique occupation consiste à perfectionner la mort. Et le maître aux moustaches grises, les jeunes gens aux barbes noires, devenaient humbles et soumis devant le sourire de Marianna ; les uns oubliaient de forger, l’autre d’allonger le bras et de frapper du bouton de sa rapière le plastron de son élève. Marianna était la perle de Milan ; gens d’épée ou de justice, gentilshommes ou forgerons, car la cité milanaise était la patrie des armuriers, s’inclinaient sur son passage, admiraient sa beauté, et se disaient, avec un soupir de regret et d’envie, qu’il serait bien heureux celui que maître Guasta-Carne appellerait du nom de fils. Plus d’un galant seigneur que le récent exemple de l’Espagnol don Juan de Marana eût enhardi en toute autre occurrence, s’en allait parfois à l’église ou se promenait à la brune aux environs de l’atelier, espérant y voir la blonde fille de l’armurier… Mais il savait bien cependant que si une imprudente parole d’amour s’échappait de ses lèvres, que s’il osait jamais manquer de respect à Marianna, vingt dagues sortiraient du fourreau, vingt rapières menaceraient sa poitrine. C’eût été folie, en vérité, fût-on le neveu du pape ou l’empereur Charles-Quint lui-même, que de songer à séduire la fille du vieux Guasta-Carne. Le maître était gentilhomme ; il tenait ses lettres de noblesse du roi Henri VIII d’Angleterre, et certes sa gloire était assez grande pour que maint seigneur de haute lignée pût sans vergogne rechercher son alliance ; mais nul n’y songeait, car Marianna avait dit hautement qu’elle n’épouserait qu’un homme de la profession de sou père, brave et habile comme lui. Aussi, les vingt lurons qui travaillaient sous les yeux et les ordres du maître, étaient-ils tous épris de Marianna, et rivalisaient-ils de zèle, d’intelligence, de patience et de talent pour mériter un pareil Donneur. Les pauvres forgerons perdaient leur temps ; un seul peut-être, et celui-là précisément qui s’en souciait moins que les autres, avait su faire battre le cœur de la blonde Marianna. C’était Raphaël. Qu’était-ce que Raphaël ? Un garçon de vingt-trois on vingt-quatre ans, beau comme une statue de Michel-Ange, intelligent et brave comme Michel-Ange lui-même. Il était l’enfant d’adoption de Guasta-Carne. Un soir, à la nuit tombante, le maître, alors jeune et fort, et tout récemment marié, passait devant une église, sur une place déserte. Il revenait de donner une leçon d’escrime à un noble seigneur qui logeait aux environs. Des cris enfantins frappèrent son oreille et lui parurent provenir de l’église. Il s’approcha et trouva, assis sur une marche, un enfant de cinq ans grelottant de froid et pleurant à chaudes larmes. Aux questions affectueuses de l’armurier, l’enfant répondit qu’il avait été abandonné par sa mère il y avait une heure à peine, et tout ce que Guasta-Carne en put obtenir, c’est qu’il se nommait Raphaël. L’enfant était beau ; il intéressa le maître d’armes, qui le prit dans ses bras, l’emporta chez lui et le présenta à sa jeune femme : — Tiens, lui dit-il, en attendant que nous ayons un fruit de notre union, voici un enfant que Dieu nous envoie. Raphaël, dès ce jour, devint l’enfant de la maison. L’année suivante, Lorenzina, la femme de l’armurier, mit au monde la blonde Marianna, et les deux enfants grandirent ensemble et s’aimèrent tout d’abord comme frère et sœur. Puis la pauvre mère mourut, jeune et belle encore, puis Marianna devint une belle fille de seize ans, et alors elle cessa de jouer avec Raphaël ; et puis encore elle se sentit rougir bien souvent en le regardant… Et Guasta-Carne, qui vieillissait et avait reporté sur les deux enfants l’amour qu’il avait eu pour sa pauvre Lorenzina, Guasta-Carne souriait in petto du trouble naïf de la blonde Marianna. Raphaël, cependant, était devenu un homme, et son caractère s’était développé avec l’âge. A quinze ans, il était le meilleur élève en escrime de Guasta-Carne ; à vingt, il était presque aussi habile que lui à forger et tremper le fer, à damasquiner une épée, à ciseler en relief les ornements d’une cuirasse. La réputation du disciple égalait celle du maître en la ville de Milan. A l’atelier, à la salle d’armes, tout le monde s’inclinait devant lui. Et pourtant, bien qu’on eût pénétré les secrets desseins du vieil armurier, bien que la plupart de ceux qui aimaient Marianna vissent en lui son futur époux, nul n’osait haïr Raphaël, et tous se sentaient entraînés vers lui par une mystérieuse fascination. Raphaël n’était pourtant rien moins que ce qu’on nomme, dans la langue des ateliers, un joyeux compagnon ; il était, au contraire, toujours sombre, rêveur, cherchant la solitude, et ne se mêlant point à ses camarades les jours de repos et de fête. Son sourire triste, ses façons hautaines auraient dû rebuter les naïves et robustes natures des forgerons qui l’entouraient. Il n’en était rien cependant, et Raphaël était généralement aimé dans la maison et les forges de maître Guasta-Carne. Le jeune homme, du reste, n’était ni querelleur ni mauvais camarade ; il était courtois, montrait un esprit conciliant en toutes choses, obligeait et rendait service avec empressement, et n’abusait jamais de sa force merveilleuse à l’épée. On citait, dans Milan, un exemple de cette modération. Un soir qu’il rentrait tranquillement chez lui, il fut abordé par un capitaine de lansquenets qui lui chercha querelle et l’injuria, sous le banal prétexte qu’il sifflotait l’air d’une chanson qui lui remémorait de cruels souvenirs. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, et Raphaël se contenta de désarmer son adversaire à la troisième passe. Le lansquenet, peu satisfait, voulut continuer, et reprit son épée. — Tenez, lui dit Raphaël, croyez-m’en, restons-en là. Si nous croisons de nouveau le fer, je vous toucherai trois fois, une fois au bras, l’autre à l’épaule, la troisième en pleine poitrine. Le lansquenet ne voulut rien entendre ; en trois secondes, l’élève de Guasta-Carne eut réalisé sa promesse. Il lui perça le bras, puis l’épaule… — Cette fois, dit-il, il faudra bien que vous demeuriez satisfait, car je ne vous tuerai point. Et il jeta son épée et s’en alla, laissant le capitaine un peu calmé. Raphaël avait eu plusieurs duels dont il s’était constamment tiré sans mort d’homme, mais toujours après avoir montré à son adversaire qu’il le pouvait tuer aisément. Aussi, à Milan, le respectait-on à l’égal de son vieux maître Guasta-Carne, et le choisissait-on d’ordinaire, pour second, tant on connaissait bien sa nature conciliante. Les jeunes seigneurs qui fréquentaient la salle d’armes recherchaient avec empressement son amitié ; mais il les tenait à distance, tout comme ses compagnons de l’atelier. Etait-ce dédain, orgueil ou misanthropie ? Nul n’eût pu le dire. Un seul homme, après Guasta-Carne, jouissait de la confiance de Raphaël et pouvait, à bon droit, se vanter d’être son ami. C’était un Napolitain du nom de Giuseppe, forgeron comme lui et prévôt d’armes. Giuseppe n’était ni beau, ni jeune, ni amoureux. Il n’avait jamais jeté un regard d’envie et de convoitise sur Marianna ; il ne se mirait qu’avec répugnance dans une glace, et il avouait, sans aucune peine, que la quarantième année avait sonnée pour lui. Deux passions remplissaient la vie de Giuseppe : un amour immodéré pour le vin de France, et son amitié pour Raphaël. Tous les crus italiens, depuis les blanquets du Vésuve jusqu’au lacryma-christi, valaient moins pour lui qu’une bouteille de vin bourguignon. La plus belle fille de Venise ou de Milan n’eût point fait passer à Giuseppe une heure plus agréable, chaque soir, que celle qu’il employait à faire une promenade avec son jeune ami Raphaël. En retour, Raphaël aimait Giuseppe ; il causait, lui le taciturne et le rêveur, avec abandon, lorsqu’ils étaient seuls ; et peut-être que le prévôt possédait le secret de cette mélancolie hautaine qui faisait le fond de son caractère. Avec lui, le jeune homme se laissait aller à sourire, et la ronde gaieté du Napolitain, cette gaieté nuancée d’un brin de scepticisme épicurien, lui plaisait si fort qu’il s’oubliait souvent à le tutoyer et lui prendre amicalement le bras ; ce qu’il ne faisait jamais avec les autres hôtes de Guasta-Carne. Or, un soir, un dimanche, vers quatre heures de relevée environ, la salle d’armes et les ateliers de maître Guasta-Carne étaient déserts. C’était fête chômée, et la pieuse Italie observait trop fidèlement les lois de l’Eglise pour travailler durant un pareil jour. De plus, la noble ville de Milan était fort en rumeur, car elle était visitée par des hôtes illustres, et ces deux motifs étaient plus que suffisants pour que le silence et l’isolement régnassent dans la maison si bruyante d’ordinaire de maître Guasta-Carne. Raphaël, seul, était demeuré au logis. Assis en un coin de la salle d’armes, tenant à deux mains un fleuret dont il appuyait la lame sur son genou, il était rêveur et sombre comme toujours ; il ne songeait ni au temps qui s’écoulait, ni à Marianna la blonde, la jeune et belle Marianna qui s’était approchée. de lui, disant avec son frais sourire : — Mon cher petit Raphaël, notre père, tu le sais, est prié au festin que les échevins de Milan offrent à Son Altesse le duc Laurent de Médicis et à sa fille, Mme Catherine, qui vient d’épouser le dauphin de France. Or, c’est jour de fête à Milan ; une foule joyeuse parcourt les rues pour aller à la rencontre des nobles Florentins et les saluer au passage. — Eh bien ? avait demandé brusquement Raphaël à la coquette jeune fille qui s’arrêtait à dessein pour lui laisser le mérite, de la deviner et de prévenir son désir. — Eh bien ! fit-elle, tu devrais endosser ton pourpoint rouge et bleu mi-parti, celui qui te sied si bien, ceindre ta plus galante épée et offrir ton bras à ta petite sœur Marianna, qui s’ennuie si fort au logis. Le jeune homme avait froncé le sourcil et répondu : — Vous oubliez, Marianna, qu’il ne serait nullement convenable de vous voir appuyée à mon bras par les rues de Milan, un jour de fête surtout. Si vous avez la fantaisie de voir le duc Laurent et sa fille, Mme Catherine, pourquoi n’emmenez-vous point votre nourrice, la vieille Beppino ? elle vous formera une plus décente escorte. La pauvre Marianna avait étouffé un soupir, murmurant : — Vous avez raison, Raphaël, et je suivrai votre conseil. Puis elle avait quitté la salle d’armes et était remontée dans sa chambre pour y pleurer à l’aise, car elle sentait bien que Raphaël ne l’aimait pas. Et Raphaël était demeuré seul, perdu en sa rêverie, tordant son fleuret avec une sombre impatience, et laissant échapper des mots tels que ceux-ci : — Quelle existence ! forger des cuirasses le jour, enseigner l’escrime le soir, et se nommer Raphaël… Raphaël quoi ?… Ignorer le pays où on est né, le nom de la femme qui vous a porté dans ses flancs, celui du père qui vous a mis au monde… se sentir au cœur une bravoure de preux, dans les veines un sang de roi… être ambitieux assez pour rêver la conquête du monde, et cependant être condamné à passer sa vie au fond d’un atelier d’armurier… c’est à maudire le hasard !… Il y avait longtemps que Raphaël accusait ainsi le destin, lorsqu’un refrain égrillard et joyeux se fit entendre sur le seuil de la salle d’armes, et arracha le jeune homme à sa noire préoccupation. C’était Giuseppe, le gros Napolitain qui entrait.
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