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2139 Mots
— Bon ! dit-il en apercevant Raphaël, je m’en étais douté, monseigneur… et je savais bien que je vous trouverais ici, sombre, et rêveur, méditant sur les mécomptes de la vie, tandis que la bonne ville de Milan s’ébaudit et s’amuse comme si elle avait bu du vin de France. — Ah ! te voilà, Giuseppe, fit Raphaël, levant la tête. — Per Bacco, mon jeune maître, croyez-vous donc que je puisse vous oublier tout un long jour ? Vous me manquiez fort depuis ce matin, et je venais vous chercher. — Moi ? — Sans doute. J’ai découvert un petit paradis terrestre, derrière la Strada, une adorable taverne où il se vend le meilleur vin de Bourgogne que j’aie jamais bu de ma vie. — Ah ! fit Raphaël toujours rêveur. — Cette taverne, poursuivit Giuseppe, se trouve précisément sur la route que le duc Laurent et sa fille suivront, à la brune, pour se rendre de l’hôtel des Echevins au palais grand-ducal, et nous les y verrons à notre aise… — Peuh ! murmura le jeune homme, à quoi bon ? Giuseppe allait sans doute répliquer et faire valoir à son jeune ami d’assez bonnes raisons pour l’entraîner hors de la maison, lorsque deux coups discrets furent frappés à la porte que le Napolitain avait refermée ; sur lui. — Entrez ! dit Raphaël. La porte s’ouvrit et livra passage à un gentilhomme drapé dans un court manteau de couleur sombre, et tel qu’en avaient les seigneurs de la cour de France. C’était un jeune homme de vingt-deux ans environ, pâle et blond, d’apparence délicate, d’une beauté féminine et qu’on eût taxée de mollesse si elle n’eût été éclairée par un regard fier, énergique, étincelant, qui disait qu’un cœur d’homme battait sous cette frêle poitrine. — Salut ! mes maîtres, dit-il en mauvais italien qu’il prononçait à la française ; n’est-ce point ici la salle d’armes du professeur Guasta-Carne ? — Oui, mon gentilhomme, répondit Raphaël en français, car il possédait à fond cette langue. — Pourrais-je le voir ? — Hélas ! non, messire ; le maître est sorti et ne rentrera que fort tard ; mais demain… — Demain, il ne serait plus temps. Mais au moins serai-je assez heureux, j’imagine, pour rencontrer un de ses élèves, le signor Raphaël… — C’est moi, messire. Le gentilhomme et Raphaël se saluèrent avec courtoisie. — En quoi puis-je vous être agréable ? demanda ce dernier. — Je désire prendre une leçon d’escrime. — Ceci est impossible, messire, répondit Raphaël, car c’est aujourd’hui dimanche, et tout travail est interdit le jour du Seigneur. Mon honoré maître, le seigneur Guasta-Carne, ne voudrait pour rien au monde, qu’on donnât leçon chez lui un jour de fête. — Pardon, interrompit le gentilhomme, je me permettrai de vous faire observer que la leçon que je vous demande m’est absolument nécessaire. J’ai frappé de mon gant un seigneur florentin en plein visage ; je me bats avec lui demain au point du jour, et je ne suis que très peu versé dans cette noble science que les Italiens possèdent mieux que nous, Français. — Ceci est différent, répondit gravement Raphaël. Et il se leva et alla décrocher deux épées appendues au mur. Raphaël avait examiné d’un coup d’œil rapide le jeune seigneur, et son attitude, son geste, toute sa personne, en un mot, étaient de nature à plaire à un homme qui, tel que l’armurier, était ambitieux et fier. Le gentilhomme français avait, comme on dit, trop de race pour ne point séduire Raphaël, qui croyait à la race et se désespérait de ne pouvoir connaître sa lignée. Ensuite, il était frêle et délicat ; toute sa force virile paraissait concentrée dans son regard, et Raphaël, qui avait des muscles et des jarrets d’acier, ne pouvait que s’éprendre d’une sympathie protectrice pour cet enfant qui venait lui demander le secret de tuer un homme. — Pardon, messire, lui dit-il en revenant auprès de lui les épées à la main, puis-je vous faire quelques questions et sur le motif de votre combat et sur votre adversaire ? — Mais… fit le jeune homme avec hésitation et regardant attentivement Raphaël. — J’attache à cela une certaine importance. D’abord, parce que selon la taille, la souplesse, l’habileté de l’adversaire, je puis enseigner tel ou tel coup, au lieu de tel ou tel autre. En second lieu, si le motif du combat est léger… — Il est très grave, répondit le gentilhomme français. Comme s’il eût pressenti que le jeune seigneur se trouverait plus à l’aise seul avec Raphaël, le Napolitain s’était esquivé de la salle d’armes. — Signor, dit le Français, il faut que je tue mon adversaire. — Il vous a donc cruellement offensé ? — Si cruellement, murmura-t-il, qu’il n’aura jamais assez de sang dans les veines pour laver cette injure. — Tenez, dit Raphaël, asseyez-vous, messire, nous prendrons leçon tout à l’heure, et, je vous en supplie, confiez-moi le secret de cette querelle. J’ai comme un vague pressentiment que je pourrai vous servir fort en cette occurrence. Le visage ouvert et noble de Raphaël, sa voix caressante et douce comme celle d’une femme, et cette mystérieuse puissance attractive dont il était doué, subjuguèrent le gentilhomme et gagnèrent sa confiance. Il s’assit auprès de l’armurier et lui dit : — Pour vous faire comprendre la gravité de l’insulte que j’ai reçue, il faut que je vous raconte une partie de mon histoire. Je suis gentilhomme français, au service du roi, et j’ai accompagné à Florence le maréchal d’Annebaud, qui y vient quérir la fiancée du dauphin, Mme Catherine de Médicis. Mme Catherine, qui est fort belle, a une dame d’honneur plus belle encore peut-être et qui se nomme Maria di Polve. La signorina di Polve fit sur moi, la première fois que je la vis, une impression telle que j’en devins éperdument amoureux et résolus de demander sa main. Je me nomme le marquis de Saint-André ; je suis riche ; ma noblesse remonte par-delà les croisades, et je puis prétendre, comme vous le voyez, aux meilleures alliances. Raphaël s’inclina, attentif. — La signorina, continua le marquis, ne fut point insensible à mon amour ; elle m’encouragea d’un sourire, et accueillit mes vœux en rougissant. J’allai trouver son père, le comte di Polve, et lui fis ma demande. Le comte se montra charmé, me laissa entendre que mon alliance flattait très fort son orgueil, et me demanda simplement un délai de quelques jours pour dégager sa parole qu’il avait presque donnée, six mois auparavant, à un seigneur de la cour des Médicis, le marchese della Strada. A ce nom, Raphaël fit un brusque mouvement. — Vous le connaissez ? demanda le marquis. — Il est en escrime l’élève de maître Guasta-Carne. — Ah ! fit le marquis avec indifférence. Eh bien, c’est avec lui que je me bats. Le front de Raphaël se rembrunit. — Le marchese, dit-il, est un misérable dont l’Italie tout entière connaît les infamies. Il a employé la ruse ou la force, l’hypocrisie et le mensonge, en mainte circonstance, pour arriver au but ténébreux qu’il s’était fixé. Il est l’âme damnée du duc Laurent, ou plutôt son mauvais génie ; car toutes les cruautés, toutes les injustices qui se commettent à Florence sont inspirées par lui. — Je le sais, dit le marquis. — Or, vous le savez, continua Raphaël, il est d’une force herculéenne et d’une brutalité inouïe. Avant de se battre en gentilhomme, il se livre à des violences de facchino, c’est-à-dire de portefaix. — Je le sais encore, et c’est précisément mon histoire avec lui. — Ah ! — Le marchese, furieux de voir dédaigner son alliance, a juré ma mort. Pendant quelques jours, il a su dissimuler et se contraindre ; mais il épiait une occasion favorable, et il n’a point tardé à la trouver. Il y a huit jours, vers minuit, tandis que je rentrais en mon logis, je me suis trouvé face à face avec lui, dans une rue obscure et sombre. Il s’est rué sur moi, et m’a enlacé si promptement qu’il m’a été impossible de tirer mon épée. Alors il s’est pris à ricaner et m’a dit : « Vous vous êtes permis de chasser sur mes terres, vous allez voir comment je punis moi-même les braconniers. » Et il m’a battu, souffleté, roué de coups, et m’a laissé pour mort sur la place, après m’avoir craché au visage. La ronde de nuit m’a recueilli et ramené chez moi. Lorsque j’ai été guéri et en état de pouvoir me montrer, j’ai cherché mon ennemi pour lui demander raison de sa brutalité. La cour de Florence était partie pour Milan. Alors je suis venu à Milan et me suis rendu au palais grand-ducal où le duc Laurent se trouvait avec ses officiers et ses gentilshommes ; je suis allé droit au marchese et je lui ai appliqué mon gant sur le visage. Puis je suis sorti pour venir ici, avant même de songer à chercher un second. — Messire, dit l’armurier, je m’appelle Raphaël et ne me connais que ce nom ; mais je suis de noble race, je le jurerais, car des armoiries étaient brodées sur la chemisette de lin que je portais le soir où maître Guasta-Carne me recueillit sous le porche d’une église. Vous m’étiez inconnu il y a une heure, et voici que je ressens déjà pour vous une secrète sympathie. Voulez-vous m’accepter pour second ? — De grand cœur ! s’écria le marquis avec un élan de franche reconnaissance. — Eh bien, dit Raphaël, comptez sur moi. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, vous étiez tué, foi d’armurier, je vous vengerais. Maintenant, prenons leçon, ajouta-t-il. La leçon dura une heure. Le jeune gentilhomme tirait médiocrement, mais il était leste, bien planté sur ses jarrets ; il comprenait en quelques secondes la parade la plus difficile, et Raphaël, fort ému d’abord en songeant qu’il aurait affaire au terrible marchese della Strada, Raphaël se sentit plus rassuré après la leçon. Il venait d’enseigner au jeune seigneur une botte terrible que nul au monde, si ce n’est Guasta-Carne et lui, Raphaël, n’avait possédée jusque-là, et dont il n’eût jamais livré le secret à tout autre. La sympathie qui l’entraînait vers le marquis était irrésistible. — A quelle heure vous battez-vous ? lui demanda-t-il. — Demain, au point du jour. — En quel lieu ? — Sous les remparts, à la porte de Turin. — J’y serai, dit Raphaël. — Mais, continua le marquis de Saint-André, puisque vous vous êtes mis à ma disposition d’une façon si courtoise, j’en userai largement. Il faut que vous me rendiez un service, plus grand peut-être, à mes yeux, que celui de m’assister demain. — Parlez, je suis à vos ordres. — Je ne veux point reparaître au grand soleil avant d’avoir vengé l’outrage que j’ai reçu et, par conséquent, me présenter devant le duc Laurent et sa fille. Or, la signorina di Polve ne quitte pas Mme Catherine, plus que si elle était son ombre. — Puisqu’elle est sa dame d’honneur, c’est tout simple… — Et cependant, je voudrais qu’elle eût de mes nouvelles, si je ne puis la voir une dernière fois. — Que faire alors ? — Je voudrais vous charger d’un message. Raphaël tressaillit. — Je n’ai rien à vous refuser, dit-il, et cependant j’ai un vague pressentiment que la démarche que je vais faire aura une influence fatale sur ma vie. Le marquis le considéra avec étonnement. — Pardonnez-moi, murmura Raphaël, peut-être suis-je fou et superstitieux… mais j’ai toujours devant moi la figure étrange d’une bohémienne, qui me dit un soir la bonne aventure, pendant mon enfance, et il me semble à cette heure entendre sa voix glapissante, sentir, froissée par ses doigts noueux, ma main dont elle étudiait les lignes de son regard glauque et sans rayons. — Mon Dieu ! fit le marquis, que vous dit-elle donc ? — Ceci : « Tu es de race illustre, bien que tu ignores le secret de ta naissance. Peut-être le posséderas-tu un jour, ce fatal secret, et alors tu te repentiras amèrement de n’être point né dans un rang inférieur. Or, le jour où tu seras sur la trace de ce mystère, sera précisément celui où tu auras été chargé d’un message d’amour. » — C’est bizarre ! murmura le marquis. Et, bien que j’aie une maigre confiance aux bohémiennes, je ne veux pas… — Non ! non ! interrompit vivement Raphaël, advienne que pourra ! Et puis, d’ailleurs, acheva-t-il avec un fier sourire, si je dois connaître mon origine un jour, autant vaut-il que ce soit bientôt… Ce n’est point vivre qu’être armurier et professeur d’escrime, quand on sent battre et gronder dans sa poitrine un cœur de lion comme le mien. Le jeune marquis de Saint-André regardait à son tour Raphaël, et comme celui-ci s’était senti naguère entraîné vers lui, il éprouvait à son tour les effets puissants de cette séduction mystérieuse, dont l’armurier possédait le secret, à son insu peut-être. Il lui tendit spontanément la main. — Vous êtes un noble cœur, lui dit-il, et je vous supplie d’accepter l’offre de mon amitié, qui, je vous le jure, sera éternelle. — Merci, répondit Raphaël en serrant cette main, et maintenant, croyez-le, c’est entre nous à la vie et à la mort. Parlez : que dois-je faire ? où faut-il aller ? — Tâchez de pénétrer d’abord au palais grand-ducal ce soir, vers dix heures, pendant le bal que le gouverneur de Milan offre à Son Altesse le duc Laurent de Médicis, d’y voir la signorina Maria, et de lui dire alors : « Le marquis de Saint-André se bat demain avec son rival, le marchese della Strada ; peut-être succombera-t-il dans cette lutte, et il voudrait vous voir une dernière fois… Pouvez-vous lui donner un rendez-vous pour cette nuit même ? » — J’irai, dit Raphaël. Où vous retrouverai-je ? — A l’hôtel de la Corne d’Or, mon logis depuis hier. J’y rentre à l’instant même et n’en sortirai plus. Les deux jeunes gens échangèrent une dernière poignée de main et se séparèrent sur le seuil de la salle d’armes. En ce moment, Giuseppe reparut. — Eh bien ! dit-il à Raphaël, êtes-vous prêt, maître, et venez-vous goûter le vin bourguignon dont je vous ai parlé ? — Non, dit sèchement Raphaël, j’ai autre chose à faire. Giuseppe baissa la tête, ainsi qu’il convient à un homme habitué à se montrer indulgent pour les caprices d’humeur d’un jeune ami. — Tu demeureras ici ce soir, Giuseppe, ajouta Raphaël. — Et pourquoi ? demanda le Napolitain. — Pour garder la maison. — Vous sortirez donc ? — Oui, fit Raphaël d’un ton dégagé ; ne suis-je pas invité aussi bien que le maître Guasta-Carne au bal de ce soir ? — C’est juste ; mais je croyais… — Tu as eu tort de croire… Je veux me réjouir aujourd’hui… moi, le taciturne ; une fois n’est point coutume.
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