2.

2208 Mots
2.Il était dix heures du soir environ. Le palais grand-ducal était étincelant de lumières, retentissant de bruit et d’harmonie. La noblesse milanaise, conviée à la fête, admirait ce prince que l’histoire surnomma Laurent le Magnifique, et attendait avec impatience l’apparition de sa fille, la belle Catherine, qui allait épouser le dauphin de France et partir pour Paris sous peu de jours. La princesse Catherine se faisait attendre. Elle procédait à sa toilette de bal et se souciait peu, en apparence du moins, de la curiosité enthousiaste de la noblesse milanaise, puisqu’on dansait depuis plus d’une heure sans qu’elle eût paru encore. Le bal était travesti, selon la vieille coutume des fêtes italiennes ; les femmes devaient porter un loup de satin et ne se démasquer qu’au matin, lorsqu’un splendide festin réunirait, autour d’une immense table, les nobles hôtes du palais grand-ducal. Mais une indiscrétion de ses camérières avait trahi d’avance le déguisement de la jeune princesse, et la galante jeunesse de Milan avait formé le complot de saluer de ses bravos frénétiques l’entrée au bal d’une paysanne grecque parée de la pittoresque coiffure des femmes de la Laconie. C’était, disait-on dans les salles du bal, le costume adopté par la jeune et belle princesse. Or, tandis qu’on attendait avec impatience, Mme Catherine était enfermée dans son oratoire, seule avec sa dame d’honneur, la signorina di Polve, qui lui servait, ce jour-là, de femme de chambre. Les deux jeunes filles étaient assises comme deux sœurs jumelles sur une ottomane et se tenaient les mains, signe évident d’une intimité parfaite établie entre elles lorsqu’elles n’étaient point soumises à l’étiquette rigide qui accompagne, ainsi qu’une duègne austère, les grands de ce monde à peu près en tous lieux. — Ma mie, disait Mme Catherine avec une joie d’enfant, je m’amuserai comme une folle cette nuit en te voyant l’objet de tous les hommages qui me sont destinés. Nous avons même taille, même tournure toutes deux, les cheveux noirs et les mains blanches ; le visage seul permet de nous distinguer, et, comme notre visage sera soigneusement dissimulé sous les barbes d’un loup, la belle noblesse milanaise s’y trompera très certainement. Ces paroles de Mme Catherine disaient assez que le déguisement qui lui était destiné serait porté par la signorina, tandis qu’elle-même serait revêtue du costume que chacun attribuait par avance à Maria di Polve. Les deux jeunes filles étaient déjà costumées ; leur visage seul était découvert. — Ma mie, dit alors Mme Catherine, qu’en penses-tu ? Il est temps, ce me semble, de paraître à ce bal qu’on donne pour nous. Allons ! mets ton loup et prends ton rôle au sérieux. Je veux danser et m’amuser joyeusement jusqu’au jour, afin de n’avoir point à me coucher ; car, tu le sais, nous repartons demain matin pour Florence. La signorina Maria obéit, attacha les rubans de son loup, et s’appuya d’un air protecteur, ce qui était indiqué par son rôle de princesse, sur le bras de la véritable Catherine, vêtue en dame de la cour de France. Au moment où elles sortaient, un jeune homme élégamment vêtu et drapé dans un long manteau qui ne permettait point de voir s’il portait ou non une épée, et, par conséquent, de savoir s’il était ou s’il n’était pas gentilhomme ; un jeune homme, disons-nous, venait à leur rencontre, par le couloir qui conduisait de l’oratoire de la princesse aux salles de bal. Catherine tressaillit involontairement à sa vue. Cet homme était sans masque et son visage était d’une remarquable beauté ; il avait le geste noble et hardi et les allures d’un grand seigneur. Il s’inclina courtoisement devant les deux femmes ; puis, instruit sans doute par la rumeur publique, et s’abusant comme devaient s’abuser tous les seigneurs milanais, il s’approcha de la princesse et lui dit tout bas : — N’êtes-vous point, madame, la signorina Maria di Polve ? — Oui, répondit Catherine, un peu troublée et ne voulant point trahir son incognito. — Madame, dit le cavalier à voix basse, il faut absolument que vous m’accordiez une minute d’entretien ; il le faut. Subjuguée par l’accent grave et mystérieux du jeune homme, la princesse allait indiquer à son interlocuteur la véritable Maria di Polve, lorsqu’un soupçon rapide traversa son cerveau : C’est peut-être un piège qu’on me tend pour me forcer à trahir mon incognito, pensa-t-elle. Et d’un geste, elle ordonna à sa dame d’honneur de l’attendre, tandis qu’elle rouvrait la porte de l’oratoire, et, d’un signe, invitait le cavalier à y pénétrer après elle. — Madame, dit alors Raphaël, car c’était lui, et lorsque la porte eut été refermée sur eux, vous aimez un gentilhomme français, le marquis de Saint-André ? — Oui, répondit Catherine, troublée. — Et il vous aime… — Je le crois, fit-elle, toujours défiante. — Eh bien ! dit Raphaël, le marquis se bat demain, au point du jour, à la porte de Venise, avec le marchese della Strada. Peut-être sera-t-il tué, ajouta-t-il avec émotion, et il désire vous voir une dernière fois. — Mon Dieu ! fit la princesse avec effroi. — Or, il vous supplie, madame, de lui accorder ce dernier rendez-vous ce soir. — Soit ! murmura Catherine, qui frissonnait sous le poids d’une inexplicable émotion que Raphaël, croyant avoir devant lui la signorina, attribua à son amour pour le marquis. — Le marquis est logé à l’auberge de la Corne d’Or. — Eh bien ! murmura Catherine, dont la voix tremblait au souffle de cette étrange émotion qu’elle venait de ressentir à la vue de Raphaël, ce soir, à minuit, j’irai à la Corne d’Or. Qu’il m’attende ! Raphaël s’était pris à écouter cette voix harmonieuse et tremblante, et, lui aussi, il était gagné par un trouble secret, une bizarre et indicible émotion. Aux dernières paroles de Catherine, il fit un pas de retraite, et la princesse, qui s’était assise pour l’écouter, se leva. Ce mouvement détacha son masque, dont les agrafes étaient mal nouées, le masque tomba, et tandis qu’elle poussait un petit cri d’effroi, Raphaël éprouva une sensation indéfinissable, une commotion électrique des plus étranges, et il demeura frappé d’étonnement et d’admiration ! Il lui sembla, tant la princesse était incomparablement belle, qu’il avait devant lui une de ces statues divines du musée de Florence que le souffle puissant d’un génie aurait animées. La princesse rattacha précipitamment son masque et s’enfuit, laissant Raphaël pétrifié au milieu de l’oratoire. Le jeune armurier demeura là immobile, frappé de stupeur, atteint de vertige pendant plusieurs minutes ; et puis, il retrouva un peu de présence d’esprit, et il s’enfuit, à son tour, éperdu, frissonnant, hors de lui, et murmurant d’une voix étouffée : — Mon Dieu ! qu’elle est belle ! Dans le regard qu’il avait échangé avec Catherine, il lui avait donné son âme et voué sa vie. Et cette femme que déjà il aimait et qu’il croyait être Maria di Polve, c’était Catherine de Médicis, la fiancée du roi de France futur. — Malédiction ! murmura-t-il en s’enfuyant à travers les rues de Milan, malédiction ! cette femme, je l’aime déjà… et c’est elle qu’il aime, lui aussi, cet homme à qui, il y a quelques heures, j’ai juré une éternelle amitié… Malheur ! malheur ! Il oublia que le marquis l’attendait à la Corne d’Or, et il gagna, courant toujours comme un fou, la maison de Guasta-Carne ; puis, il pénétra dans la salle d’armes où Giuseppe sommeillait sur un banc ; il arracha une épée à une panoplie et voulut se la passer au travers du corps. Mais le Napolitain s’éveilla en ce moment. Il jeta un cri, se précipita sur Raphaël, lui enleva l’épée des mains et la brisa sur son genou. Raphaël chancela un moment, ainsi qu’un homme foudroyé par le feu du ciel, puis il s’affaissa sur lui-même et murmura avec l’accent de la folie : — La bohémienne avait raison… Malheur ! malheur ! Giuseppe regardait son jeune ami avec une stupeur profonde, et ne comprenait rien à cet accès de douleur véhémente qui s’était emparé de lui. Il essaya de le questionner, ce fut en vain ; Raphaël garda un morne silence. Puis, tout à coup, il se redressa vivement et lui dit : — Tu vas aller à l’auberge de la Corne d’Or. — Comme vous voudrez, répondit Giuseppe. — Tu demanderas à parler au marquis de Saint-André, ce gentilhomme à qui j’ai donné une leçon tout à l’heure, et tu lui diras ces simples mots : « Attendez ! on viendra entre onze heures et minuit. » — C’est bien, dit Giuseppe ; mais je ne vous obéirai, je ne vous quitterai qu’à une condition. — Laquelle ? — C’est que vous me donnerez votre parole de ne point recommencer vos extravagances de tout à l’heure. — Je te la donne. — Vrai ? fit naïvement le Napolitain. — Foi de Raphaël ! — Très bien. Je cours à la Corne d’Or. Et Giuseppe s’en alla un peu rassuré, mais fort intrigué et tout chagrin de la douleur de Raphaël, douleur inexplicable pour lui. Le jeune armurier demeura quelque temps encore dans la salle d’armes, se promenant à grands pas, laissant bruire sur ses lèvres des mots inarticulés, et livré au plus sombre désespoir. — Fatalité ! murmurait-il. Jusqu’ici aucune femme, pas même Marianna qu’on dit être ma fiancée, et qui est la plus belle fille de Milan, aucune femme, dis-je, n’a fait battre mon cœur… et voici que je suis pris de folie et saisi de vertige à la vue de celle qui aime et est aimée d’un autre, à la vue de cette femme qui est la fiancée du marquis… Cet homme qui m’a tendu la main et m’a demandé son amitié… Fatalité ! Soudain, Raphaël se souvint du but primitif de la visite du marquis de Saint-André, de son duel du lendemain ; et comme au fond du plus noble cœur, il peut surgir une pensée d’égoïsme, comme un espoir criminel peut briller instantanément, l’espace d’une seconde, dans l’âme la plus loyale, une pensée coupable traversa l’esprit de Raphaël. S’il allait être tué !, se dit-il. Mais aussitôt, la chevaleresque nature de l’armurier se révolta, le rouge de l’indignation lui monta au visage, il eut horreur de lui-même, et s’écria : — Non, non, Raphaël, mon ami, il t’est bien permis d’être le plus malheureux des hommes, de n’avoir ni nom ni famille, d’être condamné à aimer dans l’ombre la femme qu’un obstacle insurmontable sépare de toi, mais il ne t’est point permis de cesser d’être loyal et honnête… Et alors, puisant un calme subit dans son héroïsme, Raphaël se prit à réfléchir aux conséquences probables de la rencontre du marquis de Saint-André avec le marchese de la Strada, et il songea, avec un douloureux effroi, que son filleul (c’était le nom qu’on donnait alors à l’homme qu’on assistait dans un duel), que son filleul, disons-nous, était de frêle et délicate apparence, qu’il avait le poignet d’une faiblesse extrême, qu’il ne maniait l’épée qu’imparfaitement, et que, s’il ne portait sur-le-champ, aussitôt le fer engagé, cette botte secrète qu’il lui avait montrée, le marchese, dont la force et l’habileté étaient surprenantes, le tuerait raide à la troisième passe. Et Raphaël frissonna pour son nouvel ami, lui qui n’avait jamais tremblé pour lui-même, et il se prit à chercher le moyen difficile d’éviter un pareil malheur. Il continua pendant quelque temps encore à se promener de long en large, le front penché, les bras croisés sur sa poitrine, puis tout à coup, il releva la tête et un éclair de joie brilla dans ses yeux : Raphaël avait trouvé le moyen. — Corpo di Bacco ! s’écria-t-il, laissant échapper le juron favori des salles d’armes italiennes, il ne sera point dit, sur mon honneur, qu’un spadassin sans aveu, un misérable tel que le marchese della Strada, n’ait jamais eu affaire qu’à des adversaires incapables de lui résister. Ce sera moi qui le tuerai… Au lieu d’aller prendre le marquis demain matin, à l’auberge de la Corne d’Or, j’irai directement à la porte de Turin, j’y attendrai son ennemi, je le provoquerai, et il faudra bien qu’il se batte avec moi !… Et lorsqu’il eut pris cette résolution héroïque, Raphaël quitta la salle d’armes et monta dans la chambre qu’il occupait chez Guasta-Carne. Il se jeta sur son lit tout vêtu, et essaya de dormir pour faire trêve à sa douleur. Vain espoir ! L’ombre de cette femme à peine entrevue se dressait devant lui avec une désespérante obstination. Elle semblait lui sourire au fond de son alcôve, glisser comme un sylphe derrière ses rideaux, puis s’approcher de lui, se pencher à ses oreilles, souriante, l’œil humide, et lui dire : — Ce n’est point le marquis de Saint-André que j’aime… c’est toi, toi, Raphaël… Et Raphaël reculait épouvanté. Il fut aux prises jusqu’au point du jour avec cette terrible et riante vision ; mais aussitôt que les premières lueurs indécises de l’aube glissèrent dans le ciel, l’hallucination disparut ; il sauta à bas de son lit et se redressa calme, froid, énergique, se disant : Allons, Raphaël, il faut aller nous conduire loyalement et assurer le bonheur du marquis. Et tandis qu’il bouclait son épée de combat et prenait son manteau, ses regards tombèrent sur un objet blanc appendu au chevet de son lit, et cet objet le fit tressaillir. C’était la chemisette de lin qu’il portait le jour où Guasta-Carne le recueillit et l’adopta, cette chemisette que sans doute lui avait passée sa mère, et dans un coin de laquelle elle avait brodé ses armoiries. Raphaël examina l’écusson d’un œil rêveur. — Le seul souvenir, murmura-t-il, que j’aie conservé par-delà mon existence chez Guasta-Carne, c’est celui-ci. Je me vois encore dans une vaste salle gothique aux vitraux peints, couché dans un berceau que des tentures de soie rouge abritaient. Sur la cheminée brillaient deux candélabres dont l’éclat me fatiguait. Un silence profond régnait dans la salle. Il n’y avait auprès de moi qu’une femme… elle était belle et vêtue de noir… elle pleurait… et c’était en me regardant. « Certainement, cette femme était ma mère… Je ne l’ai vue que cette fois… Un brouillard s’étend sur tout le reste… Fatalité ! « Eh bien, acheva Raphaël, ma mère, qui que tu sois, toi que j’aime ardemment, à l’heure où je vais jouer ma vie, laisse-moi t’envoyer mon dernier souvenir et peut-être mon dernier adieu ! Et il baisa les armoiries de la chemisette et sortit d’un pas ferme, la tête haute, un fier sourire aux lèvres, ainsi qu’il convient à un gentilhomme qui marche au combat comme il irait à une fête… Tout le monde dormait encore dans la maison de l’armurier ; Raphaël en sortit avec précaution pour n’avertir personne de son départ, puis il gagna la rue et se dirigea vers la porte de Turin où était fixé le rendez-vous, et où il arriva le premier. Mais peu après il vit apparaître dans l’éloignement un cavalier de haute taille qui s’avançait d’un pas leste et fanfaron, chantant un refrain grivois, et il reconnut le marchese della Strada. Le marchese avait jugé inutile de s’enquérir d’un second, et il venait seul, laissant traîner sur le sol la pointe de sa redoutable épée. Alors Raphaël s’assit sur le revers d’un fossé et l’attendit tranquillement.
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